Ça va, la mode masculine?

Le boxer l’emporte sur le short. La jupe l’emporte sur le pantalon. Et autres leçons apprises en essayant les collections printemps-été 2025 en Europe.

  • Par: Thom Bettridge
  • Photographie: Lukas Wassmann
  • Stylisme: Thom Bettridge

On dit que seuls les gens ennuyeux s’ennuient. Alors, quand les gérants d’estrade ont commencé à dénoncer la fadeur de la saison printemps-été 2025, j’ai pris encore plus de plaisir à assister aux défilés parisiens. Regardons les choses en face: à son meilleur, la mode masculine n’est pas censée être divertissante. Idéalement, la mode masculine n’a même pas de point de vue. La mode masculine trouve tout son sens lorsqu’elle est en communion avec des concepts universels comme l’uniforme, le sex-appeal et, bien sûr, mon ingrédient préféré et trop souvent oublié: la frivolité.

Pour marquer cette saison du marché de la mode masculine, nous nous sommes rendu·es au vrai marché de Paris, un lieu à 45 minutes du centre-ville nommé Rungis. Avant de devenir des croquemadames, des planches de charcuteries ou des pavlovas, tous les aliments de Paris passent par ce complexe industriel labyrinthique. Rungis prend vie à deux heures du matin, et au coup de midi, toustes ses 2400 marchand·es sont soit sur le chemin du retour, soit en train de pomper du vin blanc au bistrot du marché. C’est à ce moment-là que nous sommes arrivé·es sur place pour photographier 17 looks saillants fraichement sortis des défilés internationaux.

Le boxer, symbole de rébellion

Le modèle porte: RANRA.

Le modèle porte: Dries Van Noten.

En 2014, j’ai visité M. Ned, mon tailleur bien-aimé de New York, avec une idée: je voulais un complet en lin écru composé, au lieu d’un pantalon, d’un short qui aurait la même coupe que mon Baggies de Patagonia. Ma demande a été reçue avec incrédulité. À l’époque, le seul guignol à populariser les complets à shorts était l’autre Thom, mais ses shorts étaient généralement plus longs et ajustés. «Ça va avoir l’air d’un boxer», m’a dit mon tailleur. «Précisément», lui ai-je répondu. Ça l’a tellement troublé qu’il m’a fabriqué un pantalon au cas où je retrouverais mes esprits.

Une décennie plus tard, la combinaison short-de-style-boxer-et-veston est non seulement acceptable en société, mais elle constitue aussi une tendance dominante. Ces deux vêtements sont en parfaite symbiose: le veston valide le fait de porter quelque chose qui ressemble à un sous-vêtement en public, et le boxer libère immédiatement le complet des caprices du cadre professionnel. Des marques chouchous de la mode indépendante comme Edward Cuming, Commission et RANRA ont toutes proposé des boxers d’extérieur parfaits pour s’aérer les pattes, mais suffisamment bien construits pour être portés avec un veston.

Et n’oublions pas que le maestro lui-même, Dries Van Noten, a aussi interprété cette silhouette dans son défilé final, quoique la forme de son short oscillait plutôt entre celles d’un bermuda et d’un short de basket. Ce qui me fascine dans cette incarnation du look, ce sont les matières choisies par Dries, qui donnent une autre dimension au short. L’homme au short Dries n’enfile pas un veston par-dessus ses Baggies pour bien paraitre à l’heure du brunch. Non, il est plutôt le roi de son propre environnement exotique, brillant d’un éclat métallique dans la nuit alors qu’il remue son affogato après un souper qui s’est étiré sur quatre heures. Son short n’est pas une commodité, mais une fin en soi.

Le destin du deux-pièces

Le modèle porte: LEMAIRE.

Le modèle porte: Comme des Garçons Homme.

Le modèle porte: Junya Watanabe.

Si vous avez trouvé les défilés de mode masculine ennuyants, je vous suggère de considérer de plus près cette merveilleuse entité qu’est le complet deux-pièces et sa capacité à évoluer avec les valeurs de notre époque. Prenez par exemple les habits présentés par la griffe masculine émergente mfpen. Plutôt que de s’inspirer de la vague de complets amples à la Armani qui a déferlé ces dernières années, la marque s’inspire de la figure désormais révolue du col blanc urbain, comme Edward Norton dans Fight Club, ou Keanu Reeves avant qu’il n’apprenne ce qu’est la Matrice. Ce qui me fait penser: mais qu’est-ce que le complet de nos jours si ce n’est une occasion de se déguiser en employé·e de bureau?

Dans ce qui est peut-être ma collection préférée de la saison, Junya Watanabe a complètement repensé le smoking en évoquant à la fois les codes des tenues de soirée, de gala et de rodéo et a même présenté quelques t-shirts de heavy métal au passage. Plus réjouissante encore que cette tenue, baptisée le «juxedo» par Steff Yotka de SSENSE (et créée avec l’aide de Levi’s, évidemment): la découverte que les chaussures bicolores qui l’accompagnaient étaient en fait le fruit d’une collaboration avec le légendaire chausseur londonien Tricker’s (qui porte d’ailleurs l’un des meilleurs noms de marque au monde). Comme des Garçons Homme Plus, marque sœur de Junya Watanabe, a poussé l’idée de la tenue de soirée futuriste encore plus loin en déployant une procession de courtisans surnaturels en habits noirs et rose Pepto Bismol.

Pour sa part, LEMAIRE poursuit ses contributions discrètes au canon du complet en permettant au deux-pièces de fonctionner à nouveau dans la vraie vie. Les habits de la marque sont assez larges pour être portés en superposition et faits de matériaux structurés qui traversent le quotidien sans se froisser ni se ramollir. Ils comportent aussi de petites surprises, comme une poche plaquée pratique ou un tissu robuste qui a l’allure du denim, mais qui est en fait de la gabardine. Cette saison, LEMAIRE a opté pour des tons crémeux, délaissant le coloris brun et gris habituel de ses créations masculines. Jouer avec un mélange de blancs cassés dans une même tenue peut sembler effrayant pour les néophytes, mais lorsque c’est bien fait, c’est divin.

La jupe, toujours dans les limbes?

Le modèle porte: Moschino.

Le modèle porte: Charles Jeffrey LOVERBOY.

Le modèle porte: UNDERCOVER.

Presque chaque année, je me demande si nous sommes sur le point de franchir un cap en ce qui concerne les jupes pour hommes. La jupe est un vêtement fondamentalement pratique, flatteur et bien aéré. Dans plusieurs cultures, il s’agit même du bas par défaut, comme en Écosse ou en Polynésie. Et pourtant, année après année, la jupe reste réservée aux plus téméraires des adeptes de mode masculine. L’angoisse de ne pas porter de pantalon (voir ci-dessous) est-elle si forte qu’elle nous empêche de porter un vêtement qui est beau (et dans lequel on se sent bien)? Je ne peux même pas répondre à cette question, parce que, soit dit en passant, je ne porte pas encore de jupe non plus.

Cependant, quand les hommes du monde seront prêts, ils pourront se tourner vers les nombreuses jupes de la saison printemps-été 2025. UNDERCOVER a conclu son envoutant défilé masculin avec une jupe plissée digne d’un demi-dieu, alors que Charles Jeffrey LOVERBOY a présenté une minijupe preppy à volants étagés, comme pour offrir une protection supplémentaire aux personnes qui débutent en la matière. Mais le modèle le plus fascinant et fonctionnel de la saison était la jupe hawaïenne en raphia d’Adrian Appiolaza chez Moschino. Portée avec des lunettes de soleil, des Wallabee massifs et un pull à capuche délavé, elle parait à la fois extravagante et plausible. Qui sait, peut-être que cette année sera enfin celle de la jupe?

Quelques mots sur l’absence de pantalon

Le modèle porte: JW Anderson.

À cette époque où peu de choses semblent radicales, nous devons prendre un moment pour saluer l’engagement de Jonathan Anderson en faveur de l’absence de pantalon et de sa radicalité. La forme masculine sans pantalon est d’une certaine manière encore plus transgressive que la nudité totale. Être nu, c’est être innocent. Être sans pantalon, c’est enfreindre avec audace des normes dont on connait l’existence. Espérons toustes y parvenir un jour.

Au-delà du sport

Le modèle porte: HOMME PLISSÉ ISSEY MIYAKE.

Le modèle porte: Balenciaga.

Le modèle porte: Chopova Lowena.

Le modèle à gauche porte: Craig Green. Le modèle à droite porte: Kiko Kostadinov.

Toutes les personnes avec qui j’ai discuté de mode au cours des dix dernières années ont probablement entendu ma diatribe sur la tendance des vêtements de sport et les raisons pour lesquelles elle ne devrait pas exister. Pourquoi porter des vêtements athlétiques inélégants quand on peut porter de vrais vêtements de performance qui sont plus beaux et plus efficaces pour le sport?

Les collections printemps-été 2025 m’ont forcé à revoir complètement cette position. Des merveilles comme les baskets à plateformes géantes de Demna chez Balenciaga et des chefs-d’œuvre télévisuels comme la nouvelle série America’s Sweethearts sur Netflix m’ont convaincu que l’amour du sport est une qualité qui se manifeste de façon beaucoup plus forte à travers le symbolisme. Que l’on se détende dans un pantalon de survêtement Chopova Lowena, que l’on se dandine sous plusieurs couches d’HOMME PLISSÉ ISSEY MIYAKE ou que l’on parade tel un pugiliste vêtu d’un caftan Craig Green ou Kiko Kostadinov, le fait d’être toujours en route vers le gym ou en train d’en revenir contient un potentiel qui va au-delà de l’action. Au fond, le fait de s’entrainer n’a peut-être même pas d’importance.

Le nouveau patriote

Le modèle porte: AURALEE.

Le modèle porte: ERL.

Le retour du style preppy et de l’Americana est étrangement optimiste, surtout lorsque les États-Unis semblent eux-mêmes tourner à la catastrophe. Mais ces codes ont une signification fluide qui leur permet de rompre avec le bagage du passé. L’accrocheuse nouvelle collection d’AURALEE, par exemple, met en valeur un incontournable du vestiaire américain: le pantalon chino kaki à plis. La version de ce vêtement imaginée par la marque japonaise – de sa taille pas tout à fait basse sur l’os de la hanche à sa jambe large, en passant par sa longueur généreuse qui tomberait bien sur une chaussure bateau – est l’idéal platonique d’un chino. Grâce à cette précision et ce formalisme, le pantalon s’éloigne des connotations exclusives que l’on associe au style preppy d’autrefois. Ici, pas besoin d’une carte de membre pour faire partie du club. Il suffit d’aimer les pantalons.

Un sorcier qui réside quelque part entre la pop et la mode, Eli Russell Linnetz a profité de cette saison pour recréer l’énergie et la culture des centres commerciaux des années 2000 à sa façon. Mais à l’inverse des abdos découpés et de l’ambiance des États rouges qui caractérisaient les boutiques Abercrombie et Hollister, ERL compose cette esthétique avec une approche douce et épanouie. Même le slogan de la marque, «Be Nice» [Soyez aimables] (une référence à son siège social situé à Venice Beach) semble rejeter les origines viriles de certaines de ses références. Les nouveaux patriotes viennent en paix.

  • Par: Thom Bettridge
  • Photographie: Lukas Wassmann
  • Stylisme: Thom Bettridge
  • Direction éditoriale: Steff Yotka
  • Mise en beauté: Michaël Delmas / Total World
  • Production: Anna Schef
  • Modèles: Ruben Moreira / Select Model, Zaram Obasi / Elite Model
  • Distribution: Monika Domarke
  • Dans les coulisses: Anna Jonska
  • Assistance photo: Alexis Parrenin
  • Assistance stylisme: Talia Restrepo
  • Assistance à la production: Gabriel Franco, Johanna Scheler
  • Remerciements spéciaux à: Marché international de Rungis
  • Traduction: Liliane Daoust
  • Date: 5 juillet 2024