La méthode Spencer Singer pour habiller des célébrités
À 27 ans, ce diplômé en histoire de l’art qui compte Billie Eilish, Lily-Rose Depp et Gracie Abrams parmi ses clientes s’impose comme l’un des stylistes les plus originaux et créatifs du moment.
- Texte: Marisa Meltzer
- Photos: Tyrell Hampton

Spencer Singer n’est pas le genre de styliste qui se soucie de la place qu’on lui réserve à un défilé de mode. En fait, il assiste rarement à des défilés de mode, ce qui fait de lui une sorte d’énigme dans l’économie de l’attention.
À 27 ans, le styliste compte déjà Gracie Abrams, Lily-Rose Depp et Billie Eilish parmi sa clientèle, mais ne centre pas son travail autour de sa propre personne ni d’un style en particulier. Il s’efforce plutôt de créer des looks uniques, que ce soit en collaborant avec Chanel pour habiller Depp d’une création haute couture sur mesure à l’occasion des Oscars, ou en faisant porter du Saint Laurent à Rosé pour la couverture du magazine i-D. Il ne se borne pas à recycler un seul style ni à emprunter des tenues complètes sur les passerelles, élaborant plutôt un univers complet autour de chaque personne qu’il habille en recourant à des tableaux d’inspiration – un clin d’œil à sa formation en histoire de l’art.
Il a tellement de projets en cours dans tellement d’endroits – New York, Los Angeles et beaucoup de salons d’aéroport à travers le monde – que sa vie semble se dérouler à un rythme effréné. C’est pourquoi il est surprenant de constater qu’en personne, il est doux et spirituel, et très heureux de parler des livres, des designers et des célébrités qui l’inspirent.

Marisa Meltzer
Spencer Singer
Tu as trois locaux d’entreposage différents. Pourquoi, au juste?
C’est une combinaison de beaucoup de choses, et mon côté collectionneur compulsif a certainement quelque chose à voir avec ça. [Rires.] Les projets s’enchainent, donc il arrive que je prépare un look pour une personne avec un excès de zèle en allant chercher une tonne de choses, et ce qui n’est pas utilisé pour cette occasion spécifique, je le garde pour le prochain projet. J’y range aussi des choses que j’ai trouvées et que je pense être spéciales, qui n’ont pas encore d’utilité, mais que j’aimerais utiliser à l’avenir pour un éditorial ou quelque chose du genre. C’est amusant de constater que mon travail m’amène à accumuler tant de choses, mais j’essaie de tout utiliser.
Qu’entreposes-tu exactement?
J’adore collectionner les créations griffées millésimées, donc il y a beaucoup de Comme des Garçons, de Junya et de Prada de saisons passées. Je suis fanatique d’eBay.
Oh, quel est ton secret?
C’est un peu le plaisir de chasser. J’ai beaucoup de recherches enregistrées – je me réveille tous les matins avec plein de recherches enregistrées sur eBay. Je me dis toujours, si j’achète quelque chose pour moi et que ça ne me va pas ou que je veux m’en débarrasser, j’y trouverai une utilité. À vrai dire, j’utilise aussi beaucoup The RealReal. Pendant mes jours de congé, j’essaie vraiment d’aller dans les friperies ou les marchés aux puces. Je ne suis pas le genre de styliste qui aime prendre un look complet tiré d’un défilé et le photographier tel quel. J’aborde le stylisme avec des personnages.
Explique-moi ce que tu entends par là.
Je commence tous mes projets avec beaucoup d’images de référence. J’ai étudié l’histoire de l’art.
Où as-tu étudié?
Je suis allé à The New School. Je travaillais dans la mode, mais souhaitais plutôt aller vers la direction artistique après avoir obtenu mon diplôme. Je dirigeais en quelque sorte mes propres séances photo et projets et j’ai commencé à collaborer avec Jen Brill, qui elle a travaillé avec Gracie Abrams au tout début pendant un certain temps, et elle m’a demandé d’intégrer l’équipe en tant que styliste, et c’était en quelque sorte une collaboration vraiment parfaite. Et puis ç’a fait boule de neige et voilà où j’en suis aujourd’hui. Mais je ne m’étais jamais imaginé devenir styliste. Je n’avais jamais vraiment voulu faire ce métier.


Depuis combien d’années te considères-tu comme un styliste?
Ça fait peut-être quatre ou cinq ans que je travaille à mon compte comme styliste.
Pour en revenir au magasinage, envoies-tu des textos à tes clientes du genre «achète ces chaussures»? Leur offres-tu des recommandations pour leur habillement de tous les jours?
Je pense que ça explique pourquoi j’ai autant de choses! Même si ce n’est pas pour tout de suite, je vais l’acheter si je pense que ça pourrait convenir à un évènement plus chic auquel Billie doit assister dans le futur. Mais je ne les habille pas – même s’il n’y a aucun mal à ça – pour leur voyage aux Bahamas ou ce genre de choses. Je collabore à des trucs plus publics. Toutes les filles avec qui je travaille ont un sens du style formidable, et donc je pense qu’il y a une progression naturelle. Si on travaille ensemble sur une séance photo, je pense que mes recommandations entrent par la suite dans leurs choix vestimentaires quotidiens.
Comment crées-tu des personnages?
Je puise des références dans différents films et éditoriaux et m’inspire de choses que je trouve en ligne ou dans la rue. J’essaie de construire une vision. Je suis un grand collectionneur de livres et de magazines. J’essaie toujours d’habiller les gens avec des vêtements qui semblent coller à leur personnalité, qu’ils porteraient vraiment. Ou j’imagine une sorte de personnage, de façon bien définie ou plutôt abstraite.
Comment se déroulent ces conversations?
C’est ce genre de collaborations qui rendent mon travail aussi incroyable. Je rassemble différentes idées, et on discute ensuite des références qu’on aime, des silhouettes qu’on aime.
Et tu travailles avec Chanel en plus.
Pour Chanel en particulier, c’est une période très spéciale, parce qu’il n’y a personne à la direction artistique en ce moment. Donc, pour le look de Gracie aux Grammy, c’est moi qui ai collaboré avec l’équipe incroyable de Chanel et avec l’atelier à Paris. Il y avait quelques silhouettes et robes des années 90 qu’on aimait beaucoup, et puis cette robe avec un voile qu’on adorait. On a tergiversé, et à la toute fin, on avait cette illustration qui me rappelait les danseuses dans l’un de mes films préférés, The Red Shoes. Au début, ça devait être une robe violette, mais on avait toutes et tous un peu peur que ça fasse trop princesse Disney, alors j’ai décidé qu’il fallait qu’elle soit de la même couleur et de la même longueur que la robe dans The Red Shoes. Donc je prends des choses en dehors de l’univers Chanel, mais en faisant en sorte que ça reste vraiment fidèle à la marque et aussi vraiment fidèle à Gracie.
Moi, ce que j’aimerais, c’est un de ces bérets Chanel de la fin des années 80 avec la bande.
C’était littéralement sur le tableau d’inspiration pour Billie aux Grammy.
Es-tu doué pour annoncer des nouvelles en douceur?
Oui, sans aucun doute. Il y a tellement de variables en jeu, surtout en ce qui concerne l’habillement pour le tapis rouge, et je ne crois certainement pas que mon rôle se limite à mettre des robes sur des filles. Il y a aussi que certaines des créations de mode qui m’obsèdent ont l’air super sur la passerelle, mais ne rendraient pas vraiment bien sur un tapis rouge.
Peux-tu me donner un exemple?
Je pense que ça se résume peut-être aux proportions et aux accessoires et jusqu’où on veut aller. Quelque chose peut avoir l’air incroyable sur une passerelle ou dans un éditorial, mais en personne, ça peut faire déguisement.



Tu sembles avoir un don pour cerner les gens – les looks de ta clientèle ne se ressemblent pas du tout, et c’est évidemment intentionnel, mais est-ce ça fait consciemment partie de ta démarche? Et penses-tu qu’il y a des fils conducteurs entre tes différents looks?
J’espère vraiment qu’il y a des fils conducteurs. Je travaille avec des personnes qui ont des sensibilités très fortes et des opinions très claires et qui sont aussi très créatives. Et donc je pense que c’est une tâche vraiment amusante de cerner leurs intérêts. Pour la tournée de presse de Nosferatu avec Lily-Rose, on voulait se coller un peu à l’univers du film, mais sans y aller trop littéralement. C’est aussi une excuse tellement amusante pour se déguiser tout simplement.
Ça sert le côté théâtral de ta clientèle.
Évidemment, les talents plus importants avec lesquels je travaille ont des relations avec de plus grandes marques, mais je pense qu’il est très important pour moi de travailler avec des marques jeunes, des marques émergentes ayant des propositions différentes de celles d’une Chanel ou d’une Prada.
Quelles marques jeunes ou émergentes aimes-tu?
Je travaille en étroite collaboration avec cette marque de tricots basée à New York appelée Judy Turner. Quand j’ai commencé à travailler avec Billie, on utilisait beaucoup de marques de streetwear et de skate des années 90, et donc j’ai commencé à toutes les contacter.
Pendant ses années «David Foster Wallace». Ça demeure mes looks préférés de Billie.
Non, je veux dire, ça fait certainement partie du tableau d’inspiration. Billie porte beaucoup de chaussures de skate de la marque etnies, et on en utilisait énormément du début des années 2000. Alors j’ai contacté la marque en disant qu’on aimerait collaborer avec elle pour produire des versions personnalisées. On a donc fait deux séries d’environ 15 chaussures ensemble, et puis Billie a porté une des paires de la dernière série qu’on vient de recevoir lors de sa prestation aux Grammy.
Y a-t-il des personnes que tu rêves d’habiller?
Je me sens tellement bien assorti avec les personnes avec qui je travaille actuellement. Je pense que je suis quelqu’un de très ouvert et tellement réceptif à différentes expériences, à d’autres points de vue, personnes, projets. Je ne dirais pas que j’ai une courte liste de personnes avec lesquelles je veux travailler, mais je pense qu’il y a beaucoup de personnes avec qui ça pourrait être vraiment amusant de travailler. Mais je sens aussi que je ne suis pas pressé d’agrandir ma clientèle.
Et si quelqu’un comme Cher…
Si Cher frappait à ma porte? Ça serait oui tout de suite.
J’aimerais vraiment voir ses archives.
Oh mon Dieu, tellement! Je serais ravi de simplement passer du temps avec Cher.
T’arrive-t-il de refuser des offres? En es-tu rendu là dans ta carrière?
Je suis toujours partant pour un défi. J’équilibre tout ça avec une pratique éditoriale et d’autres types de contrats de stylisme, alors j’essaie juste de bien choisir ma clientèle. Il se passe tellement de choses que c’est parfois difficile de – je ne sais pas, j’ai l’impression d’avoir perdu ma vie personnelle.
Il faut que tu la retrouves.
Ouais, ouais. J’essaie de faire attention à moi en évitant de dire oui à tout.

Marisa Meltzer est autrice et vit à Manhattan. Son dernier livre, GLOSSY: Ambition, Beauty, and the Inside Story of Emily Weiss’s Glossier a figuré sur la liste des bestsellers du New York Times. Son prochain livre, It Girl: The Life and Legacy of Jane Birkin, paraitra à l’automne.
- Texte: Marisa Meltzer
- Photos: Tyrell Hampton
- Mettant en vedette: Spencer Singer
- Direction créative: Samantha Adler
- Production: The Avenue Production
- Assistance photo: Khalilah Pianta
- Assistance stylisme: Ray Braungart
- Retouche: picturehouse + thesmalldarkroom
- Traduction: SSENSE
- Date: 9 mai 2025

