De la ferme à la table (et aux t-shirts): Sky High Farm

Whitney Bauck découvre
ce qu’il advient des artistes
qui se tournent vers l’agriculture.

  • Texte: Whitney Bauck
  • Photographie: Bruce Bennett

Si vous conduisez dans la vallée de l’Hudson à environ deux heures de New York et que vous tournez par hasard sur le long chemin qui mène à la ferme Sky High Farm, vous en profiterez certainement pour sortir de votre voiture et vous promener sur cette magnifique terre de 40 acres. Cette ferme vaut effectivement le détour; on y trouve des ruches et des potagers attenants à une petite serre, une étable occupée par des moutons volubiles, des vaches qui se prélassent au soleil dans un pâturage verdoyant ainsi que des cochons fouineurs et bruyants. Les personnes férues d’agriculture remarqueront sans doute le poulailler et les clôtures électriques amovibles; elles en déduiront que les principes de l’agriculture régénératrice sont appliqués sur ces terres.

À première vue, on pourrait croire qu’il s’agit d’une ferme ordinaire, mais on s’aperçoit que ce n’est pas le cas quand on s’attarde aux éléments qui rendent cet endroit si unique. La totalité de la nourriture produite ici est distribuée gratuitement. L’ensemble de l’exploitation est géré comme un organisme à but non lucratif. La ferme a fait don, au cours des dix dernières années, d’environ 40 000 kilos de légumes frais et de 23 000 kilos de protéines à des banques alimentaires et à d’autres organismes qui favorisent l’accès à la nourriture dans la région du grand New York. Sky High Farm a également mis sur pied un programme de bourses visant à former la prochaine génération de maraîchers et de maraîchères sur ses propres terres, ainsi que des subventions destinées aux personnes marginalisées qui pratiquent l’agriculture. Ce n’est pas tout, la ferme est aussi à l’origine d’une marque vestimentaire, Sky High Farm Workwear, créée pour amasser des fonds afin de soutenir ses différents projets.

Le plus surprenant demeure sans doute que ce projet a été lancé par l’artiste subversif Dan Colen, un ancien de la scène artistique du centre-ville new-yorkais. L’attitude «va-te-faire-foutre» de Colen – qui lui a d’ailleurs valu d’être reconnu par le Whitney Museum of American Art et la galerie Gagosian – s’est manifestée dans plusieurs de ses œuvres, que ce soit sous la forme de peintures en gomme à mâcher ou de sculptures nues hyperréalistes de lui-même.

«Avec le temps, ça me semblait plus naturel d’inscrire tout ça dans le cadre de ma démarche créative. Je suis un artiste. Je ne suis pas un agriculteur ni un militant pour la justice», déclare Colen par un après-midi de fin de printemps, étalé de tout son long (il mesure 2 mètres) sur une butte herbeuse de la propriété de Sky High Farm, où il vit et travaille. «Je fais tout ça en tant qu’artiste… On est tous et toutes moins porté·e·s à considérer un organisme, une 501(c)(3)* ou des légumes comme des œuvres d’art. Mais l’art, c’est juste les trucs que créent les artistes.»

La genèse de Sky High Farm a été influencée par le passé artistique de Dan Colen. À la fin des années 90, certains événements ont coïncidé et contribué à l’éloigner de la scène artistique. Après des années à vivre dans la pauvreté – «Ç’a toujours été difficile de gagner ma vie en tant que jeune artiste», m’explique-t-il –, son travail a fini par être acclamé. Colen a soudainement eu accès à «beaucoup trop [d’argent pour vivre], et en très peu de temps». Il ne savait donc pas comment s’en servir. D’autre part, il a perdu son ami et collaborateur Dash Snow, lequel est tragiquement mort d’une surdose de drogue en 2009. Selon Colen, ce malheureux accident l’a vite fait décrocher du «côté romantique à être accro aux drogues et de ce genre de style de vie» qu’ils menaient tous les deux.

Le succès professionnel et la tragédie personnelle ont ainsi poussé Colen à devenir sobre, puis à s’éloigner de la ville et à changer de mode de vie. Il a acheté un terrain dans la vallée de l’Hudson. Au fil de discussions avec ses ami·e·s, le concept de Sky High Farm a commencé à prendre forme, et la ferme a pu être fondée en 2011.

C’est d’ailleurs lors d’une conversation avec l’un de ses proches que Colen s’est familiarisé avec le problème des déserts alimentaires; cette personne lui a expliqué comment des communautés entières n’ont pas accès à des aliments frais et abordables. (Colen préfère maintenant en parler comme d’un «apartheid alimentaire», puisque cette expression souligne le rôle que joue l’oppression systémique dans l’accès limité à la nourriture.) Lorsque Colen a engagé quelqu’un pour cultiver ses terres à plein temps, c’était dans l’espoir de distribuer de la nourriture pour pallier certains de ces manques.

Plus tard, Dan Colen a eu une autre de ces discussions essentielles avec Josh Bardfield, son ami d’enfance. Ce dernier travaille dans le secteur de la santé publique; à l’époque, il collaborait avec un organisme au traitement du VIH en Afrique subsaharienne. «Au départ, je l’ai appelé pour lui dire: “Je pourrais venir vous aider là-bas”. Il s’est moqué de moi et m’a expliqué que je n’avais rien à leur offrir, aucune compétence qui leur servirait; je ne ferais que les déranger», se souvient Colen en souriant.

En dépit de sa réponse initiale sans ambages, Bardfield a commencé à soutenir bénévolement Sky High Farm dans son projet d’accès à l’alimentation, utilisant son temps libre pour entrer en contact avec les banques alimentaires et les garde-manger de l’État de New York. Bardfield a aussi aidé Sky High Farm dans la mise en place de sondages qui permettent de consulter les bénéficiaires de la ferme. Ainsi, cette dernière peut s’assurer que les communautés desservies connaissent et aiment vraiment manger les denrées qu’elle leur offre.

«En général, les personnes ayant recours aux banques alimentaires ont accès à des aliments emballés et transformés, mais pas à beaucoup de produits [frais] et de protéines de haute qualité», explique Bardfield tout en me faisant visiter la propriété à pied. «Les denrées qu’elles obtiennent sont souvent de piètre qualité et les protéines sont souvent périmées.»

Au fil des années, la mission de Sky High Farm a évolué afin de régler ce modèle de pensée. Ainsi, plutôt que de recevoir des produits de qualité médiocre, les banques alimentaires pourraient obtenir des aliments de haute qualité, cultivés et élevés selon des principes d’agriculture régénérateurs, biologiques, écologiques et sains. Bardfield souligne que la ferme n’a jamais cherché à être certifiée biologique puisque ce sceau permet surtout aux agriculteur·trice·s de commercialiser leurs produits auprès de leur clientèle, ce qui ne correspond pas au modèle privilégié par Sky High Farm. Cela dit, la ferme applique tout de même les pratiques de l’agriculture et de l’élevage biologiques. Pendant huit ans, Sky High Farm a opéré de manière assez modeste; elle employait une ou deux personnes à plein temps pour cultiver la terre et comblait le reste de ses besoins grâce à des bénévoles comme Bardfield.

En 2020, la pandémie a bouleversé le monde entier et l’insécurité alimentaire est soudainement devenue un sujet d’actualité national; Sky High Farm s’est retrouvée sous les feux de la rampe lorsque d’autres organismes ont commencé à la contacter pour apprendre de son modèle d’exploitation. Conséquemment, la ferme a embauché plus de gens à plein temps pour cultiver ses terres, dont Phil Haynes, un ancien de Stone Barns. Ce dernier est devenu le directeur agricole de la ferme et Josh Bardfield a obtenu le titre de président en chef de l’exploitation. Sinon, Ellie Youngblood est maintenant responsable de la production de légumes et Rosa Donaldson a été engagée comme gestionnaire du bétail. Pour sa part, la pâtissière, artiste et partenaire de vie de Colen Lexie Smith s’est vue promue au poste de responsable des communications et des programmes de Sky High Farm. Jusqu’alors, elle donnait un coup de main de temps à autre. D’ailleurs, l’équipe continue de s’agrandir.

«La COVID-19 nous a amené·e·s à développer un public plus large parce que, tout d’un coup, il y a eu toute cette prise de conscience au sujet de l’insécurité alimentaire», m’explique-t-elle, vêtue d’un t-shirt orné du logo de Sky High Farm moulant son ventre de future maman. «À la ferme, on a fait face à des changements draconiens au cours des deux dernières années afin d’accroître notre offre et de passer d’un modèle de “soulagement de la faim”, axé sur la sécurité alimentaire, à un modèle qui, dorénavant, mise aussi sur la souveraineté alimentaire.»

Il existe une nette différence entre l’accès à la nourriture et la souveraineté alimentaire, précise Lexie Smith. L’accès, c’est de donner de la nourriture aux personnes dans le besoin, tandis que la souveraineté, c’est de rendre autonomes ces mêmes personnes afin qu’elles puissent participer à l’élaboration d’un système alimentaire qui répond adéquatement à leurs besoins et à leurs désirs.

Dans cette optique, Sky High Farm a récemment transformé son ancien programme de stage en une formation complète sur l’agriculture, laquelle permet aux agriculteur·trice·s en herbe d’acquérir des compétences pratiques qu’illes pourront ensuite mettre à profit au sein de leur communauté. Sinon, Sky High Farm organise des journées de bénévolat avec les écoles secondaires environnantes et le public. Elle tient aussi, en partenariat avec des organismes locaux, des ateliers et des événements qui sont autant d’occasions d’apprendre, de se réunir et de célébrer la nourriture, l’agriculture et la communauté.

Le programme de subventions de la ferme vise également à tirer parti du financement obtenu grâce aux contacts artistiques de Colen et à l’expérience de Bardfield en matière de rédaction de demandes de bourse. Il est d’ailleurs destiné aux personnes qui pratiquent l’agriculture et à celles qui militent pour la justice alimentaire, puisqu’elles ont parfois du mal à rassembler le capital nécessaire à la réussite de leur exploitation.

«Beaucoup d’agriculteur·trice·s ne se qualifient pas pour des subventions. L’accessibilité au financement demeure très discriminatoire, déclare Bardfield. En somme, on voulait rendre ces fonds accessibles, et ce, sans conditions.» Jusqu’à présent, la ferme a d’ailleurs distribué 100 000 dollars US en subventions.

Au cours des deux dernières années, Sky High Farm a pris une ampleur qui dépasse l’ambition initiale de Colen. La ferme semble prête à poursuivre sur sa lancée: la marque vestimentaire inspirée par ses activités a été fondée au printemps 2022 seulement et vend depuis des vêtements ornés d’un dessin de lune et de fraise dont les profits servent à soutenir la mission de Sky High Farm. De plus, dans les années à venir, l’entreprise agricole songe notamment à déménager sur une propriété plus grande, à développer de nouveaux programmes ainsi qu’à intégrer l’énergie solaire dans son exploitation. Colen paraît satisfait de l’évolution de Sky High Farm, mais aussi de la façon dont elle reflète son cheminement personnel.

«Je voulais que mon art soit subversif ou transgressif. En tant que jeune adulte, ça me semblait une énergie négative, du genre: “J’ai affaire à des choses auxquelles je ne crois pas et je me définis en opposition à celles-ci”, explique Colen. Je ne saisissais pas qu’il existait aussi des choses que j’aurais pu encourager pour atteindre le même objectif. Quand j’ai réalisé que je pouvais protéger, réconforter ou créer de la sécurité – et que ça constituait un acte beaucoup plus radical –, j’ai vécu une véritable épiphanie.»

De son côté, Lexie Smith parle davantage de Sky High Farm en des termes qui l’ancrent dans sa réalité d’exploitation fermière plutôt que dans un idéal artistique abstrait. Cela dit, elle et le reste de l’équipe reconnaissent que la ferme a pu croître grâce à sa genèse atypique, que ce soit parce que sa relation unique avec le monde de l’art lui permet de rejoindre un public inattendu ou en raison des imprimés joviaux de Sky High Workwear, lesquels attirent des personnes férues de design qui ne se sentiraient peut-être pas autrement interpellées par l’agriculture.

«En fin de compte, on est une ferme où de la nourriture pousse, explique-t-elle. Mais il y a une sorte de créativité et de poésie qui caractérisent le projet, justement parce qu’il a été imaginé par un artiste.»

*Numéro de statut d’un organisme de charité exempt de la taxe fédérale aux États-Unis.

Whitney Bauck est journaliste environnementale et climatique et écrit pour le New York Times le Washington Post et le Financial Times, entre autres publications.

  • Texte: Whitney Bauck
  • Photographie: Bruce Bennett
  • Traduction: Francis Rose
  • Date: 8 juillet 2022