Sinéad O’Dwyer: Pour une mode sans saisons et pour des tailles diversifiées
La designer de Londres remet en question notre rapport au luxe.
- Texte: Rebecca Storm
- Photographie: Rebecca Storm

Note de la rédaction et mise en garde concernant le contenu du présent article: cette entrevue aborde le sujet de la dysmorphie corporelle dans le contexte des médias et de l’industrie de la mode.
« La résolution de problèmes me motive toujours dès qu’il est question de mode, m’explique Sinéad O’Dwyer. J’adore découvrir de nouvelles techniques, de nouveaux procédés.» Née à Tullymore, en Irlande, la créatrice maintenant établie à Londres aborde la mode de manière méticuleuse, au niveau de la conception comme de la fabrication. O’Dwyer a étudié au Royal College of Art de Londres et a obtenu son diplôme en 2018; sa récente collection comporte des pièces lustrées, moulées à la main dans un matériau qui rappelle la résine. Bien qu’elle fasse figure de pionnière en raison des matériaux qu’elle utilise – notamment la fibre de verre et le silicone –, Sinéad O’Dwyer innove surtout parce qu’elle accorde beaucoup d’importance aux tailles inclusives. D’ailleurs, c’est sans doute l’élément le plus caractéristique de sa marque. «En mode, la réflexion sur les corps non minces en est encore à ses balbutiements, me confie-t-elle. Voilà ce qui me motive; repenser et redéfinir la manière dont on perçoit la corpulence et dont on l’habille.»
Le travail de Sinéad O’Dwyer remet en question un problème systémique dans son domaine. En effet, l’industrie demeure fortement attachée à des normes désuètes, établies pour déterminer qui peut accéder à l’univers de la mode. L’allégeance tenace que ce milieu porte à ses propres codes renforce ainsi l’idée que le vêtement de luxe est réservé aux gens riches, mais aussi aux personnes dont les corps sont jugés convenables. D’un point de vue social, nous avons été conditionné·e·s à croire qu’un seul type de personne peut jouir du privilège de choisir son habillement. Ainsi, les gens sculptent, privent, bronzent, éclaircissent, contrôlent et modifient leur corps plutôt que de collectivement joindre leurs efforts afin de transformer les perceptions et les attentes en matière de mode.
De façon troublante, le principe des tailles inclusives n’est pas répandu et tarde encore à être appliqué dans le milieu de la mode luxueuse. Pour chaque avancée prometteuse, on recule d’un pas dès qu’une nouvelle tendance annonce le retour du «chic de l’héroïnomane», qu’un reportage bidon rapporte que certaines célébrités ont perdu du poids grâce à telle diète ou telle combinaison de sudation, tout ça rien que pour parvenir à rentrer dans une robe pendant quinze minutes. Voilà exactement ce que O’Dwyer veut contester avec ses créations. Autrement dit, la créatrice cherche à recodifier la conception et la fabrication de vêtements; elle lutte contre les principes fondamentalement tendancieux de la mode de luxe. «En réalité, ce n’est que le commencement», me confie-t-elle tandis qu’on discute dans son studio de Hackney par un bel après-midi d’avril. «Si on envisage la mode luxueuse comme la plus haute forme d’art, mais que ce faisant, on ignore les personnes corpulentes, on en vient à considérer ces dernières comme indignes du luxe, donc pas nos égales. C’est nocif.»

Rebecca Storm
Sinéad O’Dwyer
Pourquoi la mode?
Je crois que la mode en tant qu’outil de communication demeure importante pour moi. Ce côté-là relève davantage de l’intuition – les couleurs, les textures, la mode comme un moyen d’expression. L’autre se rapporte à sa dimension artisanale. J’adore fabriquer des choses et élucider des problèmes. Je pense que la résolution de problèmes constitue la principale raison pour laquelle je suis designer de mode. J’ai grandi durant les années 2000 et je me souviens qu’à l’époque, je voulais maigrir à tout prix. Toutes les discussions, à ce moment-là, se résumaient essentiellement à ceci: si vous avez des seins ou êtes corpulent·e·s, comment la mode vous dépeint-elle?
Durant ma maîtrise, j’ai réalisé que ma perception de moi-même me posait problème. Ce n’est pas normal de se priver de glucides. À l’adolescence, je me pesais tous les jours, de manière obsessive. Je pense que le patronage explique en partie ce problème parce que les patrons sont toujours découpés selon des tailles spécifiques. Dans les écoles de mode, la taille 4 [US] règne. On débourse de l’argent pour qu’une personne de taille 4 vienne nous voir en classe chaque semaine. Autrement dit, on paye pour renforcer un principe vraiment toxique. Raison pour laquelle j’ai payé mon propre modèle [de taille différente] durant ma maîtrise, en plus de mes frais scolaires.
C’est fou à quel point personne ne s’aperçoit que ce sont les échantillons et les modèles qui déterminent comment on confectionne un pantalon. Voilà pourquoi on se dit toujours: «Ah, je ne rentre jamais dans un pantalon…» Parce qu’il n’a pas été conçu pour toi, carrément! Voilà pourquoi j’ai commencé le moulage corporel. Je voulais faire preuve de réalisme dans ma démarche, du genre «regardez, c’est bien ainsi qu’ils procèdent – essentiellement, ils créent des coupes en fonction d’un seul corps et disent: “Voilà, portez ça!”». C’est d’ailleurs un peu ce que j’ai fait dans le cadre de ma première collection pour SSENSE. Je savais que je ne voulais pas continuer à pratiquer le moulage, mais je désirais demeurer subversive en tant que créatrice de vêtements.
Trouver le moyen de vendre ses produits dans le milieu de la mode luxueuse tout en visant l’inclusion s’avère difficile. Les vêtements de luxe coûtent tellement cher, et leur fabrication reste complexe. En matière de tailles inclusives, il y a peu de soutien. Ce serait formidable si une forme de financement existait pour aider les gens en ce sens dès le début de leur parcours dans les écoles de mode. Tout est toujours ardu quand on veut faire les choses de manière différente.

Dans quelle mesure l’industrie de la mode est-elle responsable de la dysmorphie corporelle? Y a-t-il quelque chose de générationnel, de familial ou de culturel qui explique ce trouble ou en fait un comportement acquis?
De mon côté, la mode ne figurait pas vraiment sur mon radar. Je ne possédais pas beaucoup de points de référence en la matière. Cela dit, la mode s’immisce un peu partout, dans une bonne partie de ce qu’on regarde, entre autres. J’ai souffert et je souffre encore de dysmorphie, bien que beaucoup moins qu’auparavant. Depuis que j’ai commencé à pratiquer mon métier, je n’essaie plus d’être quelqu’un d’autre sans cesse.
C’est tout un monde qui perpétue l’idée de la minceur. Si tu as de l’argent, tu peux maigrir parce que tu en as les moyens. On préparait quelque chose pour Beyoncé… Je pensais que ses mesures seraient tout en courbes, mais finalement, elles s’apparentaient aux miennes. À l’époque, j’étais plus menue. Je me suis dit, du genre: «Hein? Comment ça? Tout le monde parle toujours de ses courbes.» Après, ça n’a pas d’importance pour moi, je trouve juste étrange la façon dont les médias dépeignent les gens.
Selon ma propre compréhension de la dysmorphie corporelle et les expériences des personnes qui m’entourent, quand on sent qu’on perd le contrôle – on n’a qu’à prendre en exemple les deux dernières années –, j’ai l’impression qu’on redouble d’efforts pour maintenir une emprise sur son corps, son apparence. Ta démarche va-t-elle en ce sens? Est-ce que ça t’interpelle?
C’est quelque chose de très, très personnel. De mon côté, je crois que j’ai en quelque sorte essayé de vaincre ma dysmorphie en arrêtant de tout contrôler. Ça dépend vraiment.
Ma partenaire n’a jamais souffert de troubles corporels, ce qui me semble bizarre. Je travaille si fort en ce moment que j’ai l’impression d’être une force invisible. Je me sens très déconnectée des vêtements. Je ne rentre plus dans la plupart de mes tenues parce que mon corps a changé, chose que je n’ai pas encore acceptée.
Je me demande parfois ceci: si je n’avais plus pour mission de contester les tendances actuelles en matière de tailles, est-ce que je travaillerais encore dans le milieu de la mode? D’une certaine façon, je me trouve dans une drôle de situation par rapport à la mode. J’aime fabriquer des choses, j’adore l’artisanat et je crois en ce que je fais, mais personnellement, je ne ressens pas une connexion très forte avec les vêtements en ce moment.

Ouais, je voulais savoir si, d’une quelconque façon, le fait de travailler comme designer de mode durant la pandémie avait modifié ton envie de t’impliquer dans ce milieu.
J’y réfléchis beaucoup parce que, rendue là où j’en suis, c’est devenu difficile de gérer mon entreprise et de gagner de l’argent. Je dois vraiment le vouloir et travailler fort en ce sens. Ma curiosité et mon enthousiasme pour de nouvelles techniques de création me poussent à continuer pour accomplir ce qui est important pour moi.
De façon générale et jusqu’à présent, on réfléchit rarement à la question des tailles inclusives dans le milieu de la mode luxueuse. Qu’est-ce qui te motive à continuer à travailler dans un secteur qui, à ce jour, s’avère peu proactif à cet égard?
Simplement parce que j’y crois dur comme fer. C’est pas mal ça. J’ai passé presque ma vie entière à me détester. Ça relevait d’une notion abstraite qui dictait l’apparence que je devais supposément avoir, ça n’avait rien à voir avec moi.
C’est terrible, et plusieurs personnes se sentent ainsi. Ça les consume. J’étais complètement obsédée par l’idée que j’avais l’air épouvantable. Ce n’est pas une manière de vivre. On ne peut pas juste ignorer plus de la moitié des gens dans le monde; la plupart des femmes portent la taille 8 en montant. Au Royaume-Uni, la femme moyenne vêt du 12 ou du 14. Ce n’est donc pas du tout éthique. Cela dit, je comprends pourquoi c’est difficile de promouvoir la mode inclusive. De mon côté, je vais me concentrer sur les tailles courbes; je ne pourrai jamais toutes les couvrir, tu sais? On a besoin que plus de gens travaillent en ce sens et commencent à créer ainsi. On doit investir une sacrée tonne d’argent là-dedans et à grande échelle.
Je suppose qu’ils vont lentement finir par s’y mettre. C’est primordial. À l’heure actuelle, c’est frustrant; la majorité des personnes qui portent les vêtements ne sont pas forcément prises en compte par le marché, pour ainsi dire.
Surtout si les célébrités perpétuent le cercle vicieux de la minceur.
Exact.
On peut tout faire pour maigrir, n’est-ce pas? Alors si tu es riche et que tu en as les moyens, pourquoi te contenterais-tu de ta taille naturelle – 8, 10 ou dans ces eaux-là? Cette tendance à être ultramince, musclé·e et ainsi de suite s’avère toxique et insidieuse. Après, c’est aussi une forme de beauté. Tout peut l’être, mais je suppose qu’à cet égard, un tout autre débat porte sur les classes sociales, mais aussi l’accessibilité aux produits de luxe, évidemment. C’est très complexe. Perso, je préfère m’attaquer à des problèmes spécifiques. La chemise en pose un, le tailleur aussi; ce sont des catégories de vêtements sur lesquelles je vais me concentrer. J’aimerais développer mon propre commerce électronique sur commande, mais en ce moment, c’est plus rentable pour moi de vendre en gros puisque je confectionne tout à la main.

Penses-tu que la question des tailles inclusives reste également importante en mode masculine?
Ouais, assurément. En somme, le sujet de l’obésité, l’idée que le luxe ne s’adresse pas à tout le monde, ça s’explique de multiples façons liées à l’élitisme et à la grossophobie, mais aussi à une question de commodité. De plus, c’est difficile de concevoir des tailles larges adaptées à la diversité des silhouettes. À vrai dire, je crois que c’est pour ça que la mode ne devrait pas être saisonnière; si on veut créer des tailles réellement inclusives, on doit passer de trois ou quatre saisons à une seule. La mode a besoin d’être moins saisonnière et d’inclure des tailles diversifiées.
Fabriques-tu aussi tes propres ferrures?
Oh oui. Et c’est vraiment excitant parce que j’ai décidé de dépenser une tonne d’argent pour concevoir ceci; une chaîne à billes extensible. Elle est fabriquée en argent étirable, mais elle n’est pas élastique, alors tu peux continuer de manger à ta guise! J’espère que les gens vont se dire, du genre: «Wow, un bijou de taille extensible!» Ça s’inscrit logiquement dans ma démarche parce que je ne voulais pas vendre des bijoux de tailles qui ne peuvent pas s’étirer.

En ce qui concerne le caractère cyclique de la mode et la façon dont ce milieu instrumentalise le changement, te préoccupes-tu du fait que ta démarche pourrait être récupérée comme une simple tendance?
Non, parce que mon travail n’a pas simplement à voir avec les corps ronds. Je dirais que les étoffes que j’utilise constituent ma force. Et ma façon conceptuelle de penser. Pour ce qui est de redéfinir les types de vêtements que les gens portent et les raisons pour lesquelles ils les vêtent, je pense que je suis douée, tout comme j’innove dans le choix des étoffes avec lesquelles je travaille.
Même si demain je cessais d’exploiter ma marque, je pourrais créer n’importe quel type d’entreprise qui fabrique quelque chose. C’était donc approprié parce que je sais que, de toute façon, c’est mon point fort. Ça ne m’inquiète pas vraiment. Peut-être que ça le devrait, mais je crois que je vais juste me lancer à fond dans ma démarche pour l’instant. J’adoooore mon métier. J’aime travailler tous les jours. Ne serait-ce que pour acheter une chaîne beaucoup trop coûteuse (rires)… Ouais, enfin, c’est bien.
Si tu développes une expertise et que tu t’efforces de répondre à des besoins ou d’offrir un soutien adéquat à une personne qui n’en bénéficie pas, je pense que ton travail sera toujours couronné de succès.
Exactement. De toute évidence, les grossistes constituent un investissement pour moi à l’heure actuelle. On doit attirer l’attention et investir. On a besoin de cette rentrée-là d’argent parce que ça aide. Par exemple, les techniques de fabrication que j’ai perfectionnées [dans le cadre de ma dernière collection], je ne serais pas parvenue à les peaufiner sans avoir garanti au préalable les commandes. Ça me permet donc d’accroître et de parfaire mes activités; ça donne de la visibilité et du poids à la marque. Si un jour je n’avais plus besoin de vendre en gros, je me contenterais sans doute de fabriquer du sur-mesure pour des personnes ciblées. J’aimerais continuer à entretenir une relation avec ma clientèle, voir si j’en suis capable, et me lancer des défis.
As-tu déjà moulé ton propre corps?
Ouais. En fait, un des corsets que j’ai créés pour SSENSE a été moulé à partir de mon corps. C’est mon autoportrait secret; le modèle Spiral. Sinon, le corset à rayures a été moulé selon la silhouette de Jade, une bonne amie et collaboratrice. On peut donc dire que c’est un autoportrait hautement secret.
C’est génial!
Ouais, ce n’était pas vraiment intentionnel. Je me suis juste dit, du genre, j’ai besoin d’une autre taille; on n’a qu’à mouler la mienne, puis celle de Jade et de ma partenaire. Sans blague, c’est parfait. Parce que maintenant, on est dans le même bateau.

Rebecca Storm est photographe et rédactrice en chef pour SSENSE et son magazine éditorial.
- Texte: Rebecca Storm
- Photographie: Rebecca Storm
- Traduction: Francis Rose
- Date: 8 juin 2022

