Apprivoiser le minimalisme
avec AURALEE
C’est bien connu, l’auteur britannique Raven Smith a un faible pour les chemises ornées de motifs tapageurs. Mais c’était avant qu’il ne découvre l’élégance austère de la griffe japonaise.
- Texte: Raven Smith
- Photos: William E. Wright

D’aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours aimé les chemises tape-à-l’œil. Celles arborant un motif qui laisse à désirer sont exactement celles que je désire le plus. Cousues à la main. Avec un soupçon de fil doré. Légèrement hawaïennes. Plus le motif est criard, mieux c’est – du rose vif traversé d’une balafre sang-de-bœuf, des animaux anthropomorphiques, un pied-de-poule rageur, même des chevrons évoquant un Motif Magique m’allument.
Lorsque les atrocités achetées de façon compulsive arrivent à ma porte, je me retire dans mon repaire (ma chambre d’ami·es) pour les essayer, les reconstituant sous forme de terrazzo en mal d’attention, mélangeant les tissus et mon désir d’être vu en d’irritantes compositions. Je me balade dans les quartiers malfamés de l’Angleterre (Hampstead) telle une vision psychédélique, tel un enfant von Trapp vêtu des rideaux de la Fräulein, mon torse – camouflé pour mieux éblouir – aisément visible depuis l’espace.

Raven porte: veston à double boutonnage AURALEE. Sur l’image du haut, Raven porte: chemise AURALEE.

Raven porte: pull à col ras du cou AURALEE et pantalon en cuir d’agneau AURALEE.
Le minimalisme, pour moi, est un fruit interdit. J’aimerais mieux m’assoir sur une fourmilière qu’adopter une infâme garde-robe capsule. Un jean bleu, une cheville à peine dévoilée, des mocassins de type vieille fille, ça n’est pas pour moi. J’aime les imperméables brun clair, vraiment – ils sont pratiquement prescrits par le Service national à Londres – mais je préfèrerais porter des zébrures fouettées par la pluie (un imperméable n’est rien d’autre qu’une longue chemise hydrofuge, après tout). Je ne veux pas être trop réactionnaire face au style extrêmement austère du prêt-à-porter masculin britannique, à son penchant bibliothécaire-vêtu-à-la-Savile-Row-sirotant-une-Guinness. Et honnêtement, si les lads du Royaume-Uni ne peuvent pas s’enfiler 18 pintes au pub dans la gamme abordable de Drake, qui le peut? Il y a de la place pour tout le monde, mais je ne saisis pas l’attrait de celles et ceux qui semblent avoir une dent contre le fait de sortir du lot. Je me retrouve à mener une lassante croisade contre l’extravagance discrète. Je refuse de me faire emmurer dans le sanatorium des lignes nettes.
Mais quelque chose a changé récemment. Je souffrais de migraines fulgurantes, et mes périlleux mélanges d’imprimés n’aidaient pas les choses. Tenant à arborer des looks audacieux sans avoir l’air d’un abruti, je me suis tourné vers AURALEE, une marque de luxe sans prétention qui émoustille les hautes directions des marques masculines actuelles jusqu’à en laisser des traces dans leur CDLP. L’homme aux chemises tape-à-l’œil que je suis allait enfin faire l’essai du minimalisme raffiné.

Raven porte: pull à col ras du cou AURALEE et pantalon en cuir d’agneau AURALEE.
La première pièce que j’essaie est un pantalon en cuir. Son irrésistible richesse couleur mélasse, épaisse et sombre, qui recouvre mes jambes, est le luxe fait cuir. Je suis un homme Marlboro armé de pistolets, errant dans les plaines, la mâchoire serrée. Je suis le siège humide d’une ronronnante Harley-Davidson. Je suis le rugby et je suis le commerce du poisson, deux activités également viriles. J’avais une vie avant cet instant, et il y aura une vie après cet instant, mais c’est à ce moment précis que le pantalon en cuir intègre mon lexique de façon permanente. Je suis en amour.
Vient ensuite le chandail. Une toile d’araignée translucide tissée de raffinement, mes mamelons à peine visibles murmurant «Salut, beau gosse». Je me sens simultanément très modeste, comme Julia Roberts dans Mona Lise Smile, et fort d’une autonomie érotique, comme Julia Roberts dans Pretty Woman. La seule course que j’ai à faire ce matin-là est de passer chez Sainsbury’s, et je parcours les rangées en examinant les céréales comme si je descendais Sunset Boulevard sous les cris d’encouragement de Kit De Luca. Les gens me regardent d’un œil qui pue la jalousie, enviant ma tenue raffinée dans un délire mesquin. Mais personne ne m’offre de payer mon épicerie – on ne peut pas tout avoir.
Si le pantalon en cuir est aussi épais qu’un steak, les chemises AURALEE que je me procure sont légères comme des meringues. Un vaste et indulgent faisceau de coton s’étend autour de mon aura aux contours de plus en plus adultes. Je me procure plusieurs chemises AURALEE parce que je suis un petit gourmand, et j’agence leur teinte à mon humeur. Une jaune FPS pâle pour quand je me sens comme une collégienne férue d’équitation. Une rose discrète, presque inaudible, qui fait un écho muet à la pauvre ballerine du film The Red Shoes tandis qu’elle pirouette jusqu’à sa mort (c’est une bonne chose). Une blanche «plume d’oie», qui semble pourtant minérale et agressive (rien n’est plus menaçant qu’un troupeau d’oies). J’ajoute un pantalon de complet d’un vert fané, et j’obtiens, oserai-je dire, un uniforme décontracté. Si je ne suis pas un intello, alors je suis un pseudo-intello, un amateur de livres de poche poussiéreux, qui aime écorcher des lapins et voter Tory, entre autres passetemps aristocratiques. J’ai l’impression de nager dans un nouveau bassin, dans une petite cuve à l’écart, où les chemises tape-à-l’œil n’existent pas, où l’on respecte le minimalisme sans pour autant y adhérer strictement. Je suis futé et je suis canaille. Je suis à la fois l’Anthony Blanche d’Evelyn Waugh et le Freddie Miles de Patricia Highsmith.

Raven porte: chemise AURALEE.

Raven porte: veston à double boutonnage AURALEE et pantalon à plis AURALEE.
Le dernier ajout à ma garde-robe est un complet à la teinte ivoire cierge. Je ne crache jamais sur un beau veston, finement coupé près du corps. J’aime un revers tranchant comme une lame, et croyez-moi, les revers sont divins. Mais dans l’ensemble, la coupe est souple, enrobe onctueusement la langue comme un bon White Russian. Je n’ai pas l’impression d’être trop tiré à quatre épingles, d’être endimanché. Une quasi-débraillardise adoucit toute sévérité traditionnelle. Je me sens bien mis, mais sans la rigidité du costume mal ajusté dans lequel je me suis marié il y a un demi-siècle. Je ressens aussi une certaine aisance cosmopolite. Je peux faire rôtir un poulet pour le repas du dimanche et ne pas oublier de retirer les abats. Je suis un tendre goujat. Sincère comme dans une comédie romantique. Le genre de gars qui défend ton honneur (ardemment, violemment, mais jamais, au grand jamais, physiquement). Le genre de gars qui te laisse un message vocal passionné et long comme un fleuve, que tu écoutes jusqu’à la fin. Il aime la poésie, mais n’est pas poseur.
Je me rends compte que tout ce temps, je n’avais fait que filouter, endossant de ridicules chemises de joueurs de fléchettes quand j’aurais pu fendre la vie dans les plus fins habits. Jusqu’ici je n’ai porté que le genre d’atrocités publiques que Project Mayhem visait à éliminer dans Fight Club. Dans ces nouveaux vêtements, je me sens renaitre, ou plutôt, remis en liberté, réinitialisé, rendu inoubliable. Partout où je passe, je laisse dans mon sillage une indéniable intention esthétique et des grognements d’approbation. AURALEE n’a pas changé ma vie – existe-t-il vraiment des vêtements capables de changer une vie? –, mais m’a offert davantage d’options, de possibilités, d’avenues. Je ne vis pas tout à fait ma vie rêvée, mais AURALEE m’offre une ventriloquie de réussite, d’ici à ce que les autres morceaux tombent en place.
Raven Smith est un auteur à succès du Sunday Times et un chroniqueur pour l’édition américaine de Vogue. Il est basé à Londres.
- Texte: Raven Smith
- Photos: William E. Wright
- Traduction: Camille Desrochers
- Date: 21 novembre 2024

