Un jean plus ou moins neuf
Qu’est-ce qui rend un pantalon masculin exceptionnel? Alors que l’engouement pour les coupes amples atteint son paroxysme, l’auteur torontois Connor Garel décortique son entichement pour un jean OUR LEGACY.
- Texte: Connor Garel
- Photos: Lawrence Cortez

Un ami proche m’a récemment confié un souvenir d’adolescence. À 14 ans, alors qu’il commençait à peine à penser au sexe (ce qui ne veut pas dire qu’il en avait), un énorme kyste s’est formé sur son scrotum; une éruption cutanée en plein dans l’entrejambe. Comme toute personne raisonnable ayant accès à WebMD l’aurait fait, il s’est rapidement autodiagnostiqué un cancer des testicules. «Tu t’es fait sucer la bite?» a demandé son beau-père, la fierté gonflant sa voix. Paniqué, mon ami a pris rendez-vous avec son médecin généraliste, qui lui a annoncé qu’il n’avait pas, en réalité, un cancer des testicules. Il souffrait plutôt d’être une victime de la mode. Il faut dire que c’était le début des années 2010, la fin (du moins, le croyait-on) du règne terrible des jeans si serrés qu’il fallait pour les porter sacrifier sa circulation sanguine. Peut-être avait-il exagéré la mise, et étranglé par ambition vestimentaire ses bijoux de famille, juste au moment de franchir une étape cruciale de... eh bien... sa croissance. Ce n’était pas un cancer. C’était un effet secondaire du denim. Son médecin lui a donc prescrit une pommade et des jeans plus amples.
Les médecins peuvent-ils devenir critiques de mode par accident? Les jeans skinny présentent-ils une menace pour la santé? Voilà les questions pressantes de ce sombre et étouffant millénaire. J’étais au secondaire à l’époque où la tendance indie sleaze battait son plein; je regardais mes camarades les plus cools faire des montages vidéo de «jerkin’» (gracieuseté de New Boyz) vêtus de jeans multicolores qui semblaient avoir été peints sur leurs jambes. Comme accessoires, des ceintures «piano», des queues de renard et des boxers à carreaux qui refoulaient au-dessus de leur taille. Et pour être honnête, le sex-appeal était à son comble.
Mais je me souviens de m’être moi-même débattu avec mon propre jean gris foncé certains jours après l’école, sautillant, une jambe à moitié sortie et l’autre encore coincée, avant de m’en extirper enfin avec un soupir, en me demandant si c’est ce que ressentaient les femmes en se débarrassant de leur soutien-gorge à la fin d’une journée. Qu’il existe d’autres options vestimentaires, possiblement plus confortables, ne m’a jamais traversé l’esprit. Comment aurais-je pu savoir qu’à partir de 2005, en Suède, OUR LEGACY était en train de mettre au monde un style qui allait devenir culte, composé en partie d’un jean hors norme à jambes larges qui, parce qu’antitendance, était justement à des années-lumière en avance sur son époque? Le signal est plus faible dans les banlieues de Toronto. Il a fallu plus de temps pour que la nouvelle nous parvienne.


Je pense que les coupes près du corps sont l’apanage de la jeunesse. Comme le dit Renata Adler à propos de la raison, une coupe décontractée semble être l’option morale la plus sensée de notre époque. Je suis rarement enclin à montrer mon corps, sauf peut-être à la plage, en boite ou sur une île, préférant généralement le draper de tricots en mohair et de pantalons surdimensionnés, comme pour masquer toute preuve de sa présence. De nos jours, le hip-hop, les skateurs et les ravers ne sont plus vraiment en marge de la culture, dans la mesure où il existe encore une culture dans ce paysage aplati par les microtendances, et c’est une bénédiction que leurs styles personnels volumineux arrivent à supplanter la pression des médias sociaux. (Une analyse sémiotique sentimentale nous permettrait peut-être d’en arriver à la conclusion qu’il faut de l’espace pour évoluer et grandir!) Un acheteur de DSM a qualifié le caractère d’OUR LEGACY de «punk de salle de réunion», ce qui pour moi est paradoxal, bien que j’aie déjà porté les vêtements de la marque dans une salle de réunion. Le «preppy cassé» fonctionne toujours. Le «cowboy techno» fonctionne encore mieux.
La silhouette d’un jean pour homme, tout comme l’idée du genre elle-même, a toujours été une catégorie instable. Les pantalons ne savent jamais ce qu’ils veulent être, un état d’indécision que je peux comprendre. Il y a quelques années, quelqu’un a (métaphoriquement) assassiné Hedi Slimane depuis une fenêtre ouverte à Paris, et les pantalons de tout le monde ont miraculeusement gonflé de deux tailles. Mais tous les deux mois, une rédactrice de mode annonce le grand retour du skinny, et bien qu’intellectuellement je sache que ces personnes essaient juste de gagner de l’argent par l’intermédiaire de liens d’affiliation, ça me donne quand même envie de vomir. Ce n’est pas seulement que la plupart des tendances m’ennuient (c’est le cas), ou que je me méfie du consensus (c’est le cas). C’est que je pense que le jean skinny est antirévolutionnaire. J’ai lu quelque part qu’une montée du fascisme tend à coïncider avec un retour à des vêtements plus ajustés – ça aurait quelque chose à voir avec la captivité, la discipline, le pouvoir et l’autorité. Les limitations de la liberté corporelle, etc. Le jean ample se présenterait donc comme un argument contre le confinement. Enfin, peut-être que chaque époque obtient la silhouette qu’elle mérite.

Ou peut-être que tout ça, c’est des conneries! Qu’est-ce que j’en sais, moi? Je ne suis ni un historien ni un prévisionniste de tendances, et je suppose que les punks adoraient les trucs skinny, et j’adore les punks. Quand je vivais dans le quartier d’East London en 2022, quelqu’un dans un bar de jazz, qui m’avait pris pour un Américain (malgré mon Canadian tuxedo et mon attitude affable), m’a raconté comment toutes les écoles américaines s’étaient mises d’accord pour interdire le jean dans les années 50, tout ça parce que celui à jambes droites que Marlon Brando portait dans The Wild One était, apparemment, susceptible d’inspirer la rébellion chez les adolescent·es. La nation états-unienne adore interdire des choses: les jeans, les foulards, les livres. Tout ce qui pourrait armer ou habiller la dissidence. Vous imaginez? Une révolution, tout ça parce qu’un personnage de film demande: «Hé Johnny, contre quoi est-ce que tu te rebelles?» Et que le beau et séduisant Johnny lui répond: «Qu’est-ce que t’as à me proposer?» Si seulement. À vrai dire, Brando rend effectivement le denim dangereux. Alors que Tony Leung rend le fait de fumer romantique, Brando le rend inquiétant. Parfois, je cherche une Marlboro dans la poche arrière de mon jean, avant de me rappeler que je ne fume pas. Ce jean a ce genre de caractère.


C’est important d’avoir au moins un jean parfait, dans la nuance parfaite de bleu cendré, avec une circonférence si vaste qu’on pourrait y loger une autre paire de jambes (communauté!). Un jean robuste à l’aspect un peu négligé, du genre qui forme de petites tentes au-dessus des chaussures. Je ne pardonnerai jamais à mes parents de ne pas m’avoir fait plus grand (je mesure 1m75), mais la hauteur de taille et la silhouette de celui-ci guérit en quelque sorte ma dysphorie face à ma verticalité, et me valide donc d’un point de vue physique. Je l’ai porté à un troisième rendez-vous avec un écrivain dans Central Park. Il est bien plus rebelle que moi, et il fume. En règle générale, je ne fréquente pas vraiment les écrivains. Je suis d’avis que tous les hommes sont soit sensuels, soit intellectuels, et que les écrivains sont toujours intellectuels et ont du mal à ne pas être névrosés. Je pense que je l’ai porté parce que je voulais dégager une certaine aisance, pour faire comme si je n’étais pas aussi névrosé, comme si je ne m’étais pas changé deux fois avant de partir. Je ne sais pas si ça a fonctionné. Il ne l’a pas remarqué. Il m’a cependant complimenté sur l’apparence de ma peau, ce qui n’était pas une mince consolation. Je peux au moins revendiquer le mérite de mon hygiène faciale. Tandis que le jean, lui, m’a été fourni sans que j’aie rien à faire. On s’est assis par terre et ça tombait bien, parce que le jean a déjà l’air sale.
Je l’ai pris une taille au-dessus. Je voulais que les ourlets s’usent. Comme c’est le cas pour une coupe de cheveux, je pense que le denim s’emmieute avec le temps. Celui-ci est arrivé délavé, orné de moustaches et pré-usé, avec sur le devant des marques évoquant des taches de gazon. J’aime les choses qui portent le souvenir des endroits où elles ont été, même quand les souvenirs ont été fabriqués ou appartiennent à quelqu’un d’autre. Un cuir qui sourit et se plisse. Un livre aux pages tachées de café, ou pliées/soulignées par des ami·es/ex à qui je l’avais prêté. J’aime quand les gens ont des tatouages qu’ils regrettent. Je porte ce jean alors que j’écris ces lignes à l’aéroport LaGuardia, en attendant mon vol pour Toronto. Je viens de lire cette phrase de L’invité mystère de Grégoire Bouillier: «Ce ne sont pas toutes les histoires d’amour qui laissent une cicatrice pour prouver leur existence.» [Traduction libre.] Parfois, on veut la cicatrice, la preuve qu’il s’est passé quelque chose.

Connor Garel est auteur et vit à Toronto.
- Texte: Connor Garel
- Photos: Lawrence Cortez
- Production: Andy Dubois / studioss.co
- Mettant en vedette: Connor Garel
- Premier assistant: Nathan Cook
- Traduction: SSENSE
- Date: 21 mai 2025

