Sur la route pour une chasse au trésor à travers l’Amérique
On discute avec des propriétaires de friperies japonaises qui passent des mois à explorer les antiquaires et les marchés aux puces des États-Unis à la recherche des merveilles qui inspirent ensuite vos marques préférées.
- Texte: Viv Chen

En cette journée d’été caniculaire, il fait insupportablement chaud au Brimfield Antique Market, un marché extérieur situé à une centaine de kilomètres à l’ouest de Boston. Malgré tout, Shinnosuke Miyachi se met au travail sans broncher. Il déambule le long des étals et fouille d’une main aussi agile qu’experte parmi tous les objets qui s’y trouvent à la recherche de la perle rare, émerveillé par l’immensité de ce marché d’antiquités en plein air, par ailleurs l’un des plus grands en son genre aux États-Unis.
Les gens aiment le Brimfield Antique Market pour son allure de bazar où l’on trouve pêlemêle une tonne de curiosités et d’excentricités. On peut par exemple y apercevoir des lithographies de Keith Haring entassées entre des marionnettes lugubres et d’anciennes carabines; la chance sourit d’ailleurs souvent aux personnes assez patientes et méticuleuses pour parcourir ses centaines, voire ses milliers de présentoirs, de bacs et de supports à vêtements.
La quête de Miyachi, le propriétaire de la boutique Lakewood Clothing située dans le quartier Meguro de Tokyo, finit d’ailleurs par porter fruit. Au cœur de ce brouhaha effervescent, il déniche en effet une chemise western Levi’s ornée d’images dessinées à la main – une pièce rétro constituant pour lui un véritable Saint-Graal. Ce morceau qui semble tout droit sorti de l’album de finissant·es d’un ado populaire affiche plusieurs caractéristiques évoquant l’Americana, notamment des gribouillages de bottes de cowboy ainsi que de phrases du type «Hicks & Chicks», et Miyachi trouve ça irrésistiblement cool.
«Je tenais à l’acheter, me confie-t-il, même si elle coutait vraiment cher.»
Cela dit, Miyachi ne se contentera pas de sa visite au Brimfield Antique Market durant le périple de trois semaines à travers les États-Unis qu’il vient d’entamer. Il se rendra en effet dans plusieurs antiquaires et marchés aux puces et passera leurs marchandises au peigne fin dans l’espoir d’y dénicher des trésors typiques de l’Americana. Il souhaite ainsi regarnir les rayons de sa boutique tokyoïte nommée d’après Lakewood, une ville du Colorado, où il a effectué son premier achat dans une friperie.
L’année dernière, Miyachi a séjourné aux États-Unis à trois reprises. Chaque fois, il a planifié son itinéraire dans le but de s’imprégner du romantisme brut que l’on associe aux road trips: il a donc traversé des parcs nationaux, dormi dans des motels miteux, fait le plein dans des stations d’essence rurales et mangé des hamburgers bien graisseux dans des cantines locales. Ses voyages font partie intégrante du véritable tsunami culturel qui déferle actuellement dans la communauté de la mode rétro japonaise; comme lui, plusieurs propriétaires de friperies souhaitent en effet revivre la nostalgie des aventures en voiture à travers les États-Unis telles qu’on les idéalisait dans les films hollywoodiens des années 60.

Pile de vêtements prise dans un entrepôt non divulgué dans l'Oregon. Image du haut : Bob Riha Jr./Getty Images.
Il s’agit d’un phénomène répandu que j’ai moi-même pu confirmer. Le propriétaire d’une friperie située dans Shimokitazawa, un quartier commercial branché de Tokyo, m’a raconté cet été qu’il avait parcouru les magasins Goodwill du Texas afin d’acheter des vêtements. Tomoko Yamamoto et Yuji Yamamoto, qui possèdent la boutique Sunny Garden installée dans la ville de Gifu, effectuent eux aussi régulièrement des voyages similaires. Entre une randonnée en montagne et une partie de baseball (mentionnons au passage que vous devez assister aux prouesses du joueur Shohei Ohtani au moins une fois dans votre vie), ils visitent les friperies américaines à la recherche de pièces hautement convoitées créées par des marques comme Levi’s. Souvent, ils font d’une pierre deux coups puisque les gens avec qui ils font affaire leur indiquent d’autres endroits cools où se rendre pour poursuivre sa chasse au trésor.
Ces vendeurs d’articles rétro n’y voyagent pas seulement pour se ravitailler, mais aussi pour assouvir leur fantasme nostalgique de l’Americana, une passion qui remonte à la période de grande influence culturelle que les États-Unis ont exercée au Japon après la Seconde Guerre mondiale.
Jeremy Smith, un connaisseur de l’univers rétro qui collabore depuis plus de dix ans avec des marques japonaises, en sait long à ce sujet. Voici comment, selon lui, le public japonais a commencé à se fasciner pour l’Americana d’antan: «Pendant l’occupation du Japon durant la période d’après-guerre, les soldats américains vendaient leurs jeans sur le marché noir, un phénomène qui coïncidait à l’époque avec l’abondante diffusion de musique et de films américains au pays». Même si des décennies ont passé depuis, la mode américaine du milieu du siècle exerce toujours une grande influence auprès des collectionneur·ses et des designers du Japon qui s’intéressent à la mode rétro.
Cet engouement ne tarit d’ailleurs pas encore aujourd’hui. Des griffes contemporaines comme visvim, BEAMS PLUS et Neighborhood interprètent souvent à leur manière l’Americana dans leurs collections; elles reproduisent parfois fidèlement des conceptions de style mid-century, ou encore les repensent selon une approche artisanale typiquement japonaise.
BEAMS PLUS mise notamment sur une esthétique universitaire avec ses chinos écourtés et ses chemises oxford. «Parfois, on ressent fortement l’influence de L.L. Bean dans les motifs en tricot de certains de ses pulls», explique Smith. La griffe Neighborhood, de son côté, puise dans l’Americana traditionnel pour concevoir ses tenues de streetwear, comme son blouson Type 1 à la silhouette exagérément carrée ou ses chinos à gros plis (la version surdimensionnée des pantalons de BEAMS PLUS).
Le designer Hiroki Nakamura, de la marque visvim, se basera quant à lui sur un banal blouson militaire rétro pour créer un modèle semblable rehaussé par des étoffes de grande qualité (comme le sergé de nylon à haute densité) et des couleurs obtenues par l’entremise de techniques de teinture artisanales japonaises.

La chemise western Levi's vintage.

Des vaches à Marfa au Texas.

Un tapis Bode repéré chez un ami à Santa Fe, au Nouveau-Mexique.

Daniel Dooreck au Danny D's Mud Shop à Los Angeles.
De plus, les road movies américains des années 60 ont beaucoup marqué l’imaginaire du public japonais, cristallisant du même coup les escapades routières comme une expérience typiquement états-unienne. Ce genre d’aventures constitue par ailleurs un moyen économique de se procurer des vêtements rétro à l’étranger. «La plupart des principales sources où s’approvisionnent les revendeur·ses du Japon, notamment les ventes de succession immobilière et les petites friperies locales, ne disposent pas des ressources nécessaires pour fixer les prix de leurs produits à leur juste valeur marchande», poursuit Smith.
Revenons à Miyachi, qui aime en particulier le Sud-Ouest américain. Il a visité à neuf reprises le Nouveau-Mexique et a grandement hâte de s’y rendre pour une dixième fois.
Mais qu’est-ce qui le pousse à retourner sans cesse aux États-Unis, au juste?
«Les paysages surréels du Nouveau-Mexique me fascinent», répond-il en évoquant les dunes de gypse miroitantes du parc national de White Sands. Miyachi s’intéresse tout particulièrement à l’art populaire et adore visiter les musées et les boutiques où l’on trouve des poteries navajos et des tapis de Chimayo. «Ces magnifiques objets artisanaux incarnent l’Amérique que j’aime», précise-t-il. (En fait, vous trouverez sur le site web de Lakewood Clothing – dans la section d’art folklorique – plusieurs tapis tissés à la main provenant de l’atelier Ortega Weaving Shop, qui se situe à Chimayo.)

Un couple au marché d'antiquités de Brimfield.

Le butin, après la tournée des antiquaires.

Un magasin de surplus quelque part au Texas. (Pas à vendre.)

Déjeuner chez Juan in a Million à Austin, Texas.
Le Sud-Ouest attire beaucoup les vendeur·ses de mode rétro du Japon. Yamamoto, de son côté, préfère l’Arizona pour sa «nature spectaculaire qui n’a pas son pareil au Japon», comme les falaises pourpres de la forêt nationale de Coconino. Il a trouvé dans cet État un livre rare portant sur les bijoux autochtones de cette région, lequel figure parmi les objets les plus précieux qu’il a rapportés de ses voyages.
Cette fascination japonaise pour l’art folklorique autochtone s’inscrit dans un contexte culturel plus profond qu’on ne le croirait. Smith note qu’en raison du fait que le Japon accorde une importance capitale à la préservation du savoir-faire artisanal – le pays a même adopté une loi sur la protection des biens culturels –, les enthousiastes du rétro s’intéressent avec une grande ouverture d’esprit à des créations comme les bijoux en argent navajos. De plus, étant donné la nature de leur travail, ces gens doivent porter une attention minutieuse aux détails et aux éléments qui caractérisent les objets d’art folklorique et qui témoignent du haut niveau d’expertise manuelle avec lequel ils ont été conçus.
Cela dit, ces voyages sur la route ne s’avèrent en réalité pas aussi idylliques qu’on le pense. «Je dois monter sur d’immenses piles d’objets éparses et fouiller dedans, raconte Miyachi pour me donner une idée de l’effort physique à fournir quand il travaille. Chaque fois, je me barre le dos», ajoute-t-il. D’ordinaire, il peut expédier de 1000 à 2000 vêtements au Japon lors de ses séjours. Il liste chaque produit dans un carnet: pull à rayures L.L. Bean, pull à capuche Champion des années 80, t-shirt ample bleu des années 90, gilet banane x 2, etc. Tout ce labeur constitue un véritable cauchemar logistique, d’autant plus que Miyachi est constamment en déplacement. Le coffre de la voiture de location qu’il conduit se retrouve fréquemment rempli à ras bord, tout comme ses chambres de motel dans lesquelles il entasse des valises, et il doit ainsi souvent se délester de sa marchandise dans les comptoirs postaux locaux.

Brimfield.

Rare paire de Levi's 502E de fin de série, quelque part dans le Colorado.

Un butin de bon augure à Portland, dans l’Oregon.

Un autre étalage à Brimfield, Massachusetts, peu avant que Shinnosuke ne soit à court d'argent.
On ne se lance par ailleurs pas sur la route sans une bonne liste de lecture. «Les longs trajets m’endorment», me confie-t-il en riant. Pour demeurer vigilant, Miyachi met des morceaux rythmés de pop urbaine ou des chansons de vedettes japonaises. Évidemment, ses nombreux voyages aux États-Unis l’exposent à des artistes anglophones, alors je lui demande s’il a récemment fait d’heureuses découvertes musicales.
«Oui. Ces temps-ci j’écoute Clairo», me répond-il.
En ce qui concerne la nourriture sur la route, Miyachi garde ça simple. Puisque le temps lui manque durant ses itinéraires chargés, il opte souvent pour du McDo ou du Panda Express. Les repas préparés de supermarché constituent aussi de bons choix. «L’on doit tout de même essayer la bouffe locale traditionnelle, à mon avis», mentionne-t-il en ajoutant que c’est dans un restaurant Lotaburger du Nouveau-Mexique qu’il a mangé le meilleur hamburger de sa vie, un burger au piment Hatch. Il tient à découvrir tout ce que les États-Unis ont à offrir.
Si la nourriture ne l’incommode pas, les motels peuvent, en revanche, s’avérer aussi agréables que décevants; on ne sait jamais sur quoi on va tomber. Miyachi me confie qu’il n’aime pas les insectes. «Si j’ai l’impression que je vais retrouver des bibittes dans ma chambre, je préfère dormir dans ma voiture», conclut-il.

Shinnosuke à Abiquiú, Nouveau Mexique.
Viv Chen est une rédactrice de mode basée en Californie. On peut lire son infolettre sur le site web The Molehill ou lui envoyer un message sur son compte Instagram @vivthemole.
- Texte: Viv Chen
- Date: 6 décembre 2024

