Étude de marché: la chemise multicolore Scarf Print de Burberry

Jason Parham examine la dignité des petits gestes

    Je suis à San Francisco, nous sommes jeudi, et la «reine de la soul» est morte. Il y a presque un demi-siècle, en 1971, par une nuit froide de mars au Fillmore West, Aretha Franklin jetait un sort sur la ville. Ceux qui y étaient peuvent témoigner du pouvoir particulier qu’elle exerça sur le public ce soir-là. Elle est allée avec force au-delà de l’humainement possible et a livré un concert remplit de grâce, de beauté, d’amour.

    Fin septembre, je parcours l’Union Square à la recherche de cette même grâce, je tente d’entendre les notes. Je ratisse le périmètre: tout autour, à la lisière du parc, se trouvent des boutiques de luxe. Saks Fifth Avenue. Tiffany’s. YSL. Valentino. Dolce & Gabbana. Hermès et son logo Calèche. Une place modeste, de palmiers et de béton, parsemée de sans-abri sanfranciscains. Un jeune couple blond s’embrasse au loin. Il y a un groupe étourdissant de touristes qui parlent allemand, l’un d’eux brandit une perche à selfie, les moues de circonstances se forment, décalées. Des travailleurs manifestent devant le Westin St Francis Hotel situé à l’extrémité ouest du parc, avec le message «Un boulot devrait suffire» inscrit sur une pancarte. Je me demande ce que suffire signifie. Qui suffit? Est-ce qu’un de nous a déjà suffit? Je le vois comme une question de survie, ce que ça prend pour se préparer au mythe de l’American Dream. Ici, la vie est murmures et coups de tonnerre, inégale, sans relâche.

    Jason porte chemise Burberry.

    Enfant, je n’étais pas particulièrement intéressé par les contes de fées. Par contre, j’étais fasciné par la mythologie grecque: Poséidon, Athéna, Apollo. Les histoires de familles, de trahisons, de guerre et de sang. La déesse ailée Niké comptait parmi mes favorites, elle symbolisait la «victoire» (la divinité qui a inspiré l’identité de marque du géant du vêtement sport). Le concept semblait inoffensif, voire normal, mais, adulte, j’ai commencé à le questionner avec une réserve croissante. Victoire, triomphe, conquête; ce ne sont pas des petits projets, pas de la façon dont j’en suis venu à les comprendre – en tant qu’homme noir de classe moyenne à situation précaire. À en faire l’expérience. À vivre en fonction d’eux. La victoire instille le pouvoir, mais pille tout aussi facilement ceux qu’elle laisse derrière.

    J’observe un monument célébrant l’Amiral George Dewey au centre du parc. Tout en haut de la colonne de pierre de 25 mètres, une statue verte représentant Niké tenant un trident et une couronne. Elle célèbre la victoire. Qu’est-ce qui se perd avec la victoire? me demandé-je. Qui laisse-t-elle derrière?


    Avant ma chemise multicolore Scarf Print Burberry, la pièce la plus dispendieuse que je possédais était un smoking Calvin Klein de 750$. Heureusement, j’avais réussi à l’obtenir pour 200$ en raison d’un élan de générosité excessive de Léon, un employé du Macy’s. Quand même, je n’avais jamais eu un tel look. Je dis souvent aux gens: «C’est pas facile s’habiller». Mais ce que j’essaie vraiment de dire est: «J’aimerais avoir un styliste personnel ou partager ma vie avec quelqu’un qui me dirait simplement quoi porter». À l’opposé de mes autres projets créatifs – l’écriture, l’art visuel, la musique –, j’ai un attrait pour ce qui est neutre, dense. Un t-shirt bleu marine. Un jean anthracite. Un polo gris. Je m’efforce de ne pas me démarquer. Je vise les valeurs sûres.

    Le problème avec la chemise multicolore Scarf Print de Burberry, c’est qu’elle va à l’encontre de ma tendance à la sobriété. La chemise est une promesse d’envergure – imposante, irrépressible, tout à la fois. Elle crie, elle est odieusement extravagante, sans pudeur, et ce, de toutes les façons possibles: esthétique, confort, prix (1000$). Une idée de Christopher Bailey échafaudée dans une structure narrative maximaliste, un vêtement qui éveille sciemment les sens. Bailey a depuis quitté les hauts lieux créatifs de Burberry (il a été remplacé cette année par l’ancien directeur artistique de Givenchy, Riccardo Tisci), mais il a sans conteste marqué l’héritage de la maison. À travers plus de 65 collections, il a, à lui seul, fait de l’élégance et du raffinement britanniques quelque chose de cool. Le motif à carreaux emblématique de Burberry – un mélange d’argent, de noir, de rouge cerise et de brun doré – est inscrit dans l’ADN esthétique de la marque. Manteaux. Foulards. Ceintures. Chaussettes. Pantalons. Le sien était un habile entre-deux: un conventionnalisme raffiné pour l’homme et la femme menant une vie active. «C’est cette tension, écrit Cathy Horyn en 2006, entre le purement excentrique et le résolument pratique qui distingue Bailey des autres créateurs de produits de luxe».

    «C’est presque une pièce musicale, plus Migos que Miles Davis.»

    C’est un des éléments les plus étonnants de la chemise multicolore: elle contraste avec l’ensemble des créations de Bailey. Visuellement, la chemise est un anti-manifeste du legs de la maison: une composition tape-à-l’œil de plusieurs pièces. Un collage d’ambiances, d’histoires et de mythes. La chemise est une fantaisie baroque: faite de divers motifs, de soie italienne, encombrée d’un assortiment de styles – des bandes du carreau emblématique, des armoiries dorées, des montres, un chevalier de bronze. C’est presque une pièce musicale, plus Migos que Miles Davis.

    Tôt le matin suivant, juste avant 9h, je décide de me promener sur Geary Street vêtu de ladite chemise. Je marche vers l’est, j’ai un look d’enfer, et je me sens absolument ridicule. La statue de marbre me guette tandis que je traverse le parc. Ce n’est pas que la chemise requiert d’être beau, mais elle requiert tout de même un certain degré d’assurance. Je suis le spectacle. C’est de la soie pure qui touche ma peau. Je me sens important. Je me dis: Je suis mon propre mythe, quelque chose qui me dépasse, grand, sans limites.

    Le moment passe, je retourne à ma chambre d’hôtel et je place la chemise sur le lit. Je l’observe. Je pense à Betye Saar, l’artiste multimédia de Los Angeles, dont j’admire le travail depuis longtemps. Saar avait une vision tenace de la cohésion, elle a un jour dit: «Combiner les vestiges de la mémoire, les fragments de reliques et d’objets ordinaires aux composantes technologiques m’intrigue. C’est une façon de simultanément fouiller le passé et toucher le futur». Porter cette chemise provoque en moi ce même sentiment. Sa fabrication même fait écho à la mission de Saar. Bailey offre une rétrospective et contemple l’avenir.

    «La société oppresse les Noirs, et Lawson lutte contre cette réalité. Elle ouvre une porte sur l’intérieur.»

    Je pense également à la photographe Deana Lawson et à ses sublimes portraits que j’ai vus il y a quelques mois, le printemps dernier, au Sikkema Jenkins & Co à Chelsea. Ses photographies dressent le portrait de la réalité noire ordinaire (le quotidien en tant qu’extraordinaire), les moments de repos et de paix passés en famille. Comme l’œuvre de Saar, le travail de Lawson est un collage, un amalgame de petits gestes: l’enchevêtrement des doigts dans une étreinte délicate; la paume sur la hanche glaciaire d’une femme; les genoux fléchis de quatre hommes qui squattent majestueusement à l’unisson. L’œuvre est cousue, harmonieuse, entière. La soie de la chemise – sa richesse et sa grâce; le lustre de sa performance; la façon dont sa texture veloutée écorche, puis étreint la peau – rappelle la dimension céleste des portraits de Lawson. La société oppresse les Noirs, et Lawson lutte contre cette réalité. Elle ouvre une porte sur l’intérieur, qui regorge de lumière, de richesses, de savoirs. Je pense à un chez-soi. À la famille. À ce que signifie, survivre. À ce que ce que signifie, vivre avec les conséquences de la victoire; accepter la défaite sans abandonner. À la dignité des petits gestes.

    Plus j’examine les motifs discordants, plus je réalise que c’est ce que cette chemise incarne pour moi: les histoires, les mythes et les symboles d’entités uniques, mais unifiés. Un nouveau royaume. Elle est toutefois plus qu’une allégorie. La chemise, dans sa lecture la plus aboutie, dans son aspect le plus désagréablement suffisant, fait de la petite histoire, la grande.


    La journée avant mon départ de San Francisco, je retourne une dernière fois à l’Union Square. Comme on peut s’y attendre, il y a foule – gens du coin, touristes, sans-abri. La chemise Burberry est dans ma valise, je ne sais pas si je la reporterai un jour. La statue verte plane bien haut dans les airs, cérémonieusement perchée au-dessus de la foule dense de visiteurs. Qu’est-ce qui se perd avec la victoire? Qui laisse-t-elle derrière?

    Parce que je ne peux me divorcer du fait que je suis Noir dans cet espace qui ne l’est absolument pas, ou parce qu’il y a très peu de Noirs dans la ville, je remarque tout de suite trois ados noirs de l’autre côté de la rue qui se dirigent vers le parc. L’un a les cheveux en brosse impeccable et porte un pull rouge. Un autre arbore une veste de survêtement indigo. Et le dernier revêt un pull à capuche gris, ses dreads dépassent de sa casquette Giants. Ils se tiennent au coin de la rue, au sud de Powell, ils semblent heureux d’être ensemble. Quand le feu passe au vert, ils attendent, ils discutent; j’imagine toutes ces choses dont parlent les jeunes Noirs à l’avenir incertain le dimanche après-midi. Les gens traversent tandis qu’eux restent là, immobiles. Ce n’est pas clair pourquoi. C’est seulement quand la lumière est sur le point de passer au rouge que les trois ados se décident à traverser la rue. Ils marchent d’un pas nonchalant, sans presse, sans peur. Je me dis à quel point cette image est remarquable. La précision, la mélodie sereine de leurs mouvements, de leurs pas. Lents. Délibérés. Le leurs. C’est l’ordinaire qui devient extraordinaire. Il y a une dignité dans tout ça. Une longue procession de voitures circule lentement, sans destination. Le monde est en suspens. Je pense: peut-être qu’ici, à cet instant, dans ce petit interstice de l’histoire, ce sont eux, qui sont victorieux.

    Jason Parham a fondé le magazine Spook et est rédacteur culturel senior au Wired.

    • Texte: Jason Parham