L’imaginaire d’Anna Sui

Arabelle Sicardi
s’entretient avec
la designer la plus
énergique et
inventive de
notre époque.

  • Entrevue: Arabelle Sicardi
  • Photographie: Huy Luong
  • Stylisme: Ayako Yoshimura

Jeune, quand on me demandait comment mes parents gagnaient leur vie, j’avais la meilleure réponse: mon père était une rockstar. D’accord, son groupe s’est hissé une seule fois au palmarès avec un album de hair metal truffé de ballades à la sauce années 80 avant de sombrer dans l’oubli, mais n’empêche, la réponse demeurait véridique, et les preuves photographiques qui en témoignaient ont joué un rôle majeur durant mon enfance. Au fil des années, ces archives de la jeunesse de mes parents se sont avérées utiles et fécondes quand j’ai commencé à développer ma propre vision de la mode: ma mère – qui est asiatique et concevait à l’époque des vêtements masculins – remplissait ma garde-robe de robes à taille basse dignes des défilés et de coupe-vent des années 80 bien avant que je trouve ce type de morceaux cool (comme ils le sont à l’heure actuelle). Les nombreux chapeaux et queues-de-pie que mon père collectionnait ont constitué les accessoires emblématiques de mon enfance. Mes parents ont fini par quitter les milieux de la mode et de la musique de façon amère, mais les vestiges du temps où ils en faisaient encore partie me fascinaient et me fascinent encore aujourd’hui. J’ai souvent rêvassé d’une vie fictive dans laquelle mes parents n’auraient jamais changé de métier.

C’est donc en regard des multiples univers alternatifs qui régissent ma vie que je me penche sur la biographie d’Anna Sui, une designer asiatique devenue rockstar qui a commencé à travailler dans le milieu de la mode à peu près au moment où mes parents y renonçaient. Si dans mon propre multivers je la considère comme ma tante, elle fait certainement figure de légende pour le reste du monde.

Anna Sui demeure indissociable des périodes les plus trépidantes de la mode et de la musique new-yorkaises. Pensez au CGBG et au Max’s Kansas City des années 70. À Joey Ramone qu’elle habillait en pirate avec ses créations vestimentaires. Aux répétitions en studio avec les New York Dolls et Steve Meisel. Ou encore à ce concert de David Bowie auquel ont assisté et les New York Dolls, et Anna. Aujourd’hui, ses discussions de groupe rassemblent le gratin de l’industrie; Marc Jacobs est son hypeman sur Instagram et elle entretient des relations de proximité avec ses collègues en collaborant régulièrement avec d’autres designers. Il existe de nombreuses photos d’époque de Sui prises alors qu’elle se tenait devant les boîtes de nuit légendaires de New York; on pourrait d’ailleurs les utiliser aujourd’hui pour des campagnes de mode. Les jupons de rockstar et les superpositions de vêtements ludiques qui caractérisent le New York «revampé» font depuis longtemps partie de son ADN, de son œuvre et de son univers. «Non seulement son influence est omniprésente, mais son esthétique s’inscrit dorénavant dans le vocabulaire de la mode duquel presque tout le monde se réclame», a écrit la journaliste de mode Robin Givhan dans une critique mémorable et élogieuse pour le Washington Post (2019).

Quand je repense aux éléments qui ont influencé ma vie, je vois une multitude de liens qu’Anna Sui a établis en premier, et ce, de façon magnifique. Elle a référencé les illustrations d’Aubrey Beardsley à l’automne 1992. Sa collection PE20 se voulait un joyeux hommage aux Gibson Girls. En 1997, elle a engagé Dave Navarro comme modèle pour un défilé; elle l’a vêtu d’une camisole mauve et d’un pantalon en cuir, puis auréolé ses yeux de noir avec un traceur à paupières. Son fantasme n’est pas demeuré de l’ordre du rêve; il a vu le jour, a été reconnu et a fait le tour du monde. Il n’est pas donné à tout le monde d’habiller Madonna avant même le lancement officiel d’une première collection. Or Anna Sui a relevé le défi; depuis, sa démarche fascinante et audacieuse influence le monde entier.

Arabelle Sicardi

Anna Sui

Ton ami Tim Blanks te considère comme une archéologue culturelle parce que tu multiplies les références et construis ton propre univers. J’admire aussi le fait que tu ripostes quand les journalistes te demandent si ta démarche découle d’un «repli sur soi» parce que ton travail est itératif. Concevoir un univers, qu’est-ce que ça représente pour toi? Qu’est-ce qui se passe dans ta tête quand tu crées?

Il y a toujours quelque chose qui fait germer l’idée derrière une collection, que ce soit une nouvelle chanson, un livre ou un film. Pour le défilé qui a eu lieu en février, c’est parti d’un vieux film de Busby Berkeley, un chorégraphe des années 30, que j’avais regardé à la télé avec mon père. J’ai adoré voir toutes ces filles dans leur tenue de répétition. J’ai commencé à regarder des photos d’anciennes vedettes du cinéma et le travail d’Antonio Lopez qui date des années 70. Au même moment, j’effectuais des recherches sur différentes étoffes, je choisissais des palettes de couleurs. Je conceptualisais des imprimés, des designs de pulls, des motifs de broderie. Ça finit par s’accumuler et former un tableau d’inspiration. C’est très méthodique, il y a des nuances de couleurs dans les assemblages à panneaux de chaque pièce, et un thème distinct pour chacun d’entre eux. Les personnes avec lesquelles je collabore, comme Pat [McGrath], consultent ensuite mon tableau et décident de la direction à prendre. Ça fournit des indications à tout le monde.

Tu collabores avec une multitude d’artistes. Comment choisis-tu les nouvelles personnes avec qui tu travailles?

C’est très naturel. J’ai récemment travaillé avec Batsheva [Hay]. J’avais souvent entendu parler d’elle parce qu’on a beaucoup d’ami·e·s en commun. Elle est venue me rencontrer pour me poser des questions sur les étoffes et la sous-traitance. À la fin de notre conversation, je lui ai mentionné qu’on devrait collaborer. En d’autres occasions, les gens m’ont approché en ayant une idée précise du projet sur lequel ils désiraient travailler avec moi. J’adore créer une tonne de choses, mais je suis très limitée ici parce qu’on dispose d’un petit studio et qu’on fabrique pratiquement tous nos vêtements dans le quartier. J’aime pouvoir me diversifier.

Mick Jagger a été l’une des premières personnes parmi ta clientèle. Tu as commencé en grand!

Oui, c’était excitant, la première collection masculine que j’ai créée. Il devait animer Saturday Night Live, alors son styliste m’a appelée. Il a fini par porter mes morceaux durant l’émission.

Est-ce que le fait de renouer avec la mode masculine pour SSENSE est lié à la popularité des nouvelles vedettes de rock adulées par la génération Z, comme Harry Styles?

Honnêtement, c’est le fruit du hasard; ma dernière collection d’automne a en fait été inspirée par une émission de télévision intitulée Ready Steady Go! qui portait sur l’invasion britannique en musique et les groupes qui ont fait leurs débuts à cette époque. C’était tellement amusant de regarder ces images; le style mod m’a influencée. Mon but pour le défilé et la vidéo consistait à faire monter un groupe de musique sur scène; il fallait aussi qu’il y ait des gars dans le groupe.

Souvent, les vedettes de rock volent carrément les vêtements de leur petite amie.

Le glam rock constitue ma période musicale préférée. J’adore le fait que Keith [Richards] portait toujours les vêtements d’Anita Pallenberg et Mick [Jagger], le blouson perlé de Bianca. J’ai donc créé des vêtements masculins en gardant cela à l’esprit; c’est peut-être la raison pour laquelle les gens ne les achetaient pas au départ. C’était un peu trop féminin ou ils ne comprenaient pas parce qu’il ne s’agissait pas de vêtements masculins traditionnels. Mais je l’ai quand même fait, avec des blousons assortis et des pantalons unisexes.

Lorsque tu réfléchis à tes archives et qu’on te demande de cautionner des rétrospectives, comment retravailles-tu tes créations d’une manière qui te semble rafraîchissante?

Avant qu’on monte l’exposition The World of Anna Sui [en 2017], je n’avais jamais consulté mes archives. Elles finissaient dans des boîtes que j’oubliais. Pour déterminer quelles tenues présenter, on a dû ressortir toutes nos boîtes. Je me souviens que mon assistant de longue date, Thomas Miller, s’est rendu à Londres pour travailler sur l’exposition. Il m’a appelé en pleurant et m’a dit: «Anna, tu ne me croiras pas tellement c’est beau. Ça me rappelle tellement de souvenirs.» J’ai eu le même sentiment en entrant dans la pièce. On ne s’était jamais rendu compte de la quantité de travail qu’on abattait. On est toujours en train de penser au prochain projet. On n’y songe même plus une fois qu’il est terminé; en quelque sorte, ça disparaît. Il y a tellement de choses auxquelles je n’ai plus jamais repensé; je ne parviens plus à retrouver certaines étoffes par exemple. C’est émouvant.

As-tu un conte de fées préféré? Quelque chose à propos de ton travail me fait croire que oui.

Tu sais, la collection d’automne 1998 a créé tout un tollé sur Internet. Les gens m’ont demandé de quoi il s’agissait. En 1re secondaire, je me rappelle avoir rédigé une dissertation sur Le Lion, la Sorcière blanche et l’Armoire magique. J’adorais ce livre et ce fantasme de passer au travers d’une armoire pour se retrouver dans un autre monde. Mon enseignante m’avait attribué un A-. Elle m’avait dit: «Anna, tu es trop vieille pour lire des contes de fées.» Ça m’est resté en travers de la gorge pendant longtemps, voilà pourquoi j’ai décidé d’en faire une collection. Je suis également tombée par hasard sur une exposition incroyable présentée au V&A [le Victoria and Albert Museum] à Londres; elle portait sur des artistes de contes de fées de l’époque victorienne comme Arthur Rackham, Kay Nielsen et Walter Crane. Ce sont ces images-là que j’ai placées sur mon tableau d’inspiration. J’essayais de capturer ce genre de beauté – quelque chose de fascinant, mais avec un arrière-plan sinistre, presque effrayant.

Ça fait partie intégrante de ton esthétique. Elle évoque l’évasion, la romance, l’abondance, mais aussi l’obscurité. Comme le velours. C’est aussi ce qui rend les contes de fées attrayants; ils mêlent le risque et la récompense. Le métier de designer est d’ailleurs risqué, mais tu as su tirer parti de collaborations et saisir des occasions là où d’autres ont échoué. Quelles sont les leçons que tu retiens et dont tu peux nous faire part?

Quand j’ai commencé, j’effectuais beaucoup de piges. Je travaillais en Italie, je devais faire des allers-retours en avion aux deux semaines. C’était épuisant, mais ça m’a préparée à la mondialisation. Je ne parlais pas la langue, je ne connaissais pas le marché, je ne savais pas où trouver des étoffes, mais j’ai fini par créer trois collections là-bas, pendant sept ans. Il faut saisir toutes les occasions qui se présentent, aussi longtemps qu’on le peut physiquement. On ne sait jamais quelle porte s’ouvrira.
J’ai eu la possibilité de travailler au Japon et c’était très stimulant. Il y avait toutes sortes de manières différentes de fonctionner; la plus logique d’entre elles visait à conclure un partenariat de vente au détail et une entente de distribution. J’ai obtenu onze licences, dont une dans le milieu des produits cosmétiques, laquelle constitue encore aujourd’hui un de mes principaux contrats. Il faut évaluer ses options et ne pas se laisser dissuader par les obstacles. Et toujours se répéter ceci: pourquoi pas?

Les défis alimentent notre curiosité. Crains-tu parfois l’échec?

Bien sûr. Surtout aujourd’hui, car grandir en tant qu’Asiatique, être une femme, gérer une entreprise sans grand soutien financier, ça soulève énormément de questions. J’ai toujours trouvé un moyen de faire face à tout ça. Je n’ai jamais utilisé ça comme un prétexte pour ne pas essayer quelque chose. Quand j’ai commencé, je suis allée à la banque pour obtenir un prêt. On m’a répondu: «Quand est-ce que ton père vient signer?» J’ai demandé ce qu’il avait à voir là-dedans, et je suis partie. J’ai trouvé une solution et travaillé comme pigiste plutôt que de contracter un prêt. Selon moi, il ne faut jamais accepter un non comme réponse, on doit toujours téléphoner à quelqu’un d’autre, poser nos questions différemment. Ce n’est peut-être pas la méthode la plus facile, mais il existe toujours une autre option.

Parlant de ton père, il est rare que les parents américains d’origine asiatique soutiennent leurs enfants dans la poursuite d’une profession artistique. Dans quelle mesure ta famille s’est-elle impliquée dans ta démarche?

Ils ont assisté à tous mes défilés depuis le début, jusqu’à ce que mon père devienne trop malade. Ma mère a continué à venir après le décès de mon père. Ç’a été particulier. Au début, elle me demandait pourquoi je voulais être couturière. Mais ils ont vite compris quand ils ont vu le premier défilé. Mon père connaissait toutes les personnes des médias présentes, peut-être même mieux que moi. Il a discuté avec elles, et il a adoré tout le processus.

Quelle chance tu as, d’autant plus que ça crée des relations plus solides quand ta famille te soutient réellement.

J’ai la chance de pouvoir travailler avec mes nièces, aussi. Elles ont grandi en assistant aux défilés de mode. Isabelle est mon assistante et elle s’occupe des médias sociaux; Jeannie Cassandra a réalisé toutes mes vidéos et mes photos; Chase a figuré dans plusieurs de mes publicités. C’est sympa de les avoir à bord.

Comment savoir quand une création est terminée? Quand le moment est-il venu de lâcher prise?

La réponse est facile: le jour du défilé!

Arabelle Sicardi rédige des textes sur le milieu de la mode et des produits cosmétiques; ses articles ont paru dans le New York Magazine , le Harper’s Bazaar , ALLURE et plusieurs autres publications. Sicardi a un tatouage à l’effigie du calibreur de beauté de Max Factor, collectionne les parfums Dali et vient d’écrire The House of Beauty , un essai portant sur l’industrie cosmétique et le pouvoir politique qui sera publié sous peu par Norton.

  • Entrevue: Arabelle Sicardi
  • Photographie: Huy Luong
  • Stylisme: Ayako Yoshimura
  • Traduction: Francis Rose
  • Date: 30 juin 2022