Virée d’enfer:
raconter Bottega Veneta
avec Miyako Bellizzi
La costumière
new-yorkaise
qui vole la vedette.
- Entrevue: Deidre Dyer
- Photographie: JIMA

Pour célébrer la collection automne-hiver 2021 de Bottega Veneta, la créatrice de costumes Miyako Bellizzi et son copain John-Paul partent en cavale dans cet éditorial romantique photographié par JIMA (Atushi Nishijima). Montez donc avec nous!
Miyako Bellizzi pourrait bien être une anthropologue du style new-yorkais davantage qu’une conceptrice de costumes. Je m’explique. Comme tout anthropologue digne de ce nom, Bellizzi prend le temps d’observer et de documenter les New-Yorkais dans leur état naturel: à bord des trains qui font circuler le sang de la ville, dans les skateparks où se rassemblent les jeunes, dans les rues transversales de Midtown où se brassent des affaires douteuses et dans les coins reculés des arrondissements périphériques, ces bourgades d’immigrants où foisonnent les ensembles de coton ouaté et les tenues sport.
Bellizzi a 33 ans, elle est née dans la région de la baie de San Francisco et a des racines familiales new-yorkaises qui remontent à trois générations. Par une journée ordinaire, son look est saisissant, qu’elle porte des shorts de basket trop grands avec un top court ou un complet-veston pour hommes des années 1950 (pantalon large, revers large, cravate large). En tant que costumière affûtant son regard depuis plus d’une décennie, Bellizzi comprend parfaitement l’esprit singulièrement niché de New York. Elle saisit son fond décalé, ruisselant de sueur et glorieusement fucké, et le traduit au grand écran avec une fidélité ahurissante, voire troublante. Avant même d’avoir été appelée à créer son vrai de vrai mastodonte ultra-local bourré de logos pour la rubrique «Zizmore Core» du New York magazine_, Bellizzi saisissait l’essence et l’énergie des recoins les plus marginaux de la ville.
Cette new-yawkness palpable se manifeste le plus clairement dans son travail avec les réalisateurs Josh et Ben Safdie: on la sent dans les vêtements sport détrempés de sueur du thriller criminel Good Time (2017), où le personnage principal, interprété par Robert Pattinson, portait une doudoune Ecko reluisant visiblement de sang et d’anxiété. Puis il y a eu_Uncut Gems_, avec les chemises balourdes, les ceintures Ferragamo et les tenues Roberto Cavalli stylées qui ont transformé Adam Sandler, Idina Menzel et Julia Fox en magouilleurs et trafiquants du Diamond District du début des années 2000. «C’est curieux pour moi que même aujourd’hui, on me dise: “T’as créé un look tellement iconique”», dit Bellizzi. «À mon sens, c’était simplement le style normal, naturel, des gens. Genre, c’est même pas de moi. Les choix naturels en termes de style et la façon dont les gens s’habillent m’inspirent beaucoup.»
Bellizi a appris à puiser son inspiration dans les rues et à trouver les parfaites pièces vintage pour pallier l’absence systématique de budget pour les costumes et la résistance des marques et des relationnistes de mode, qui refusaient sans cesse ses demandes d’échantillons. «À un moment donné, j’ai compris que j’essayais d’être quelqu’un d’autre avec mon stylisme», confie Bellizzi. «New York, c’est dur. Les gens qui nous entourent sont souvent riches. Ça semble être si facile pour les autres de faire les stylistes de haute couture, de se procurer toutes sortes de vêtements chics. Et ça me tuait. Puis je me suis dit, c’est pas grave. C’est pas pour moi. Une fois que j’ai accepté ça, je me suis demandé comment je pourrais créer des looks basés sur autre chose que sur des vêtements de marque.» C’est ça, le mélange de hauts et de bas qui caractérise son style bien à elle. La carrière de Bellizzi s’est épanouie au-delà de ses débuts laborieux, car elle crée désormais de toutes pièces des collections entières de costumes pour des productions à gros budget comme Next Goal Wins, un film réconfortant de Taika Waititi sur le soccer qui sera bientôt à l’affiche, et Scenes from a Marriage, une série dramatique de HBO.

Miyako porte un pull et un sac Bottega Veneta. Image précédente: Miyako porte un manteau Bottega Veneta.
Deidre Dyer
Miyako Bellizzi
Petite, quel a été ton premier contact avec le style et avec l’idée que les vêtements et les costumes pourraient être ta manière de t’exprimer dans le monde?
Tout a commencé avec les femmes qui m’ont élevée. Je n’oublie jamais l’apport de ma mère et de ma grand-mère. Tout d’abord, parce qu’elles sont japonaises. Mais aussi, j’ai l’impression qu’il y a un style bien particulier chez les femmes japonaises aux États-Unis. Elles étaient raffinées, comme la plupart des Asiatiques de l’époque. Peut-être que c’est à cause de la culture japonaise en général, mais elles plaçaient la barre très haut quand venait le temps de se présenter dans le monde. Je n’avais jamais le droit de quitter la maison sans me mettre sur mon 36. Même si j’allais à l’épicerie, ma mère ne me laissait jamais sortir en pantalons mous. Je pense que c’est le cas dans de nombreuses cultures. Encore aujourd’hui, elle veut savoir si j’ai mis du mascara. «Pourquoi tu portes pas de maquillage? Il faut que tu mettes du rouge à lèvres.»
Quand le style est-il devenu pour toi une forme d’expression personnelle ou de rébellion? Quand as-tu décidé de te l’approprier?
C’était au secondaire, peut-être dès la première année. Je me le rappelle clairement. Je m’habillais très différemment des autres à l’école, et tout le monde se moquait de moi. Quand mon grand-père est mort, ma grand-mère et moi sommes passées à travers tous ses vêtements à elle. Elle m’a dit de tout prendre, tous ses habits, car elle allait mourir. C’est là qu’est née ma fascination pour les tenues vintage. Ma grand-mère avait toutes sortes de pièces géniales qu’elle avait gardées de sa vie new-yorkaise des années 1950 aux années 1970. Je ne sais pas s’il s’agissait d’une rébellion, mais je pense que c’en était une contre les autres. J’arrivais à l’école avec des vêtements des années 1980 délavés à l’acide, et mes potes ne comprenaient pas ce que je faisais. Je portais souvent des talons hauts, au secondaire. C’était curieux, parce que j’étais aussi garçonne. À l’école, j’étais de toutes les équipes sportives: volley-ball, basket-ball, balle molle… J’avais deux côtés distincts. Je pouvais porter des pantalons en coton ouaté après les entraînements, mais pour me rendre en classe, je portais carrément des jupes fourreaux. J’aimais vraiment les styles des années 1950 et 1960, avec les escarpins à talons bobines et à bout pointu.

Miyako porte un pull, un pantalon et un sac Bottega Veneta.
J’aimerais qu’on parle de l’effet qu’ont eu sur toi tes premiers contacts avec le style new-yorkais, quand tu es arrivée ici à 18 ans et que tu commençais à te repérer dans le paysage. Comment te sentais-tu en débarquant à New York?
Mes parents viennent d’ici, alors j’ai grandi en allant souvent à New York – la ville m’était très familière. Je savais prendre le train par moi-même, tout ça. Je me souviens d’être allée au magasin Michael K, à SoHo.
Ah ouais, c’est clair!
J’adorais Michael K et Dr. Jay’s. J’ai porté tout ce qui était Baby Phat et Rocawear. J’adore les chaussures de sport. Je collectionnais les Nike Dunk. Des marques comme Echo, Akademiks, Apple Bottoms – ce genre de style là. C’était une partie importante de mon identité. Et ces choses-là, je les trouvais seulement à New York.
Moi, je magasinais chez Transit. C’était celui avec le sous-sol qui ressemblait à une gare de train. Sur le tronçon de Broadway qui est près de l’Atrium.
Je me rappelle avoir passé des journées entières à fréquenter ces magasins. Il y avait beaucoup de musique qui sortait de New York à l’époque, comme Cam’ron et ses Dipset, et j’écoutais ça même chez moi, sur la côte ouest. Je pense que c’est en grande partie à cause de ça que j’ai déménagé à New York.
Pourrais-tu me décrire les différentes étapes de ton processus pour imaginer les personnages et façonner leur style? Comment détermines-tu ce qu’ils pourraient porter ou non?
Avant tout, je lis le scénario. Et en le lisant, je commence à prendre des notes, des petites particularités pour chaque personnage. Je me mets à créer des êtres humains dans ma tête. Par exemple, si c’était une vraie personne, peut-être qu’elle n’aimerait pas certaines choses, comme la couleur mauve. Ou peut-être qu’un personnage doit toucher la poignée de porte trois fois avant de sortir. Je pense à de petits éléments étranges, comme leur décoration intérieure. Ça n’a pas besoin d’être directement lié au style, mais ça m’aide à les comprendre en tant qu’êtres humains. Par exemple, à quel point tel personnage se soucie-t-il de ce qu’il porte? Il y a tant de facteurs en jeu dans la personnalité des gens. Par exemple, où travaillent-ils? Est-ce qu’ils doivent se lever et quitter la maison? Pour rencontrer qui? Comment ont-ils été élevés? Où vont-ils? Chacun de ces aspects contribue grandement au type de personnage.

À gauche: John-Paul porte un pull et un pantalon Bottega Veneta. À droite: John-Paul porte un pull, un pantalon et des bottes Bottega Veneta.

Est-ce que le fait de travailler avec de plus gros budgets a transformé ton processus en tant qu’artiste visuelle?
Bien sûr. C’est drôle, parce que maintenant, travailler sans budget et devoir tout inventer me manque. Mais en même temps, c’est très agréable d’avoir des moyens. Chaque projet est différent, et chaque budget aussi. Je viens de terminer ma première grosse série HBO, Scenes from a Marriage. Ça, c’est sans doute l’un des plus gros budgets que j’aie eus à ma disposition. Et c’était un personnage très différent. C’était une madame blanche riche et bourgeoise de Boston qui avait fait une tonne d’argent. Je me suis dit, OK, qu’est-ce qu’on fait avec ça? C’était super pour moi parce que j’allais chez Bergdorf Goodman trois fois par semaine. C’était génial. Que de grosses marques.
Le budget modifie le processus, oui, car à présent, j’ai plus d’aide. J’ai une personne à la couture sur le plateau. Alors je peux fabriquer des choses si je le souhaite. Ça, c’est une partie du processus que je n’avais pas, auparavant. En fait, je me sens plus comme une designer de costumes grâce à ces ressources. J’ai une équipe. J’ai des gens qui magasinent pour moi. Sur ce dernier contrat, nous étions dix. Alors je passe une bonne partie de mes journées à gérer mon équipe. Et ça, c’est un défi en soi, parce qu’il faut apprendre à laisser aller.
Ce n’est plus toi qui fouines un peu partout sur St Mark’s Place.
Ouais, c’est ça. Je fais confiance à quelqu’un d’autre qui va fouiller dans les friperies pour habiller le personnage. Pour ce projet-ci, il n’y avait pas de friperies. Ça m’a rendue triste. Ça me manque, de dénicher des trésors pour trois fois rien.
J’ai travaillé sur un projet où mon budget dépassait le million. Et je créais tout. J’ai carrément conçu de nouvelles collections. J’avais la plus grosse équipe que j’aie jamais eue. J’avais des dessinateurs et dessinatrices de mode parce que je n’avais tout simplement pas le temps de magasiner. On sortait des costumes à la chaîne. Il fallait que je crée des milliers de tenues et j’avais une grosse équipe à ma disposition. En fin de compte, le projet n’a pas abouti, mais ça m’a ouvert les yeux. C’était la première fois que je travaillais sur un film où c’était genre, oh, mon fucking Dieu, je crée littéralement des chaussures.
Dans tes mots, comment décrirais-tu ta signature visuelle?
Je n’y ai jamais vraiment réfléchi comme ça – genre, qu’est-ce qui fait que c’est de moi? Ou comment on sait que c’est quelque chose qui a été fait par Miyako? C’est un mélange des effets de mon éducation – les bons comme les mauvais. C’est ce que je perçois au fond de moi: je suis une personne mélangée moitié-moitié, toujours en train de tisser les choses ensemble. Si je porte une grande marque, je dois aussi porter quelque chose de décontracté, pour équilibrer. C’est toujours une question d’équilibre, et c’est pourquoi je ne veux jamais que les autres présument quoi que ce soit à mon sujet en me voyant. Je veux que les gens s’interrogent sur qui je suis ou sur ce que j’essaie de communiquer. C’est aussi ce que j’aime faire avec mes personnages.
Je pense à Gems et aux raisons pour lesquelles ce film m’est si cher. C’est parce que Josh et Benny [Safdie] me laissent faire ce que je veux. Pour plusieurs des personnages, j’ai utilisé des pièces vintage uniques, ce qu’on ne peut pas faire dans les films, comme je l’ai appris. C’est vraiment proscrit. Il faut un morceau supplémentaire pour la doublure de l’interprète. Et que fait-on s’il arrive quelque chose à cette pièce unique qu’on a conçue? C’est un gros risque. S’il n’y a qu’une seule pièce vintage qui existe au monde, qu’est-ce qu’on fait si elle se déchire ou qu’on renverse quelque chose dessus? C’est dangereux. Et là il faut tourner à nouveau toutes les scènes parce qu’on a choisi une pièce unique au monde qui est pleine de ketchup impossible à nettoyer. Mais je pense que c’est ce qui fait le caractère singulier de Gems. Ça fait partie des raisons pour lesquelles je pense que c’est un film super iconique.

John-Paul porte un pull Bottega Veneta. Miyako porte un pull Bottega Veneta.
Tu as fait tellement de travail extraordinaire avec les frères Safdie. Est-ce qu’ils ont des opinions fortes sur le style?
Oui.
Est-ce que ça crée parfois des tensions? Pas d’une façon négative, mais comment décrirais-tu les tiraillements du processus créatif avec eux?
Nous travaillons ensemble de très près, ce qui est également assez rare. Maintenant que j’ai eu l’expérience de travailler avec d’autres cinéastes, je peux dire que les frères Safdie sont des réalisateurs d’exception. Ils ont de très fortes opinions et sont très investis dans mon processus, mais c’est super. C’est génial parce qu’ils ont leur propre idée de ce qu’ils ont écrit au sujet de leurs personnages. Avec d’autres cinéastes, je n’ai pas toujours l’occasion de m’asseoir pour discuter du protagoniste, de ce qu’il porterait ou non. «Il ne porterait pas ça. Pourquoi? Parlons-en. Pourquoi tu penses qu’il devrait porter ça? Discutons-en.»
Il nous est arrivé d’être en désaccord. J’ai eu à défendre mes idées, et ils ont eu à défendre les leurs. Si je n’aime pas ce qu’ils me montrent, je fais «ouache, non». Et on en parle… Je pense que beaucoup de cinéastes n’accordent pas de valeur à ça. Si je ne sais pas quoi faire ou si je ne suis pas certaine de quelque chose, les frères Safdie me guident ou m’expriment leur opinion. J’ai travaillé avec des cinéastes qui disent simplement: «Je te fais confiance. Fais ce que tu veux», et ça, c’est dur. C’est un peu comme quelqu’un qui dirait «oui, c’est super» sans regarder ton travail. On a envie de dire: «Attends, as-tu vraiment lu ce que t’as écrit?». Josh et Benny, ils dissèquent tout avec moi. J’ai eu des discussions avec Josh à deux heures du matin au sujet d’un personnage. Parfois, je suis couchée et je commence à penser: ce chandail-ci ou ce chandail-là? Il y a tellement de petits détails bizarres. Et c’est aussi une collaboration avec l’interprète et le directeur photo, qui a lui aussi son mot à dire. Darrius [Khondji], qui a travaillé sur Gems, a également des opinions fortes. Lui et moi avons communiqué tout au long du processus. Si je n’arrivais pas à me décider pour une couleur ou un tissu, il pouvait m’aider, car il connaît ce genre de choses. Dans la scène qui se passe dans une boîte de nuit, c’était très utile d’avoir son point de vue sur la couleur et les reflets. Les couleurs que portaient les personnages étaient très importantes dans cette scène. C’est très rare, ce niveau d’engagement. Ces gars-là, ils aiment les vêtements et ils sont très investis.

Miyako (gauche) porte un pull et un pantalon Bottega Veneta. John-Paul (droite) porte un pull et un pantalon Bottega Veneta.
Tu dois avoir une connaissance exceptionnelle des sous-cultures et de niches très précises en matière de style, et j’ai l’impression que ce savoir doit découler de ta fascination adolescente pour le rétro.
Là où j’ai grandi, je me souviens qu’il n’y avait pas tellement de cliques. Il y avait des sous-cultures, oui, mais ce n’était pas une école secondaire typique, dans la mesure où tout le monde se tenait ensemble quand même. Mais je m’intéresse beaucoup aux gens et à la façon dont ils se présentent en société, à ce qui les rend uniques.
J’ai eu tellement de différents types de personnages et j’ai eu l’occasion de discuter avec les vraies personnes qui se cachent derrière ceux-ci. Quel genre de musique écoutent-elles? Où achètent-elles leurs vêtements? Pourquoi portent-elles ces chaussures? Pourquoi tous les pères aiment-ils les Air Monarch? D’où est-ce que ça vient? Un des gars dans Gems, c’était un vieux fêtard qui allait dans toutes les soirées de musique house dans sa jeunesse. On a eu toute une conversation sur ces chaussures de sport. J’en apprends beaucoup sur le style grâce aux gens qui me racontent leurs histoires. C’est vraiment une bonne façon de comprendre ce qui les a constitués à un jeune âge, ce qui les a influencés, et pourquoi ils portent toujours les mêmes Air Max vingt ans plus tard. C’est fou. Il porte seulement des Air Max '95, entièrement blanches, à cause de ses années festives d’il y a vingt ans, au début des années 1990.
Oui, j’ai déjà entendu cette blague sur les hommes – je l’ai entendue précisément au sujet des hommes noirs, mais ça peut s’appliquer aux hommes en général –, sur le fait qu’ils restent pris à l’époque où ils étaient à leur comble. Ils se cristallisent à ce moment-là, comme s’ils étaient figés dans l’ambre.
C’est tellement vrai. C’est vraiment drôle, mais c’est tellement vrai. Mais c’est pas une mauvaise chose.
Deidre Dyer est une autrice, éditrice et conseillère de marques basée à New York. Elle est actuellement éditrice chez T Brand, le studio créatif du New York Times.
- Entrevue: Deidre Dyer
- Photographie: JIMA
- Stylisme: Miyako Bellizzi
- Modèles: Miyako Bellizzi et John-Paul Lopez
- Production: Tann Production
- Traduction: Luba Markovskaia
- Date: 23 septembre 2021

