Jawara Wauchope: chevelure et pouvoir divin
Le styliste visionnaire nous parle de la beauté au-delà des stéréotypes.
- Entrevue: Deidre Dyer
- Photographie: Myles Loftin

Aucun superlatif n’arrive à illustrer la façon dont Jawara Wauchope réussit à défier la gravité, à créer du mouvement et à faire preuve d’irrévérence en matière de coiffure. En fait, il nous faut mettre de côté notre incrédulité pour bien saisir son talent. Autrement dit, il faut voir ses créations pour y croire, mais il ne faut jamais – au grand jamais – les toucher.
Wauchope s’inspire du passé et d’anciennes tendances stylistiques: l’esthétique rudeboy propre au dancehall de la fin des années 80; le Christ rédempteur du Brésil savamment sculpté à la tondeuse sur la nuque; les mèches filiformes entremêlées des irun kiko ouest-africains; les coiffures vrillées en cascade comme on peut en voir dans les salons d’exposition de Bronner Bros, à Atlanta; les queues de cheval qui reprennent les formes bulbeuses du design post moderne; les tresses pensées de manière architecturale… En somme, les cheveux qui sont rarement, voire jamais, coiffés à plat.
On peut avoir un aperçu de sa créativité dans les magazines, les expositions artistiques, les campagnes publicitaires, les défilés, mais aussi grâce aux nombreuses célébrités qui arborent ses coiffures: SOLANGE! NAOMI! BEYONCÉ! Wauchope est le rédacteur en chef « à tout faire » de la section mode du magazine i-D, poste auparavant occupé par Pat McGrath, une légende de l’industrie du maquillage britannique.
Jawara Wauchope a découvert les secrets du cheveu grâce à sa tante qui possédait un salon en Jamaïque. Elle réalisait des coiffures sur mesure pour les reines du dancehall; c’était la touche finale suprême qui couronnait leur look scandaleux et stupéfiant. Après avoir passé son temps entre la Jamaïque et les communautés diasporiques de Brooklyn, Wauchope a voulu s’émanciper du milieu des salons locaux. Il s’est inscrit au Fashion Institute of Technology et a obtenu son diplôme en marketing de la mode.
Bien qu’il ait quitté le milieu du marketing, son érudition en matière d’histoire de la mode continue de bien le servir dans le cadre de son travail. Wauchope a aiguisé son approche créative aux côtés de stylistes légendaires comme Sam McKnight et Guido Palau. Cependant, il réalise que ce sont les techniques qu’il a perfectionnées dans les salons de coiffure de la Jamaïque et de Brooklyn qui, ultimement, l’ont préparé à l’industrie de la mode. «Les compétences requises pour le cheveu des personnes noires sont si complexes qu’on a aussitôt l’impression d’être des stylistes de haut calibre quand on les adapte à la coiffure artistique. Justement parce que cet univers est si complexe», dit-il. Entre son emploi du temps chargé et ses projets personnels, Jawara Wauchope réfléchit ici aux personnes et aux lieux qui l’inspirent.

Jawara porte blazer Bottega Veneta et sac Bottega Veneta. Image précédente : Jawara porte pull Rick Owens.
Deidre Dyer
Jawara Wauchope
Quand es-tu passé de simple coiffeur à visionnaire artistique?
Quand j’ai commencé à voyager en Europe, j’étais la seule personne de mon genre au sein des équipes. À ce moment-là, on était probablement deux ou trois personnes de couleur à travailler en coulisse. Au-delà des cheveux à coiffer, j’ai réalisé qu’il y avait absence de message, celui d’une influence culturelle belle et artistique qui avait besoin d’être représentée de façon authentique dans le monde.
C’est là que j’ai emprunté une voie que je n’ai jamais quittée, celle qui me permet de montrer la beauté telle que je la conçois dans la pratique de mon art. J’ai grandi en Jamaïque et à New York entouré de personnes noires et de notre culture; c’est ce que je veux voir dans le milieu de la mode.
Comment ton processus créatif s’adapte-t-il aux différents défilés, publicités et campagnes éditoriales?
Je suis accro aux références, au sens où je les accumule en grand nombre. Je scanne des photos et des livres, je conserve une tonne de fichiers dans mon ordinateur. J’aime aussi observer les gens. Je vais en Jamaïque deux ou trois fois par an, parfois juste pour voir les différents styles personnels.
Le fait d’avoir étudié au Fashion Institute of Technology (FIT) a-t-il changé ton approche de la coiffure?
C’est une chose de lire des magazines, mais quand on fréquente une école de mode et qu’on doit apprendre l’histoire depuis le début des temps, on comprend mieux pourquoi certaines coupes reviennent. J’arrive maintenant à me vendre grâce aux cours de marketing. Je suis aussi allé à l’université avec beaucoup de personnes extraordinaires: Shayne [Oliver] de Hood by Air, Jerome Lamaar, Angela Simmons et Jeffrey Williams. Il y a une camaraderie qui s’est installée puisqu’on est jeunes, qu’on s’intéresse à la mode et qu’on la prend au sérieux; bâtir cette communauté-là aussi m’a été très bénéfique.
Est-ce que ç’a été excitant de rencontrer quelqu’un comme Shayne au FIT?
Oui, on parlait le même langage. Je me souviens de lui dans les corridors, il portait des baskets Air Force 1 à pompes. Je me disais: «T’es qui, toi? Tu viens de Brooklyn, comme moi.» Ses parents sont Trinidadiens. On est devenus amis instantanément. Il n’avait pas peur d’être lui-même. Jeune, je ne voulais pas paraître excentrique ou trop attirer l’attention.
En voyant Jeffrey Williams et lui être pleinement eux-mêmes à l’université, je me disais: «Wow, qu’est-ce qui me retient autant?» Par la suite, on a travaillé ensemble sur les premières expositions de HBA [Hood by Air]. Quand on fréquente une université où il y a d’autres personnes talentueuses, on se sent moins dans son coin.

Jawara porte pull Rick Owens.
Peux-tu me parler de la genèse de Tallawah, ta collaboration avec la photographe Nadine Ijewere?
L’expression tallawah signifie «en petit nombre, mais d’une grande influence». L’idée, c’était de refléter l’essence de la culture capillaire jamaïcaine, la façon dont elle a influencé le monde du hip-hop et les vedettes qu’on aime. On voit beaucoup d’artistes rap avec des cheveux excentriquement colorés, une tendance qui a probablement fait son apparition dans le milieu grâce à Lil’ Kim. Pourtant, Lil’ Kim et Misa [Hylton] se sont inspirées des filles de Flatbush qui aimaient le dancehall et qui arboraient un style audacieux et provocateur, mais aussi ravissant et émancipé. Et ces filles de Flatbush, neuf fois sur dix, venaient de la Jamaïque.
Il faut montrer aux gens d’où ça vient. Dissocier ça du tabou que ça représentait durant ma jeunesse: «Oh! Oublie ce look, ne t’habille pas comme ça. Ces gens sont tellement bizarres.» Maintenant, c’est chic. J’aime donner aux femmes noires tout le crédit qui leur revient. Une grande partie de notre culture et des choses que l’on fait viennent d’elles. Je voulais souligner ça, et la force du peuple jamaïcain. On a photographié des gens à l’église, des gens au bord de la rivière. En fin de compte, on a capturé l’essence de leur beauté; la puissance que reflètent leur beauté et leurs coiffures.
Le processus a été informel. On a travaillé sans modèles. Nadine a apporté son appareil photo et sa pellicule. Personne ne l’assistait. J’ai apporté mes outils et mes rallonges capillaires, et on a invité un proche au cas où on aurait besoin d’éclairer. On n’a contacté aucune marque. Pour les auditions, on a roulé en voiture et on a abordé les gens pour leur demander s’ils voulaient participer. Tout le monde a été rémunéré.
En premier lieu, on a visité Port Antonio, un de mes endroits préférés en Jamaïque. Ensuite, on a séjourné à Ocho Rios pendant un certain temps; c’est la région où la famille de mon père habite. C’était vraiment agréable et naturel, au sens où on arrêtait les gens sur la rue pour leur demander: «Hé! Voulez-vous qu’on vous coiffe et qu’on vous prenne en photo? C’est pour une exposition.» Tout le monde était ravi de participer. Voir les gens éprouver de la fierté à l’idée de se faire coiffer et photographier, les Jamaïcain·e·s sont tellement enthousiastes à cet égard.
Que véhicules-tu grâce à ton métier qui ne découle pas nécessairement d’une référence particulière?
Cette idée que les coupes de cheveux ghettos étaient diabolisées, qu’on les jugeait méprisables. Je veux me la réapproprier pour la transformer en quelque chose d’incroyable; je veux montrer toute la complexité de notre culture capillaire. En fait, j’aimerais savoir ceci: qu’est-ce que tu en retires?
Je pense qu’il y a quelque chose à dire sur l’ampleur de la culture jamaïcaine – en matière de musique, de son, d’esthétique. Ce qui transparaît dans ton travail, c’est une interprétation architecturale de cette ampleur-là. J’ai interviewé Akeem Smith à propos de son exposition No Gyal Can Test. On a discuté de personnalités plus grandes que nature, de la façon dont certaines personnes font tourner toutes les têtes dès qu’elles se mettent à danser.
Et elles sont en pleine possession de leurs moyens. Je pense que j’essaie de faire la même chose dans le cadre de mon métier.
Elles prennent de la place, mais il y a une raison derrière: provoquer une réaction et amener les gens à porter davantage attention.
Et ce dans un milieu de la mode qui donne parfois l’impression de ne pas du tout nous inclure, comme si on n’était qu’une arrière-pensée. Je veux que mon travail soit remarqué et qu’il occupe la place qu’il mérite, tu comprends? Ça fait du bien à entendre. Merci.

Jawara porte blazer Bottega Veneta, pantalon Bottega Veneta et bottes Bottega Veneta.
Dans les années 90, tu as passé ton temps entre New York et la Jamaïque et tu as été témoin de la culture capillaire propre à chacun de ces endroits. En quoi celle de la communauté afro-américaine est-elle différente? Qu’est-ce qui t’a marqué?
La culture capillaire des communautés noires est un monde en soi, et personne n’en parle à mon avis. Pensons aux coiffures que portaient les gens à l’époque en Jamaïque: c’était similaire à ce qui se passait en Caroline du Nord, en Caroline du Sud et à Atlanta, dans les salons ou les évènements de Bronner Bros. Mais je pense que la culture jamaïcaine a quelque chose de particulier; les couleurs paraissaient extrêmes, agencées de façon surprenante. Elles étaient presque surnaturelles en Jamaïque, comme si les gens essayaient de communiquer un message avec leurs cheveux.
J’ai entendu plusieurs rastafaris parler de leurs cheveux comme de capteurs d’énergie.
Mes parents sont rastafaris. Je connais le serment du Nazaréen, je comprends l’importance qu’ils accordent à leurs cheveux, au sens où les couper signifie en quelque sorte de perdre en puissance. Du point de vue corporel, c’est la chevelure qui se rapproche le plus de Dieu. C’est une source de pouvoir.
Deidre Dyer est directrice de rédaction et conseillère de marque; elle est établie à New York. Ses articles ont paru dans Vogue, Garage et Billboard.
- Entrevue: Deidre Dyer
- Photographie: Myles Loftin
- Traduction: Francis Rose
- Date: 21 avril 2022


