Gohar
World
force
l’admiration

Nadia et Laila Gohar interprètent avec surréalisme tabliers, gants à vaisselle et autres articles ménagers... Alors qui de mieux pour promouvoir leurs produits domestiques que deux pros du culturisme?

  • Texte: Chris Gayomali

Le temps est glacial en ce matin de novembre à Manhattan. Dehors, tout n’est que grisaille et expressions sévères, mais à l’intérieur de l’univers de Gohar World – ou du moins, dans le studio du centre-ville où les sœurs Laila et Nadia Gohar transfigurent leurs rêves les plus déments en réalité – règne une impression de perfection. La gamme fantaisiste de nappes cousues à la main? Chic. Les ustensiles en nacre délicatement sculptés à la main par un collectif d’artisan·es vietnamien·nes? Iridescents. Et les culturistes professionnels? Lubrifiés, et positivement affamés.

Maxx Charles et JB portent des gants, des colliers, et des tabliers par Gohar World. Sur l’image du haut: Maxx étrenne le sac Baguette par Gohar World.

Les modèles engagés pour la séance photo, Maxx Charles et JB, se sont levés avant l’aube pour faire une petite séance d’entrainement au Bev Francis Powerhouse Gym de Long Island (leur deuxième chez-soi) avant de sauter dans le train qui allait les mener en ville après un trajet de deux heures. Par conséquent, ils ont négligé de déjeuner. Mais il n’y a aucune inquiétude à avoir, car ce sont des professionnels qui maitrisent l’art moderne de se présenter sous le meilleur angle. Mais JB, le plus jeune des deux, dont les biceps semblent avoir leurs propres biceps, s’entraine encore plus fort que d’habitude ces derniers temps en vue d’une compétition qui aura lieu dans quelques semaines, et ses réserves d’énergie sont dangereusement basses. Son corps exige des calories – et vite.

Le duo est sur place pour mettre en valeur une gamme d’articles ménagers tirée du monde cinématographique de Gohar World. Des tabliers argentés confectionnés en siloxane polyvinyle. Des gants à vaisselle en caoutchouc rehaussés d’une garniture en dentelle renaissance. Un sac pour baguette particulièrement – cruellement, même – tentant, qui contient un pain frais de la boulangerie Frenchette Bakery. JB, quoiqu’il remarque la présence de glucides, persévère et continue de prendre bravement la pose.

Maxx Charles et Laila Gohar.

Les créations des sœurs Gohar ont quelque chose de comique, de quasi surréaliste: c’est du dadaïsme miniature. Comme la plupart des artistes, les Gohar n’aiment pas trop s’étendre sur leurs sources d’inspiration ni expliquer leur pratique en long et en large, tout particulièrement en ce qui concerne leurs bougies conçues pour ressembler à du poulet frit. Leur travail est ce qu’il est. Mais il fascine par la façon dont il conjugue allègrement l’absurdité du luxe et le souci du détail propre à l’artisanat. À cet égard, les créations signées Gohar World reflètent de façon prismatique les femmes qui en sont à l’origine: discrètes, méticuleuses et drôles en même temps, à l’aise avec les contradictions, et particulièrement avec l’espièglerie qui en découle.

Les sœurs, qui ont grandi au Caire et qui sont nées à un an d’intervalle, se partagent les tâches de façon généralement harmonieuse. Laila, l’ainée, assume le rôle de l’égérie aux multiples talents qui a un don pour la présentation. (On mentionne dans un profil paru dans le New Yorker que Drake l’aurait qualifiée de «Björk de la nourriture» à l’occasion d’un souper organisé par Nike. «Tout ça était un peu beaucoup», dit-elle à propos de ce moment.) Nadia, pour sa part, travaille davantage du côté de la production et se spécialise dans l’approvisionnement sur le marché international. («Je laisse beaucoup de messages vocaux sur WhatsApp.») Elle possède aussi un superpouvoir essentiel au bon fonctionnement de l’entreprise, lequel fait défaut à sa sœur: «Elle note tout par écrit», affirme Laila.

Souci du détail.

«On occupe chacune des rôles différents chez Gohar World», ajoute Nadia, blottie sur un sofa antique aux côtés de sa sœur. «Et le design est le seul endroit où l’on se rejoint.»

Dernièrement, les sœurs Gohar travaillent avec des matériaux qui font référence à leur patrimoine, comme le Shahi. («En anglais, on appelle ça de l’opaline, mais c’est un terme qu’on a inventé», précise Laila.) Il s’agit du tissu rayé qui a notamment servi à faire le sac à baguette. Elles utilisent aussi la galabeya traditionnelle, un vêtement associé à la garde-robe masculine, qu’elles coupent pour en faire des nappes.

Je leur demande si le fait d’utiliser des tissus typiquement masculins pour confectionner des articles de cuisine représente une critique des rôles des hommes et des femmes dans la vie domestique – une question que je regrette avec un embarras tardif aussitôt après l’avoir formulée.

«Il y a un mélange de masculinité et de féminité dans nos créations, mais je ne pense pas que ça ait quelque chose à voir avec les rôles, me répond Nadia avec indulgence. Je pense qu’on cherche plutôt à combiner des éléments de façon comique et inattendue.» Les sœurs Gohar ont un faible indéniable pour le comique. «J’aime bien sortir les choses de leur contexte traditionnel», ajoute Laila.

Ce qui explique les culturistes en tablier, en train de mourir de faim. (On a craint jusqu’au dernier moment qu’ils ne soient pas en mesure d’enfiler les gants à vaisselle, mais Dieu est bon!)

Alors que la séance photo tire à sa fin, on sonne à la porte du studio. La commande Doordash est arrivée, et contient notamment le déjeuner de Maxx et JB: des bagels nature (trois pour Maxx) sans fromage à la crème et du café noir.

JB retire ses bijoux, son tablier argenté et ses gants à vaisselle, puis enfile un ensemble de survêtement avant de courber son imposante stature pour prendre place à une petite table. Il déchire un morceau de bagel, le trempe dans son café, puis l’engloutit tel un python avalant un cerf. Il ferme les yeux, et son visage s’étire en un sourire clément. La météo est peut-être morose, mais ici, chez Gohar World, tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes – du moins pour le moment.

En vedette sur cette image: sac Baguette fourni par Gohar World. Pain fourni par Frenchette Bakery.

Chris Gayomali est directeur de rédaction par intérim chez SSENSE.

  • Texte: Chris Gayomali
  • Maquillage: Rommy Najor / Forward Artists
  • Production: Chloe Snower
  • Modèles: Maxx Charles, Indony Jean Baptiste
  • Remerciements spéciaux à: Bev Francis Powerhouse Gym
  • Traduction: Camille Desrochers
  • Date: 13 décembre 2024