Les ami·es avant l’argent: entrez dans l’univers de Verdy

Le créateur de Wasted Youth et Girls Don’t Cry nous parle des magazines qui ont marqué sa jeunesse et de l’importance de travailler avec ses ami·es.

  • Texte: May Kim et Hyunji Nam
  • Photos: Paulo Calle

Aujourd’hui, dès qu’il est question de la scène streetwear japonaise, un nom ressort immanquablement: Verdy. Même si celui-ci ne vous est pas familier, vous avez sans doute déjà aperçu ses slogans graphiques emblématiques «Girls Don’t Cry» et «Wasted Youth» quelque part. Ou peut-être avez-vous déjà vu une photo de lui, brandissant un signe de paix, son grand sourire enfantin caractéristique au visage. Son bureau de Tokyo, un lieu incontournable pour les artistes de passage dans la ville, a accueilli de grosses pointures comme Tyla, Bruno Mars, Pusha T, A$AP Rocky, Central Cee et Tim Cook, pour n’en nommer que quelques-unes. Ses proches collaborateur·rices – comme NIGO et Pharrell Williams, également des habitués – s’y adonnent souvent à de petites séances photo impromptues.

Verdy, loin d’être confiné à l’univers du graphisme, est devenu un artiste pluridisciplinaire dont les projets sont nombreux et variés. Autant dans ses collaborations avec des marques comme UNDERCOVER, HUMAN MADE et KENZO qu’à la direction de ses propres marques de mode, il développe constamment son empreinte créative. Ses personnages, Vick et Visty, sont devenus des figures reconnaissables à travers des collaborations avec Nike, BLACKPINK, Paris Saint-Germain, Swatch, et plus encore. Le travail de Verdy comprend aussi des évènements culturels, la conception d’œuvres d’art pour des festivals comme Coachella et ComplexCon, ainsi que la production d’articles en édition limitée avec des musicien·nes comme Steve Lacy, Peggy Gou et Kid Cudi.

Le studio de Verdy à Tokyo est devenu une toile de fond emblématique, où nombre d’artistes – comme Pusha T, qui porte la veste Verdy x McDonald’s – posent devant le cœur rouge, symbole de Girls Don’t Cry.

Né à Osaka en 1987, Verdy continue de porter le même surnom qu’il avait dans son enfance. Ses parents étaient de fervents supporteurs de l’équipe de soccer Tokyo Verdy FC, si bien qu’il a fini par adopter ce nom comme pseudonyme. En voyageant entre Osaka et Tokyo, Verdy dévorait les magazines de mode de rue et, bien qu’il ait commencé par dessiner des pochettes d’albums et des affiches de groupes punks, c’est à l’approche de la trentaine, avec le projet Wasted Youth, qu’il a véritablement percé. Alimenté par la conviction que rien de ce qu’il avait vécu dans sa jeunesse n’avait été gaspillé, le projet doit son nom à cette certitude: «Avec le recul, rien n’a été véritablement inutile.»

En dépit de son succès – son art est apparu sur la passerelle au défilé de KENZO à la Semaine de la mode de Paris, et il est maintenant partenaire créatif de HUMAN MADE –, Verdy s’efforce de créer des liens avec un public de plus en plus large. Profondément influencé par la culture japonaise Ura-Harajuku des années 90, il se considère comme un pont entre les pionnier·ères du mouvement et la nouvelle génération. Il a ainsi donné vie à ses racines avec l’ouverture de Henry’s Pizza, une pizzéria de style new-yorkais à Osaka, et, en cette ère de surcharge numérique, a lancé le magazine imprimé THIRTY 3 MAGAZINE. «La culture japonaise des années 90 et du début des années 2000 était bien documentée dans les magazines, explique-t-il, mais plusieurs de ces publications n’existent plus parce que la jeune génération s’informe entièrement sur internet.»

Tout ça est possible grâce à l’équipe et au réseau de Verdy, non seulement à Tokyo, mais aussi à LA, Séoul et Paris. Sans cesse en mouvement, Verdy est passionné par l’idée de faire connaitre son travail dans le monde entier. Ici, il nous parle de sa carrière de graphiste, de ses regrets de jeunesse et de la recherche d’un équilibre entre son travail et sa vie de père de famille.

Verdy, Pharrell Williams, NIGO et KAWS.

May Kim et Hyunji Nam

Verdy

À quoi te consacres-tu ces temps-ci?

En septembre, j’ai été nommé partenaire créatif de HUMAN MADE. On a inauguré le magasin HUMAN MADE à Séoul, et j’ai créé une collection capsule pour en promouvoir l’ouverture. Puis, mes Nike SB Visty sont sorties. Du 9 au 27 octobre, Visty Playground Hong Kong a ouvert ses portes au Pacific Place Mall, et j’ai organisé une grande soirée d’Halloween le 25 octobre à Harajuku.

Revenons un peu en arrière et parlons de tes débuts dans la vie. Qu’est-ce qui t’a amené à faire carrière dans le graphisme?

Tout a commencé par mon amour pour la musique punk. Comme je faisais partie d’un groupe punk avec mes potes, je me suis dit: «Pourquoi ne pas créer le matériel publicitaire moi-même?» Rapidement, j’ai commencé à faire des illustrations pour les groupes de mon entourage. Ce qui m’attirait le plus, c’était l’énergie.

Comment en es-tu venu à créer la typographie que tu utilises aujourd’hui?

La scène punk était ma référence à l’époque, et les graphistes de ce milieu, comme Pushead et Usugrow, avaient leurs propres polices de caractères. J’ai toujours voulu créer ma propre fonte, mais c’était très difficile. Avec Girls Don’t Cry, j’ai passé beaucoup de temps à travailler sur la typographie personnalisée, et elle est maintenant bien connue.

Verdy porte un bijou à l’effigie de son personnage.

Visty Playground Hong Kong a ouvert ses portes au Pacific Place Mall.

«Aucun magazine n’aura vraiment su capter l’époque de manière cohérente.»

As-tu planifié le passage du métier de graphiste à celui d’artiste aux multiples facettes, ou est-ce que ça s’est fait naturellement? À l’école de design, on m’a appris qu’un graphiste était un travailleur, et non un artiste.

J’ai toujours voulu faire les deux, car j’aime les deux. J’ai commencé comme graphiste pour les groupes de mes ami·es, et mes dessins n’étaient peut-être pas aussi réussis parce qu’ils n’étaient pas aussi personnels. La transition vers le graphisme artistique s’est faite très naturellement. On peut voir tout mon talent artistique dans mes projets Wasted Youth et Girls Don’t Cry. Je crée pour ces projets quand je me sens bien et je m’investis à 120% dans chacune des créations.

Avec le recul, y a-t-il des choses qui te font dire: «J’aurais dû faire ceci» ou «Je n’aurais pas dû faire cela»?

Je regrette d’avoir séché des cours pour aller flâner avec mes ami·es. C’était une erreur. Quand j’ai commencé à créer, je travaillais à la pige. Sans les conseils d’un·e professeur·e ou d’un·e patron·ne, j’ai passé tellement d’heures à googler des techniques de conception. Je crois que ça aurait été beaucoup plus facile si j’avais été plus concentré à l’école de design.

J’aimerais connaitre l’influence de la culture Ura-Harajuku de Tokyo sur ton travail. Dois-tu ton inspiration à certaines figures ou relations au sein de cet espace

Je suis inspiré par la musique et la mode de cette culture, mais aussi par des pionniers comme NIGO, Hikaru de Bounty Hunter et Jun Takahashi d’UNDERCOVER. Quand j’étais plus jeune, je faisais chaque jour un trajet d’une heure en train depuis la campagne d’Osaka pour me rendre à l’école. Je passais tout ce temps à lire des magazines. Je lisais chaque interview et prêtais attention à chaque détail. Je suis nostalgique de cette époque où les magazines étaient au premier plan de la culture.

Collection KENZO masculine, PE25 présentant l’œuvre d’art de Verdy. (Photo par Peter White/Getty Images)

Tu as récemment lancé un magazine appelé THIRTY 3 MAGAZINE, dont tu es le rédacteur en chef. Pourquoi créer un magazine?

Les magazines m’ont appris tout ce que je sais sur la mode, la musique et mes propres projets créatifs. Ils ont été comme mes manuels scolaires; je les ai étudiés tous les jours depuis l’adolescence. Avec le développement de la culture internet, le nombre de magazines et de médias que j’aimais a diminué au fil du temps. J’y ai bien réfléchi et je me suis rendu compte qu’il n’y avait pas de magazines qui couvraient l’époque actuelle. Certains magazines sont spécialisés dans une culture spécifique, comme la musique ou l’art, mais je voulais trouver des magazines qui reflètent l’énergie de la ville dans son ensemble et qui présentent les personnes qui y jouent un rôle déterminant.

Quand les enfants de l’école primaire d’aujourd’hui deviendront des ados et se demanderont à quoi ressemblaient l’art, la culture et la mode dans les années 2020, iels ne disposeront d’aucun magazine qui aura vraiment su capturer l’époque de manière cohérente. Puisque les magazines ont joué un rôle déterminant dans mon parcours et ont façonné la personne que je suis aujourd’hui, je me sens responsable de les transmettre à la prochaine génération. Dans les décennies à venir, THIRTY 3 MAGAZINE incarnera donc l’ère des années 2020 pour les jeunes du futur. Je serais heureux si j’arrivais à inspirer la créativité des gens qui le liront.

Quel était ton magazine préféré quand tu étais jeune?

Difficile de choisir, j’en aimais plusieurs pour différentes raisons. Certains de mes préférés en grandissant étaient Warp, Relax, Boon, EYESCREAM, Smart, et STUDIO VOICE.

THIRTY 3 MAGAZINE, fondé par Verdy.

Quel conseil donnerais-tu à la jeune génération?

Si vous aimez ce que vous faites, continuez à y travailler tous les jours. Le moment n’est pas toujours parfait, mais je pense qu’il est important de faire ce qu’on aime. Dans la culture japonaise, les plus âgé·es sont parfois dur·es avec la nouvelle génération. Selon moi, il est important d’être gentil avec tout le monde, que la personne soit établie ou non dans le milieu. J’aime la nouvelle génération parce qu’on a énormément à apprendre les un·es des autres.

Quels endroits recommanderais-tu aux lecteurs·rices de SSENSE qui visitent Tokyo?

Shimokitazawa est un quartier cool avec de nombreux petits commerces vintage, des magasins de jouets vintage, des bars, des restaurants, des disquaires et des librairies rétro. Je recommande Soundsgood pour les jouets vintage.

J’aimerais connaitre la culture, les artistes et les marques du Japon auxquels tu portes attention ces temps-ci.

La scène hip-hop japonaise est en pleine expansion. Une tonne d’artistes émergent·es et de marques que j’adore ont un impact important sur la scène en ce moment. Je pense à Young Coco, Yuki Chiba, BIM et Ryota Daimon. Quant aux marques, j’aime beaucoup Car Service, BoTT, Whimsy Socks, MASU et Fake as Flowers.

Verdy prend la pose avec le rappeur japonais BIM et les rappeurs coréens Loco, Gray et Coogie.

Girls Don’t Cry a commencé par un voyage à Los Angeles avec ta femme. Concilier travail et vie de famille est un défi auquel tous les parents sont confrontés. Comment y parviens-tu?

Depuis que je suis devenu père, mes priorités ont changé. Rien ne passe avant ma fille. J’adore passer mes journées de congé à jouer avec elle. Cela dit, je ne sépare pas consciemment mon temps d’artiste, de père et d’individu. Pour moi, il n’y a pas de frontière claire entre le travail et le jeu, ni entre le jeu et moi-même. Pour moi, il s’agit d’une seule et même entité.

Ton expansion à l’échelle mondiale présentera sans doute certains défis. Y a-t-il une croyance ou une valeur qui t’est propre et que tu tiens absolument à préserver, quoi qu’il arrive?

Oui. Je ne travaille qu’avec des ami·es, parce que je veux m’amuser en réalisant des projets. De plus, je ne réalise jamais un projet uniquement pour l’argent; l’énergie et les intentions doivent être bonnes.

  • Texte: May Kim et Hyunji Nam
  • Photos: Paulo Calle
  • Traduction: Gabrielle Lisa Collard
  • Date: 30 octobre 2024