En quête de
la nouvelle laine polaire
avec Arnar Már Jónsson
Poésie fonctionnelle,
savoir-faire et résolution de problèmes.
- Texte: Eliot Haworth
- Images gracieusement fournies par: Arnar Már Jónsson

Dans l’introduction de son livre Design for the Real World, publié en 1971, Victor Papanek définit ainsi son sujet: «Le design, c’est composer un poème épique, exécuter une murale, peindre un chef-d’œuvre, composer un concerto. C’est aussi nettoyer et réorganiser un tiroir de bureau, extraire une dent incluse, cuisiner une tarte aux pommes, choisir son équipe lors d’un match de baseball de ruelle et éduquer un enfant». C’est avec cette conception radicalement élargie du design – vu comme une matrice dense d’interactions entre les personnes et les choses – qu’Arnar Már Jónsson crée des vêtements.
La marque est dirigée conjointement par son homonyme Arnar Jónsson, originaire d’Islande et vivant à Reykjavík, et Luke Stevens, un Britannique établi à Londres. Les deux hommes se sont rencontrés durant leurs études au London Royal College of Art. Leurs créations sont à la fois fonctionnelles et poétiques, chevauchant la frontière entre matériaux techniques et luxe. Pensez vêtements d’extérieur robustes et réversibles, délicats au toucher et teints à la main à partir de plantes originaires d’Islande. Les étoffes, du Ventile très fin et de la laine vierge dense, proviennent de sources méticuleusement sélectionnées, la construction de certaines pièces nécessitant des centaines d’heures de travail. Combinant de nombreuses années de recherche obsessive à une heureuse intuition de ce qui fonctionne, les collections de la griffe continuent de conquérir une clientèle loyale dont fait partie le styliste Max Pearmain (ancien éditeur d’Arena Homme+). Ce dernier est désormais un important collaborateur de la marque.
En discutant avec le duo, il m’apparaît évident que Jónsson et Stevens sont habités par une curiosité intense et un désir d’explorer la coupe, la fabrication et les processus de production. Ils s’intéressent à l’esthétique, au symbolisme des vêtements et au tribalisme des sous-cultures. Aux systèmes économiques, aux systèmes sociaux, aux précédents historiques et aux futurs hypothétiques. À ces choses qui n’ont rien à voir avec les vêtements. Ils pourraient tout autant concevoir un meuble, un jardin ou la manière dont ils souhaitent que la semaine de travail soit structurée. Par-dessus tout, expliquent-ils, deux questions directrices sont au centre de leur démarche: comment devrait-on vivre notre vie? De quoi le monde a-t-il besoin aujourd’hui?

Images à gauche et à droite: photos par Eddie Whelan. Image du haut: photo par Eddie Whelan.
Eliot Haworth
Arnar Már Jónsson et Luke Stevens
Où êtes-vous tous les deux en ce moment?
Arnar Már Jónsson: Je suis au centre-ville de Reykjavík, à mon studio.
Luke Stevens: Je suis dans ma chambre à Londres.
Comment cette séparation géographique influence-t-elle votre travail?
AMJ: Elle est devenue un élément clé de notre processus. J’utilise souvent le calme relatif de l’Islande pour travailler sur les premières étapes, quand les choses sont encore conceptuelles. Si on était tous les deux dans le même studio à stresser pour la production, je ne pense pas qu’on serait capables de travailler aussi efficacement.
LS: Et pendant ce temps, je peux visiter nos fabricants pour mieux comprendre les processus ou développer des techniques. Du point de vue du design, les rôles qu’on assume sont souvent très fluides et peuvent changer d’une saison à l’autre.
AMJ: Ce qu’on fait repose sur la recherche approfondie et la résolution de problèmes aux niveaux conceptuel et technique; sur le questionnement de ce qui doit être créé aujourd’hui. On ne fabrique rien qui n’a pas de raison d’être. C’est ça, le design. C’est l’art de résoudre un problème en apportant une solution.

Image à gauche: Arnar Már Jónsson, photo par Baud Postma. Image à droite: Luke Stevens, photo par Baud Postma.
Pouvez-vous me donner un exemple de cette approche de résolution de problèmes?
AMJ: Pour la collection automne-hiver 2021, on a créé un molleton polaire avec un type spécifique de laine vierge. On adore le molleton, mais ce matériau est parfois agaçant; on transpire trop dedans, il est souvent trop fin ou trop épais. On ne pouvait pas justifier son utilisation avant d’avoir résolu ces problèmes, alors on a trouvé une étoffe vraiment étonnante qui ressemble à du molleton, mais qui est fait de laine vierge. Elle est pressée de manière à bien respirer. Elle garde le froid à l’extérieur et la chaleur à l’intérieur. Elle peut servir de vêtement d’extérieur ou d’intérieur et est naturellement résistante à l’eau. On a passé des années à chercher un tel matériau et on l’a enfin trouvé. Pour moi, c’était une très bonne solution.
Au-delà du côté fonctionnel de vos créations, il y a aussi un aspect symbolique à ce que vous faites. Vos teintures, par exemple, sont concoctées à base de plantes que vous cueillez à la main en Islande…
AMJ: C’est ce qu’on a utilisé pour teindre nos blousons. On voulait qu’ils soient ultrafonctionnels et techniques, mais avec un processus de production très naturel et biologique. On aurait pu se contenter d’utiliser des teintures naturelles et un processus d’imperméabilisation ordinaire, mais on ne veut pas faire des choses qui ne soient que fonctionnelles ou techniques. Produire la teinture a nécessité environ 380 heures. Le cirage à la main, lui, a nécessité 100 heures supplémentaires. Cueillir à la main, teindre à la main, cirer à la main; le temps qu’il nous faut pour fabriquer ces choses nous connecte de manière très concrète et physique à ce que l’on fait.
LS: C’est intrinsèque à notre approche. Être très intimement impliqués, mettre la main à la pâte.
Votre vision très large du design vous vient-elle de vos études au RCA, dont le programme de design est très fort, mais qui est également reconnu pour son excellent programme d’architecture?
LS: Tout à fait. Toutes les théories du design desquelles on s’inspire ont trait au design de produits ou au design industriel, à l’architecture et à la relation entre les choses. Il s’agit de notions fondamentales souvent négligées dans le design de mode.
AMJ: Je ne sais même pas si je peux me décrire comme un créateur de mode. Je ne dis absolument pas ça pour rejeter la mode, que ce soit bien clair; mais il est parfois davantage question d’idées et d’esthétique que de solutions. En ce sens, c’est une bonne chose que l’on puisse se dire créateurs de mode, mais en général, on pense beaucoup plus comme des designers industriels ou de produits. On se situe dans un entre-deux.

Images à gauche et à droite: photos par Eddie Whelan.
Je veux revenir sur l’expression «entre-deux». Une grande partie de ce que vous faites semble dégager un sentiment d’entre-deux. Qu’il s’agisse de se situer littéralement entre Londres et l’Islande, de s’inspirer d’espaces qui ne sont ni tout à fait urbains ni tout à fait ruraux ou de fabriquer des vêtements selon un processus à mi-chemin entre le design de produit et le design de mode. Qu’est-ce qui vous attire dans cette approche?
AMJ: Je pense que c’est tout simplement une réponse à la complexité de l’existence en tant qu’être humain. Comment peut-on faire des choses qui ont de multiples fonctions? Comment conçoit-on des objets pour le plein air qui conviennent aussi à la ville? On aime la polyvalence. J’ai aussi un petit côté anticonformiste, alors je résiste naturellement à l’idée d’être classé dans une catégorie en particulier.
Vers où voulez-vous vous diriger dans l’avenir?
AMJ: On aimerait aller au-delà du design de vêtements et établir de nouvelles méthodes de travail. On pourrait en arriver à concevoir une maison, un fauteuil, une voiture.

Images à gauche et à droite: photos par Eddie Whelan.
Je vois un lien évident entre cette idée et votre projet récent avec Selfridges, dans le cadre duquel on vous a demandé de monter une boutique éphémère. Vous avez profité de l’occasion pour concevoir des meubles modulaires. C’était très pragmatique, parce que vous avez fabriqué des meubles que vous pourrez réutiliser dans votre salle d’exposition, mais également très provocateur, car vous avez à la fois mis de l’avant et détourné l’infrastructure d’un gigantesque magasin à grande surface et de son cycle de vente.
AMJ: La définition même d’une boutique éphémère est qu’elle est vouée à mourir après sa période de vente de trois semaines. Comment se sent-on face à ça? Comment l’aborder? Comment parvient-on à créer quelque chose qui a un sens et une longévité dans ce système, plutôt que de l’utiliser uniquement à des fins de publicité et de vente? Parfois, ces questions sont mieux explorées par d’autres moyens que les vêtements.
LS: C’est plutôt difficile de mettre toutes ces idées dans un blouson! C’était vraiment génial de traiter les vêtements, et les meubles sur lesquels ils étaient accrochés, comme un continuum. Pour nous, c’était là deux éléments tout aussi valides de la marque et des questions auxquelles on essayait de répondre.
AMJ: C’est ce qui nous garde enthousiastes par rapport à l’idée de continuer. Si j’avais l’impression que je ne créerais que des blousons et des pantalons pour le reste de ma vie, j’aurais une crise de panique.
Eliot Haworth est un rédacteur et éditeur londonien, en plus d'avoir un passé en zoologie. Comme éditeur, il travaille pour Fantastic Man, et comme journaliste et commentateur culturel, les publications auxquelles il collabore comprennent The Observer, The Telegraph, The Business of Fashion, MacGuffin, Monocle Radio, ShowStudio, The Financial Times, The New York Times, The Guardian et Die Welt.
- Texte: Eliot Haworth
- Images gracieusement fournies par: Arnar Már Jónsson
- Traduction: Gabrielle Lisa Collard
- Date: 17 novembre 2021

