«Girl, So Confusing»:
au vert avec Charli XCX
Nicolaia Rips décortique le son brat.
- Texte: Nicolaia Rips

«Je suis, disons… déconcertée.» Une fille coiffée d’une casquette à motif camouflage vient de jeter un regard circulaire sur le parc de sculptures bucolique dans lequel on se trouve. Elle demande à garder l’anonymat parce qu’elle a dit à sa patronne que son chien était malade afin d’être présente à l’évènement d’aujourd’hui («Je lui avais dit de faire semblant d’être en train de vomir, tout simplement!» lance son amie). «J’habite à New York et je ne savais même pas que cet endroit existait. C’est magnifique.» Que pense-t-elle du «brat autumn»? La formule magique déclenche un flot instantané de louanges: «Ah ouais, c’est l’endroit parfait pour ça.» «Les arbres? Oh oui, on est en plein dedans. En plein dans le “brat autumn”.»
Par un frisquet jeudi matin d’octobre, je me réveille dans la peau de la pire des petites pestes. Ce que les profanes (comme mon père) doivent savoir, c’est que l’album brat est si populaire depuis sa sortie qu’il a engendré son propre cycle de nouvelles, sa propre campagne présidentielle et son propre système de classement. Il s’agit d’un véritable phénomène qui a marqué l’été. Mais survivra-t-il au changement de saison? Pour le découvrir, j’allais me joindre à des centaines de disciples pour un pèlerinage au nord de New York jusqu’au parc de sculptures Storm King, afin d’assister à une séance d’écoute collective du nouvel album de remix de Charli XCX, brat and it’s completely different but also still brat [brat et c’est complètement différent mais ça reste brat].
Tandis que j’enfilais mes fuggs (fausses UGGS), je me suis mise à scander «bratumn, bratumn» à moi-même. Dans le train 6 en direction nord, je me suis adonnée à une partie de «trouver les brats» (cette femme aux ongles vernis d’une fâcheuse teinte de vert se rendait-elle au travail ou à Cornwall?) avant de me rendre compte que les autres passager·ères jouaient à leur propre jeu: «trouver les indices probants d’une récession». Au moment de descendre à la 42e rue au milieu d’une cohue affichant des airs supérieurs, mallettes et ordinateurs portables sous le bras, dans laquelle même les musicien·nes de rue avançaient d’un pas important, je me suis sentie chanceuse d’avoir reçu le mandat d’écrire un article sur cet évènement parce que, sans aucun doute, il s’agit du contrat le moins sérieux que j’aie jamais décroché – et j’ai un diplôme en rédaction créative (c’est tout dire).

Photo: Nicolaia Rips. Image du haut: photo par Henry Redcliffe.
Le train de 12h30 à destination de Beacon s’est transformé en «brat express». La plupart des personnes à qui je parle comptent parmi la poignée de chanceux·ses à avoir mis la main sur une invitation en ligne: des fêtardes, des rédacs, des twinks, des directeur·rices de casting, et presque toute la population de Brooklyn. Les autres: une flottille de journalistes ayant pour mission de pondre un article sur le charme insaisissable de Charli. Certain·es, comme Sophie Caldwell, ont déjà écrit sur le «brat summer»… ainsi que sur le «Strega Nona September» [le septembre «Strega Nona»], la «Princess Di Weather» [la météo «princesse Diana»] et le «Meg Ryan Fall» [l’automne «Meg Ryan»].
Le train s’est trouvé propulsé par les ragots. En chemin vers les toilettes, j’étais tout ouïe: «As-tu vu la tournée Sweat?» «On a assisté aux concerts de Montréal et de Miami.» «Est-ce que Troye était en drag au Madison Square Garden? Il ne l’était pas à Miami!» Un gars portant une chemise en filet a tiré une gorgée d’un petit sac transparent rempli de Malibu. «J’ai dit à mon patron que j’avais chopé une infection à streptocoque.» Un groupe de gens vêtus de cuir de la tête aux pieds est monté à bord à Tarrytown. Étant donné, je le précise une fois de plus, que nous étions en début d’après-midi, les conventions en matière de boissons semblaient floues. Certaines personnes sirotaient tranquillement Celsius et cafés glacés (malgré le temps froid) tandis que d’autres s’abreuvaient de liquides plus forts. Un homme inconnu m’a dit: «“brat”, c’est les poppers dans ma poche et la vodka dans ma gourde.» Leah Perri grimaçait en buvant son cocktail composé de Gatorade bleu et de Tito’s. «C’est la meilleure façon d’éviter la gueule de bois à 29 ans.» Les rumeurs quant aux invité·es potentiel·les abondaient. Troye? Addison? Ariana? Un fan, Mickal Adler a lancé, le sourire en coin: «Je me demande bien qui elle a pu convaincre de venir dans le nord de l’État de New York un jeudi.» La réponse: toutes les personnes dans le train. Questionnée sur le sens du mot «brat», une admiratrice nommée Anna Pura a répondu, non sans émotion: «“brat”, c’est être super désordonné·e, complètement paf, ne pas reconnaitre les genres musicaux et s’en foutre royalement, mais connaitre chacune des chansons.» Je lui ai demandé si elle était musicienne: «Non, seulement DJ.» Un homme avec une perruque verte bon marché posée de guingois sur la tête m’a offert une réponse plus réfléchie: «Ça va être intéressant de voir la juxtaposition entre la paisible campagne new-yorkaise et la folie de brat.» J’ai demandé au photographe du New York Post qui trainait dans les parages s’il avait des infos juteuses ou un scoop quelconque. Il m’a dit que ouais, que son téléphone ne dérougissait pas. C’était chacun·e pour soi!

Photo: Henry Redcliffe.
Quelques pur·es et dur·es ont fait le trajet sans avoir de confirmation ni de contact. Je me suis assise à côté d’Isabelle Schmidt et de Paloma Green, qui ont fait connaissance par l’entremise de l’application de rencontres amicales Kindred. C’était la première fois qu’elles se rencontraient en personne. Ni l’une ni l’autre n’avait reçu de confirmation d’invitation, mais elles avaient toutes deux décidé d’acheter un billet de train et de tenter leur chance. Schmidt était même prête à camper dehors. «Si je dois rester debout à l’extérieur d’un concert de Charli XCX, je le ferai. Ç’a lieu dehors, de toute façon! J’ai appliqué mon traceur et sauté dans le train.» Caín Lima, qui avait reçu sa confirmation plus tôt ce jour-là, m’a dit: «Je me demande simplement ce qu’on va faire dehors, au soleil.» À mesure que notre conversation avançait, Lima s’est montré de plus en plus perplexe, tâchant clairement de visualiser ce que l’on s’apprêtait à vivre. «À 15 ˚C, sans talons, mais avec de l’alcool…» Alors qu’on descendait du train, je l’ai entendu soupirer: «C’est juste tellement… en plein jour.»
Le groupe a enfin atteint Storm King. Envieuse, une personne qui faisait la file m’a demandé comment j’avais décroché un emploi qui me conférait le rare privilège de ne pas attendre comme les autres, et je me suis fait la réflexion que j’en avais fait du chemin depuis les regards réprobateurs de Grand Central. Le vent en poupe, je me suis frayé un chemin jusqu’à une file différente mais plus longue devant le kiosque «VITAMIN WATER IS BRAT». Des navettes véhiculaient des spectateur·rices dans le parc vers une zone où se trouvait un kiosque annonçant des t-shirts gratuits (plus tard, de retour dans le train, j’allais avoir tellement soif que j’échangerais le mien contre la bouteille de Vitamine Water d’une parfaite étrangère à moitié soule – un bel exemple de l’économie «brat») et des camions-restaurants (les minihamburgers sont «brat», les minipizzas sont «brat», les cocktails chartreuses sont «brat» et les Apérol spritz sont «brat»). Une fille au visage caché derrière d’immenses lunettes de soleil s’est mise à secouer son amie: «C’est gratuit! Tout est gratuit!» Cette dernière a aussitôt gloussé, surexcitée comme quelqu’un habitué à ne recevoir que des miettes qui se voit offrir un gâteau entier. Et puis tout à coup, parmi les œuvres de Alexander Calder et de Louise Bourgeois, est apparue une gigantesque réplique du vinyle brat and…, où figurait l’ensemble des artistes qui participent à l’album. Créé par SPECIAL OFFER, Inc., en collaboration avec Charli, la sculpture resterait au parc Storm King pendant tout le weekend. Mon amie Sophia Marinelli, qui travaille pour SPECIAL OFFER, m’a confié ceci: «Je l’ai envoyée jeudi dernier sous forme de fichier InDesign et maintenant ça fait 10 mètres de haut.» Les gens roucoulaient à la vue des feuilles des arbres. Poppers et drones scintillaient sous les rayons du soleil.

Photo: Nicolaia Rips.
Alors que l’excitation gagnait la foule qui attendait l’arrivée de Charli, j’ai été bousculée entre un gars derrière moi habillé comme The Dare («Son look d’enseignant suppléant sexy me plait, c’est tout») et une fille devant moi, elle aussi habillée comme The Dare («Qu’est-ce que je peux porter aussi bien au travail qu’à un concert comme celui-ci?» La tenue de The Dare, de toute évidence). L’automne, comme j’ai pu le constater, s’avérait très «brat». Les manteaux de fourrure mangés par les mites, en dehors des bars où on les aperçoit généralement, étaient, contre toute attente, parfaitement adaptés à la température. Les verres fumés, pour une fois, étaient fonctionnels, comme il faisait encore jour. Les bottes à semelles compensées, idéales pour une marche en forêt. Les casquettes Harris-Walz, un symbole d’engagement politique en vue de l’élection de novembre. Les ombres projetées à travers l’échafaudage de la sculpture dessinaient une capine verte sur nos têtes.
À 16h30, Charli a émergé dans un blouson Penny Lane, qu’elle a par la suite retiré puis remis environ un milliard de fois. Tout comme la marmotte qui voit son ombre, la jolie femme qui a du mal à déterminer une fois la bise venue combien de pelures endosser annonce un hiver long. Debout sur la plateforme, elle nous regardait de haut: «Je n’avais pas prévu parler…» Elle a ensuite décrit combien il avait été difficile de circonscrire chaque piste, alors qu’il existe tant de versions possibles. Cet album est donc un brat déconstruit puis restauré. Je pense que l’un des meilleurs et des pires aspects d’une pratique artistique de nos jours est que la facilité de diffusion de l’art nourrit les tendances les plus obsessionnelles des artistes. Le travail n’est jamais terminé; on peut remixer, réenregistrer, rediffuser, retirer, remettre en pièces et redistribuer d’un simple glissement du doigt. Il y a aussi qu’on a tellement parlé de l’essence de l’album brat – lequel a pratiquement donné lieu à son propre système de classement – qu’il semble être judicieux de vouloir le diluer. brat and… manifeste toute la passion pour l’interprétation d’une artiste en train de prendre la mesure de son propre succès. Ç’aurait pu s’appeler «Charli et c’est complètement différent mais ça reste Charli»; c’est ce dont elle tente de se convaincre, et de nous convaincre par le fait même. La décision d’organiser ce concert, sous un éclairage naturel qui ne pardonne pas, était ainsi clarifiée. Jusqu’où peut-on pousser une œuvre sans modifier sa nature fondamentale? Et lorsqu’un changement est effectué, peut-on revenir en arrière? Une fille du nom de Kinley, étendue au soleil, me dit: «Chaque hiver, je me dis que je vais adopter un mode de vie hyper sain, et la première chose que je sais, c’est que je suis en train de me déhancher dans un club au son de Charli. Quand on entend cette musique… le corps prend les commandes. Je pense que tout le monde est du même avis. Pas question de se terrer chez soi cet hiver.» Son amie Jessi caresse le gazon piétiné et s’exclame, émerveillée: «Elle est carrément parvenue à nous mettre au vert.»

Photo: Nicolaia Rips.

Photo: Nicolaia Rips.
Si Charli semblait un peu décontenancée quant à la façon dont elle avait atterri là (selon la rumeur, elle aurait pris un vol Blade en pleine tournée), elle a conclu sa prestation par cette déclaration: «J’ai trouvé ça adorable. Ça ne ressemble vraiment à rien.» Puis, les yeux tournés vers son legs culturel: «Cette sculpture… Mouah!»
- Texte: Nicolaia Rips
- Traduction: Camille Desrochers
- Date: 17 octobre 2024

