220 personnes.
25 minutes.
4 gymnastes.
Et 1 docteur.
Angus Munro, directeur du casting chez Rick Owens depuis 17 ans, lève le voile sur le processus créatif derrière le gigantesque défilé printemps-été 2025 du célèbre designer – et raconte quelques souvenirs mémorables de ses années dans l’univers d’Owens.
- Texte: Steff Yotka
- Images gracieusement fournies par: Rick Owens & Eva Losada

Angus Munro n’est pas facilement déstabilisé. Ayant été juge pour la très populaire émission Model Behavior, diffusée en 2001 sur Channel 4, le vétéran du casting a l’habitude «que les camionneurs passent devant lui en le traitant de branleur» et il en faut plus que ça pour le perturber. Mais la gestion de 220 non-mannequins pour un défilé spectaculaire de Rick Owens, dans la chaleur caniculaire parisienne, a mis ses nerfs d’acier à rude épreuve.
«Pendant le défilé, on peut me voir faire ma petite Nellie Nerveuse avec mes écouteurs», lance Munro en riant lors de notre appel vidéo. Au sommet des escaliers du Palais de Tokyo, non loin des bas-reliefs des neuf muses, on peut voir Munro chorégraphier le défilé, dirigeant des hordes de mannequins avec la grâce du chef d’un orchestre humain céleste. Les voilà qui arrivent: Tyrone Dylan Susman dans une combinaison transparente et un manteau aux épaules saillantes, Allanah Starr dans une robe à plis drapée ornée d’une cape, Charles Star Matadin en cagoule dorée, Kat Q dans des tissus diaphanes aux épaules arquées vers le ciel. Un assemblage de corps sur une structure d’acier tenue par dix hommes forts.

Photo par Eva Losada. Image du haut: photo par Eva Losada.

Photo gracieusement fournie par Rick Owens.

Photos gracieusement fournies par Rick Owens.
«C’est le défilé le plus extraordinaire que j’ai jamais vu» m’a texté un collègue critique de mode.
Mais revenons à Munro au sommet des escaliers: «Même si vous pouviez me voir là-haut en train d’agiter frénétiquement les mains, je ressentais une grande sérénité. Je me disais qu’il n’y avait rien de plus à faire. Tout était en place. Il fallait que ça fonctionne.»
L’élaboration du défilé a exigé deux mois de préparation, de la paperasse, et un médecin.
«Au départ, il avait été question que le défilé soit uniquement composé d’étudiant·es et de professeur·es de la faculté de mode, mais le projet a évolué pour englober l’ensemble des fanas de Rick Owens, explique Munro. Et quiconque souhaite ne pas avoir recours à des mannequins professionnel·les dans une ville comme Paris, historiquement réputée pour être l’endroit le plus bureaucratique au monde – doit faire des pieds et des mains pour y arriver.»
D’où le médecin. Pour que les 220 personnes soient autorisées à participer au défilé à Paris, Munro a dû obtenir pour chacune d’entre elles un document officiel délivré par le gouvernement français. Pour ce faire, il lui a fallu mandater une petite agence de mannequins pour délivrer des permis de travail, puis demander à chaque participant·e d’apporter son passeport et son acte de naissance et de se soumettre à un examen médical. «Pour obtenir tous les documents, j’ai dû engager un médecin pour s’assoir là et tâter, mesurer, ausculter, examiner tous les personnages étranges et merveilleux que nous avions rassemblés, se souvient Munro. Je regardais Moon, avec ses globes oculaires tatoués et ses cheveux verts, et je me disais “j’espère vraiment que Moon va réussir son putain d’examen médical”.»
Moon l’a réussi, tout comme les 219 autres ami·es, admirateur·rices et membres de la famille de Rick Owens qui ont rendu le défilé possible. Aujourd’hui, Munro nous emmène dans les coulisses du défilé «Hollywood» printemps-été 2025 et se remémore 17 ans d’anecdotes à Owensville – alors qu’il s’affaire actuellement au casting de rue pour le défilé féminin printemps-été 2025 qui aura lieu à Paris en septembre. Ce qui le pousse à rester? «Rick est capable de transformer ce qu’il ressent dans son cœur en théâtre.»
Steff Yotka
Angus Munro
Ce défilé était incroyable. Je l’ai regardé, penchée en avant sur ma chaise, bouche bée.
Le plus drôle, c’est que je n’ai pas l’occasion de ressentir ça, parce que je suis dans les coulisses en train de chorégraphier le spectacle. Mais je sais de quoi je fais partie et combien c’est précieux. Je sais aussi à quel point je suis privilégié de susciter cette formidable loyauté de la part d’Owens. Il est, selon moi, le plus grand designer vivant au monde en plus d’être une personne d’une incroyable loyauté. Fait amusant, en janvier, pour le défilé masculin automne-hiver 2024, j’ai engagé un mannequin qui n’était pas né au moment de mon premier défilé avec Rick Owens. Je n’aime pas trop ce genre de choses, qui me font me sentir foutrement vieux, mais cette fois-là, ça ne m’a pas dérangé. Je me suis dit: «Wow, ça témoigne vraiment de tout le travail qu’on a accompli ensemble.»
C’est donc après 17 ans ensemble que Rick t’a finalement demandé de choisir 200 personnes pour un défilé?
Évidemment, celui-ci m’a rendu plus anxieux et fébrile que tous les autres. D’aussi loin que je me souvienne, chaque fois que j’ai fait la chorégraphie d’un défilé, j’ai dû surmonter un défi quelconque. La veille du défilé, Rick est venu me dire: «Oh non, est-ce que j’ai oublié de mentionner le feu? Oh, mon dieu, je suis désolé. Mais ouais, il y aura du feu.» Ou encore la fois où il m’a lancé: «Oh, est-ce que je t’ai dit que tout se déroulerait dans la noirceur totale?» Chaque saison, il y a quelque chose.
Il y a deux saisons, on avait des jupes aussi serrées que possible autour du genou, et des bottes plus hautes que jamais, et des lentilles colorées qui ne permettaient de voir qu’à travers un trou gros comme le chas d’une aiguille. Et plein de fumée pratiquement opaque, et une tonne d’escaliers. Celui-là était épique. Je me demandais sans cesse: «Mais qu’est-ce que je vais faire?»
Quand as-tu commencé à travailler sur ce plus récent défilé?
Deux mois avant le défilé, parce que si on veut créer quelque chose d’aussi grandiose, il faut le faire dans les règles de l’art. Mais ce n’est que quand j’ai eu 220 personnes devant moi, toutes vêtues de blanc, que j’ai vraiment compris que je devais leur faire faire le tour du bassin du Palais de Tokyo dans un ordre raisonnable. S’il y avait un endroit où je pouvais vraiment me planter, et à une échelle royalement industrielle, ce serait là, tu vois? Je ne te dis pas la pression!

Photo gracieusement fournie par Rick Owens.

Photo par Eva Losada.
Comment as-tu abordé le casting et fait tes choix finaux?
Un membre de notre équipe a parcouru les écoles de mode et s’est promené dans Paris pendant dix jours. Ensuite, on m’a présenté tous ces gens et j’ai fait une première sélection. Je savais que Rick voulait voir tout le monde, mais il y avait des problèmes d’ordre structurel que je devais régler pour que Rick n’ait pas à le faire. Rick n’a pas besoin de savoir pour toute la paperasse.
Normalement, pour un défilé de 40 à 50 modèles, je vois probablement 600 personnes. Dans ce cas-ci, j’ai probablement vu 500 personnes à distance grâce au casting de rue. Puis, les meilleures ont été sélectionnées pour venir me voir le premier jour du casting. Ensuite, je voulais également voir des mannequins. Mais je voulais aussi voir tous·tes les inconditionnel·les qui ont répondu à l’appel de candidatures d’AMC, et il y en avait des centaines – je dis bien des centaines. Ce n’est pas étonnant que tout le monde veuille participer à un défilé de Rick Owens. Je crois que tout le monde comprend que Rick Owens est une marque inclusive en se basant sur l’ADN que nous avons créé ensemble à travers l’esthétique de nos talents, si on veut, ou notre esthétique humaine. C’était là une occasion de vraiment le montrer, mais d’une manière délicate et non forcée.
Que recherches-tu chez les gens qui veulent défiler pour Rick?
Des personnes qui font preuve d’une certaine révérence. Qui sont sophistiquées. Qui dégagent aussi une forme de fragilité. Quand on les met dans les créations de Rick, leur stature s’agrandit et elles deviennent ces êtres puissants, hautement sophistiqués. Mais je crois que beaucoup de cette prestance découle d’une certaine fragilité. D’une révérence envers Rick, ou d’une irrévérence, ou parfois d’un je-m’en-foutisme. Je sais que je dis un peu tout, mais il y a plusieurs facteurs qui doivent coexister. C’est intangible.
Mais je ressens toutefois la puissance et la faiblesse intérieure chez ces personnes. Je considère l’une et l’autre comme des sources de pouvoir. Mais je ne choisis pas qui sera dans le défilé – je fais des suggestions. Rick a le dernier mot.
As-tu de bonnes histoires à raconter sur le casting de cette saison?
Il y a un type qui est venu au casting – Simon – qui se présente chaque saison. Je lui ai demandé: «Combien de fois as-tu défilé pour nous?» Et il a répondu: «Je ne l’ai jamais fait. Je viens au casting depuis 2010.» Ça faisait donc 28 fois qu’il se faisait dire non. Si ça, ce n’est pas un admirateur dévoué, je ne sais pas ce que c’est! Il est charmant, et cette fois-ci, il a enfin marché pour nous.
Miles Langford, un ami à moi, qui était mannequin à l’époque et que j’ai fait participer à de nombreux défilés, est aujourd’hui un tatoueur de renom qui tatoue tous les joueurs de football d’Angleterre. Même s’il a cessé d’être mannequin, il est revenu cette saison pour Rick. Il sait que je suis un passionné de football et il a amené son ami Cam[eron Humphreys], qui est défenseur central pour Rotherham United, une équipe de troisième division. Il adore Rick. Ils se sont donc présentés eux-mêmes, et ils ont adoré. C’était génial.
Jakob Jakobsson, que Rick a mentionné dans son communiqué de presse, a participé au tout premier défilé de Rick à New York. Il est venu avec son père et son fils. Il était superbe. Un autre gars, qui s’appelle Charles – il est français, évidemment –, on l’a mis exprès dans le premier groupe. Tyrone [Dylan Susman] et moi l’avons mis là parce qu’il a un physique fabuleux. Il a des airs de Lyle Lovett. J’aurais vraiment voulu le faire participer à un défilé avant, mais j’ai seulement eu l’occasion de le faire cette fois-ci. Il a été mannequin dans les années 80, puis a fait partie de la Légion étrangère française pendant 15 ans. Il m’a raconté à quel point c’était fou et brutal. Ensuite, il a travaillé sur des sous-marins pendant dix ans et maintenant, il est directeur de la confiserie de la gare de Paris. Je ne peux pas faire mieux comme histoire! Honnêtement, tout au long du processus, je me disais: «Je dois absolument me souvenir de tout ça.»

Photos par Eva Losada.

Photo par Eva Losada.

Photo gracieusement fournie par Rick Owens.
Peux-tu me parler un peu des gymnastes et de la création de la pièce de décor unique avec laquelle elles défilent? Je crois que le communiqué mentionnait que les femmes avaient participé au défilé printemps-été 2016, où elles étaient harnachées l’une à l’autre.
L’idée a évolué dans l’esprit de Rick. Il regardait des parades et tout ça. Je ne sais pas si c’est ce que Rick pensait, mais pour moi, la gymnastique était en quelque sorte la glue qui tenait le tout ensemble, qui empêchait que ce soit simplement une longue procession de personnes. C’est ce qui l’a éloigné du paganisme et lui a donné… Je ne veux pas dire un esprit olympique, mais une certaine majesté. J’avais l’impression d’être en Égypte ancienne ou en Mésopotamie, mais aussi dans le futur. On se serait cru dans Dune, dans Star Wars. C’était juste trop génial.
Ylva, la gymnaste en chef, et une autre d’entre elles, il me semble, avaient participé au défilé où elles étaient attachées ensemble. La vision de Rick s’est pleinement concrétisée. Il nous a fallu surmonter quelques obstacles parce qu’il faut des gens très forts pour porter le truc. On a donc dû trouver ces gars-là. C’est un processus de rétro-ingénierie: voici ce qu’il veut faire. Est-ce qu’on peut construire cette structure? Est-ce qu’elles pourront marcher dessus? De combien de personnes avons-nous besoin pour la transporter? Est-ce qu’elles pourront monter et descendre les escaliers? Au final, c’était extraordinaire.
Quand je suis allée en coulisses avant le défilé, à la seconde où j’ai ouvert la porte, un des culturistes qui portaient les gymnastes se tenait juste là, avec une bande de résistance enroulée autour de son pied, en train de faire de la musculation. C’était l’homme le plus imposant et le plus musclé que j’avais jamais vu de ma vie. Je me suis dit: «J’ai vraiment hâte de savoir ce qu’il va se passer.»
Ah, c’était sans doute Kenny, le quart-arrière! Il est certainement digne de mention.
Depuis que tu travailles avec Rick, on t’a demandé d’accomplir ce qui, pour d’autres, pourrait sembler être des missions irréalisables: trouver des femmes qui veulent être harnachées l’une à l’autre, trouver des culturistes pour porter une plateforme, trouver des hommes qui acceptent d’avoir la bite au vent sous une robe dans un défilé de mode…
D’ailleurs, avant le casting pour le défilé des bites… Je te jure, je n’avais jamais reçu autant de photos de bites de toute ma vie.
Les as-tu sélectionnés sans leur pantalon?
Non. Mais je t’avoue que… J’imagine que je peux dire ça? Disons qu’avec le recul, on aurait sans doute dû le faire, parce que certaines tenues étaient, comment dire… moins impressionnantes. Mais ouais, on m’a demandé tout ça, et plus encore. Peu importe ce que c’est, je suis partant. Il peut me demander n’importe quoi. Je ferais n’importe quoi pour Rick.

Photo par Eva Losada.

Photos gracieusement fournies par Rick Owens.

Photo par Eva Losada.

Photo par Eva Losada.
Dans l’univers de Rick Owens, il y a beaucoup de gens qui ne sont pas vraiment des mannequins, mais plutôt des personnages cools et intéressants qui reviennent régulièrement. Comment les as-tu trouvés et pourquoi est-il important pour toi de maintenir ces relations? J’adore trainer avec Sam, le grand chauve, à chaque défilé.
C’est moi qui l’ai découvert.
Comment as-tu fait pour le trouver et le convaincre de faire ça? Les 363 autres jours de l’année, il est un simple commis d’épicerie, quelque part en Angleterre!
Je n’arrive pas à croire que Sam et toi vous connaissez!
Oh, il est si gentil!
Je suis comme son grand frère. Il est adorable, tellement adorable! J’ai commencé à chercher en dehors des lieux habituels très tôt dans ma carrière, parce que j’ai vite compris qu’il n’y avait pas suffisamment de visages et de personnages comme ceux qu’on recherche dans les canaux traditionnels. Donc on a fait beaucoup de casting de rue. Pendant l’année, je vois des gens sur Instagram, ou mon équipe m’envoie des idées. On a trouvé Moon, avec les globes oculaires tatoués, sur Instagram. Sam, on l’a trouvé à Londres. J’ai toute de suite su que ça fonctionnerait.
Comment es-tu devenu directeur de casting?
La réponse est simple. J’ai fréquenté un pensionnat très exclusif nommé Eton College, et quand j’en suis sorti, tout ce que je voulais, c’était boire, consommer des drogues, coucher avec des femmes et faire de la moto. J’ai fini par sortir avec une agente de mannequins. On a emménagé ensemble et elle rentrait à la maison avec des piles de polaroïds des gens que l’agence avait repérés. Et je me disais: «Celui-là est bon. Celle-là est bonne, et celle-là, et lui aussi.» Et elle me disait: «Wow, tu es vraiment doué pour ça.» J’ai donc fini par devenir agent de nouveaux visages, puis j’ai été promu à la division Élite à Londres. Plus tard, je suis devenu le booker en chef, et je représentais Naomi et littéralement tout le monde dans les années 90.
Quand je suis parti de là, je suis allé travailler en tant que directeur de casting pour un photographe célèbre. Je suis ensuite passé au casting, et les stylistes avec qui ce photographe travaillait m’ont demandé mon avis. Iels étaient genre «Oh mon Dieu». Iels me disaient: «On adore ta vision, voudrais-tu faire un défilé?» Et le premier que j’ai fait, c’était pour Louis Vuitton.
Dernière question: pourquoi n’étais-tu pas mannequin dans celui-ci?
On a fait un défilé il y a quelques années [en 2015] dans lequel il y avait beaucoup de gens d’OWENSCORP, et on en avait discuté à l’époque. Mais j’ai rapidement rappelé à tout le monde que si j’étais dans le défilé, qui allait le chorégraphier? C’était une bonne excuse pour justifier le fait que je ne voulais pas vraiment participer. Je le ferais si Rick me le demandait. J’ai participé à une émission de télé dans les années 2000 qui était très populaire ici [au Royaume-Uni], et j’ai eu mes 15 minutes de gloire, mais c’était horrible, avec les camionneurs qui passaient devant moi en me traitant de branleur, et tout ça. Je préfère rester dans l’ombre.

Photo par Eva Losada.

Photo par Eva Losada.
- Texte: Steff Yotka
- Images gracieusement fournies par: Rick Owens & Eva Losada
- Traduction: Gabrielle Lisa Collard
- Date: 6 aout 2024

