Retour sur les semaines de la mode printemps-été 2023
Un récapitulatif de 26 jours de défilés et de festivités avec Balenciaga, Prada, Eckhaus Latta et bien d’autres.
- Texte: Steff Yotka
- Illustrations: Camille Leblanc-Murray

Il faut 26 jours pour voir l’ensemble des collections printemps-été 2023 présentées successivement à New York, à Londres, à Milan, puis à Paris. En chemin, on en apprend beaucoup sur les démarches des designers. Certaines des pièces fantasques de Noir Kei Ninomiya ont par exemple été fabriquées avec du caoutchouc recyclé issu d’une collaboration avec la marque de bottes Hunter. La harpiste Mary Lattimore s’est produite en concert pendant le défilé d’Eckhaus Latta tandis que c’est la multi-instrumentiste Eartheater qui a offert une prestation lors du défilé d’Acne Studios. Les poupées utilisées comme bébés chez Balenciaga ont un nom: Lola. 87% de la gamme de Stella McCartney a été confectionnée de façon durable, un nouveau record pour la marque. Francesco Risso a joué du violoncelle sous le pont de Manhattan pour Marni.
Ces pépites pseudo-informatives ont inondé les médias sociaux pendant quatre semaines, rivalisant de croustillance pour captiver le public, mais laissant entrevoir aussi une certaine quête de sens. Après avoir étudié les centaines de collections dévoilées pour la saison printemps-été 2023, on constate que la mode ne suivra pas une seule et unique ligne directrice cette année.
Pour vous mettre en contexte, a eu lieu l’année dernière la première «vraie» Semaine de la mode post-pandémie. Elle a d’ailleurs été menée de front par des créatrices qui privilégiaient la sensualité et le dénudement. Pensons notamment aux collections de Nensi Dojaka, de Supriya Lele, de KNWLS, de Collina Strada et de Miu Miu, dont les pièces étaient taillées de manière à montrer les corps. La presse qui couvre l’industrie a qualifié ce phénomène d’«habillement de réémergence», une tendance toute prête à être adoptée par le public. Autrement dit, il s’agissait un peu du hot girl summer de la mode.
Cela dit, la prochaine saison n’ira pas dans ce sens. Au lieu de boucler ce mois de manière unanime – bien que les boucles aient encore la cote chez Acne Studios et Cormio – les collections présentées dans les quatre villes et pays ont produit une symphonie d’idées contradictoires sur la beauté, le dynamisme, l’artisanat et la communauté. Voici donc les points forts des Semaines de la mode.


L’HEURE DE VÉRITÉ
Jonathan Anderson se passionne depuis longtemps pour le rapport conflictuel entre la mode du quotidien et celle que nous montrent les médias sociaux. Avec son défilé JW Anderson printemps-été 2023, mis en scène dans une arcade londonienne éclairée au néon, le designer a fait plus qu’explorer les minces frontières qui séparent le réel, l’irréel et le surréel: il les a carrément effacées. Ont ainsi défilé des robes métalliques en forme de bulle rappelant les rétroviseurs de sécurité routière; des robes de soirée à bretelle unique assemblées comme ces sacs en plastique dans lesquels on transporte des poissons rouges; un haut à corsage bain de soleil fait de touches de claviers. «Un univers parallèle où des personnes piégées dans leurs ordinateurs, entre leurs claviers et leurs écrans de veille, explorent d’autres dimensions», annonçait le communiqué de presse.
Anderson n’est pas le seul à remettre en question notre rapport à la réalité. Matthieu Blazy, chez Bottega Veneta, a cherché à tromper nos sens avec des motifs à carreaux et du denim imprimés en trompe-l’œil sur du cuir souple. Chez Prada, Miuccia Prada et Raf Simons ont fait faire des peintures sur du papier, lesquelles ont ensuite été froissées et déchirées, puis scannées et imprimées telles quelles sur des robes de soirée à plis et à contours bruts. Les convives du défilé de Gucci ont eu droit à une supercherie d’un tout autre ordre quand le mur amovible qui divisait la passerelle (et le public) durant la première moitié du spectacle a été levé: les modèles qui paradaient jusque-là de chaque côté étaient en fait des jumeaux et jumelles; le défilé s’est donc poursuivi en tandem au grand étonnement de l’assistance. Sinon, en matière de ruse plus modeste, Balengacia a exposé ses sabots hollandais «en bois»… fabriqués avec du bois synthétique. Même la tendance des justaucorps – pensons à celui en filet transparent orné de cristaux que Bella Hadid a porté lors de la présentation de Stella McCartney – nous joue des tours en nous faisant douter de ce qui relève respectivement du corps et du vêtement.
À ce sujet, c’est justement le coup d’éclat de Coperni qui a mené le milieu de la mode à se remettre en question. Debout sur une plateforme, Hadid a été aspergée de Fabrican, un produit liquide en aérosol qui se solidifie rapidement, inventé par le Dr Manel Torres dans les années 2010. Le matériau a ensuite été moulé de manière à former une robe blanche parfaitement ajustée à son corps. Les gens qui ne se trouvaient pas dans la salle ont sans doute adoré regarder leur vedette préférée, presque nue, se faire ainsi vêtir. Cependant, l’intention derrière cette démarche inédite a laissé perplexes plusieurs personnes présentes sur place. Comme l’a écrit Rachel Tashjian dans Harper’s Bazaar, «[l]e communiqué du défilé mentionnait que la collection s’adressait “à toutes les femmes du monde”. Vraiment? Selon moi, cette robe représente plutôt la façon dont les femmes altèrent leur image afin de se conformer aux stupides attentes des hommes.» Voilà qui s’appelle remettre les pendules à l’heure.


LA FACE ILLUMINÉE
DE LA LUNE
La fesse droite de Jacob Bixenman, révélée par le pantalon en tricot à jambe unique qu’il a porté lors du défilé d’Eckhaus Latta, a tôt fait d’annoncer que la prochaine saison se placerait sous le signe du popotin. Quelques jours plus tard, les modèles de Maryam Nassir Zadeh ont d’ailleurs marché avec des vêtements découpés à l’arrière, comme de minuscules tabliers et napperons qui laissaient voir leurs sous-vêtements pastel. Le concept de la nudité fessière a été aperçu chez d’autres designers: Nensi Dojaka a agencé des strings en forme de cœur à ses robes transparentes et Ludovic de Saint Sernin a embelli les siens avec des initiales en cristal. L’une des beautés de Carly Mark, la créatrice de Puppets and Puppets, a paradé le derrière voilé d’un seul et unique ornement en papillon, et GCDS a présenté des pantalons de style jambière. Même les collections plus classiques comportaient des morceaux découvrant les postérieurs. Pensons aux ficelles exposées des strings de Bally, ou aux robes de Prada, opaques à l’avant et intentionnellement transparentes à l’arrière. Lors du défilé à la fois chic et ordinaire de Bottega Veneta, on a pu constater l’absence du pantalon – une personne a d’ailleurs paradé seulement vêtue de collants et d’un pull bleu marine à col ras du cou.
L’ère du lifting fessier à la brésilienne s’avère peut-être en déclin, mais force est de constater que le derrière, en tant que zone érogène, supplantera le ventre cette saison. Glenn Martens, de Diesel, a en outre envoyé des dildos anaux en verre de Murano à titre d’invitations à son défilé. Quelques convives ont pris cette missive à cœur: au premier rang, le photographe Quil Lemons a baissé son jean si bas qu’on a aperçu un croissant de sa lune.


L’EAU N’OUBLIE PAS SON DÉFILÉ
Ce ne sont pas seulement les semaines pluvieuses consécutives qui ont fait en sorte que l’eau a tracé son chemin vers les défilés, ou que le public a assisté, trempé, aux présentations de Moncler à Milan et de Givenchy à Paris. En effet, les créations à caractère aquatique étaient omniprésentes: pensons aux coutures en vaguelettes de Burberry et de Moschino ou aux vêtements mouillés de SC103 et de DI PETSA.
Demna a évoqué la boue – thème central de la présentation de Balenciaga – comme le symbole de notre réconciliation avec la Terre. On pourrait d’ailleurs avancer que ce récent défilé s’inscrit dans la lignée de ses précédents spectacles consacrés à la nature, lesquels ont notamment joué avec les idées de l’eau, du feu, du cinéma et du globe de neige (pour dépeindre la crise climatique). Or, en observant les modèles se salir dans les coulisses, on aurait plutôt dit une réflexion sur les effets de l’environnement sur les vêtements. Luke et Lucie Meier de Jil Sander ont assuré malgré la pluie et fourni à leurs modèles des parapluies lors de leur défilé extérieur. Parce qu’après tout, les gens qui porteront ces vêtements dans la vraie vie le feront dans un monde de plus en plus inquiétant, un monde qui, en raison du réchauffement planétaire, n’a jamais été aussi humide.


J’AI ENVIE D’UN ENCAS
On a pu apercevoir Pierce Abernathy, un chef célèbre sur Tik Tok, aux premiers rangs des défilés, de New York à Paris. Il a d’ailleurs proposé ses recommandations de restaurants pour que le public puisse se rassasier dans chaque ville. (Merci Pierce!)
On dit souvent qu’on mange d’abord avec les yeux et en ce sens, les convives n’ont pas eu à chercher bien loin pour assouvir leur appétit. Collina Strada a ouvert le bal avec un sac (littéralement) fabriqué à partir de brocoli, tandis que Balenciaga l’a clôturé avec un sac de croustilles Lays en cuir. Luar a dévoilé des étuis à Stella Artois en cuir, l’une des modèles de BARRAGÁN avait une cannette de Coca scotchée sur la main et S.S.Daley a fait parader ses hommes avec des paniers à œufs. «Te souviens-tu de l’époque où l’on servait des encas durant les spectacles, à tout le moins une bouteille d’eau?» A-t-on pu entendre dans l’assistance juste avant le défilé de Dries Van Noten à Paris… Gardez l’œil ouvert pour savoir qui apportera en premier son brocoli à un défilé cet hiver, ou encore qui remplira son sac Balenciaga de véritables croustilles.


LE DENIM NE DORT JAMAIS
Le débat entre le jean ample et le skinny est usé. Aujourd’hui, on travaille le denim de toutes les manières: déchiré chez Diesel, corseté chez Versace, Givenchy et Burberry, teint à l’acide chez Cormio, délavé dans la mer chez Blumarine. Mais pourquoi? POURQUOI? «Parce qu’il est abordable», a répondu une personne de la rédaction, qui se demandait par la même occasion si le retour en force du look jean intégral avait un lien avec la récession imminente.
Le denim s’avère en effet peu coûteux pour les designers, rentable au détail, tout comme il occupe une place importante dans la tendance post-normcore remarquée cet automne par notre équipe de rédaction. Notre obsession pour l’esthétique Y2K évolue rapidement vers celle du milieu des années 2000, époque à laquelle les tenues en denim et autres versions subversives de ce basique typiquement américain volaient la vedette. Pensons à Britney et à Justin aux American Music Awards; à Posh Spice et David Beckham dans leurs accoutrements délavés assortis; aux jeans de style papa qui composaient la première collection de Vetements. En somme, la chose qu’on connaît le mieux demeure la plus facile à subvertir.


LE DILEMME DES DIVAS
Apercevoir des personnalités aux premières loges de la Semaine de la mode n’est pas nouveau. Or, cette année, ce sont surtout des chanteuses célèbres qui se sont associées aux griffes. Ainsi, Cher s’est retrouvée sur le podium lors du défilé de Balmain et dans la première rangée pour celui de Rick Owens. Janet Jackson et Erykah Badu se trouvaient dans l’assistance pour la présentation de Thom Browne. Madonna a fait la tournée des défilés new-yorkais (et s’est surtout fait remarquée à celui de Marni). Ça change des hordes de starlettes montantes – les «amies des marques» – que l’on voit d’ordinaire se presser aux abords des passerelles. Cette année, donc, on réservait la place aux légendes.


LA BEAUTÉ PEUT-ELLE ÊTRE UN BAUME?
Outre Simone Rocha qui entre dans sa phase hardcore avec sa première collection masculine, on s’aperçoit que même les créatrices les plus hardies s’adoucissent. KNWLS, Chopova Lowena, Collina Strada, Kiko Kostadinov et Cormio ont toutes exposé d’élégantes gammes de pièces en soie, en satin, en taffetas et en jersey étagé aux tons pastel.
Toutefois, voyons cela moins comme l’assouplissement de leur audace que le repositionnement de notre époque. Après des années de galère, pas si lointaines d’ailleurs, les designers qui montrent de la suite dans les idées cherchent les fleurs parmi les ronces. Chopova Lowena a consacré toute sa collection à un festival bulgare célébrant la rose et remplacé les mousquetons rigides qui ornaient certaines de ses robes par des attaches en soie, tandis que Charlotte Knowles et Alexandre Arsenault, qui présentaient leur collection à Londres quelques heures avant, disent avoir voulu créer quelque chose de «plus joli et de plus léger» pour les femmes guerrières. Acne Studios a mis à l’honneur les rosettes, les rubans et les boucles lors de son grandiose défilé parisien. MM6 a opté pour l’esthétique du ballet avec des camisoles étagées et des robes rose pâle. Et Rei Kawakubo est même allée jusqu’à réintroduire les fleurs, ainsi que les plumes, dans sa collection printemps-été 2023.
«Je me tourne vers le joli, vers la beauté, et je pousse le concept vraiment plus loin», a lancé le seigneur gothique de la mode Rick Owens lors de son défilé, durant lequel on a pu découvrir des robes colonnes translucides en cuir et des robes surdimensionnées roses en tulle à épaules articulées. À Paris, Dries Van Noten a eu la même idée, mais l’a concrétisée de manière différente: le designer a orné ses vêtements de délicates petites fleurs étagées. À propos de ce kaléidoscope de couleurs, il a déclaré ceci à Luke Leitch du Vogue: «La vie peut réellement être belle.»


UN PASSE-DROIT POUR LE PODIUM
Qui a besoin de top-modèles quand on a des ami·e·s? En effet, les proches des designers ont paradé dans les quatre villes où la Semaine de la mode a eu lieu: la photographe Petra Collins a marché pour Blumarine à Milan et pour Courrèges à Paris; la galeriste Lucy Chadwick a pavané pour Bottega Veneta et Brenda Welsher, Blake Abbie et Brianna Box ont été aperçues à la présentation new-yorkaise de Peter Do.
L’éternelle meilleure amie du milieu de la mode, Hari Nef, a fait une faveur à ses BFF Eckhaus Latta et JW Anderson en défilant sur leurs passerelles, tandis que Miuccia Prada a invité Emily Ratajkowski, Ethel Cain et FKA twigs à marcher pour Miu Miu. Dans certains cas toutefois, la filiation l’a emporté sur l’amitié: Laura Lowena-Irons de Chopova Lowena a demandé à son frère de monter sur scène à Londres et Jezabelle Cormio de Cormio a fait appel à sa mère pour sa présentation milanaise.


MODE QUI ROULE N’AMASSE PAS MOUSSE
Rien ne fait réagir le milieu de la mode plus intensément qu’un lancement ou une retraite. Cette saison, on a eu droit aux deux. L’industrie a accueilli Maximilian Davis chez Ferragamo, Rhuigi Villaseñor chez Bally, Marco de Vincenzo chez Etro, Ib Kamara chez Off-White et Filippo Grazioli chez Missoni. Elle a aussi fait ses adieux à la collaboration punk et pimpante entre Riccardo Tisci et Burberry, tandis que le poste de Matthew Williams chez Givenchy, tel que l’avançait un article du New York Times, a été remis en question. Le moulin à rumeurs tourne également à plein régime en ce qui concerne Louis Vuitton. Qui succédera à Virgil Abloh? Plusieurs s’attendent à une annonce ce mois-ci.
Mais le changement constant est-il vraiment bénéfique? Lors de la Semaine de la mode de Paris, les équipes de rédaction se sont réunies à la librairie 7L de Karl Lagerfeld pour assister au dévoilement de Karl Lagerfeld: A Line of Beauty, l’exposition qui sera présentée au Metropolitan Museum of Art à l’occasion du prochain Met Gala. S’il y a une chose que Lagerfeld – qui a été le grand manitou de Chanel et de Fendi pendant près de 40 ans – maîtrisait, c’est bien la continuité. Précisons que la cohérence n’engendre pas forcément l’ennui. Le caractère polymathe de Lagerfeld a donné lieu à des créations diverses et fascinantes tout au long de la carrière du designer. Pensons à ses robes en forme de pommeau de douche chez Chloé, à ses sacoches de style Las Meninas confectionnées avec des sacs 2.55 chez Chanel, à ses pièces en fourrure dignes des contes de fées chez Fendi, ou encore aux complets minimalistes de sa marque homonyme. Mais bon, trêve de rétrospection… S’il y a bien une constante en mode, c’est le changement.
- Texte: Steff Yotka
- Illustrations: Camille Leblanc-Murray
- Traduction: Francis Rose
- Date: 7 octobre 2022

