Le charme exquis de Willem Dafoe
L’acteur au charisme atypique pimente les productions hollywoodiennes depuis des décennies. Et dans le nouveau film de Yorgos Lanthimos, il est plus Dafoe que jamais.
- Entrevue: Alex Frank
- Photographie: Tom Kneller
- Stylisme: Thom Bettridge

Comment décrire la joie toute particulière que l’on ressent lorsque Willem Dafoe – cet acteur surprenant que l’on a pu voir dans nombre de films fascinants et intelligents au cours des 40 dernières années – apparaît à l’écran? Difficile de le traduire en mots, même après avoir vu Poor Things, le nouveau long métrage de Yorgos Lanthimos dans lequel joue Dafoe. Par ailleurs, la collaboration entre ces deux grands noms semble tellement couler de source qu’on se demande pourquoi ils n’avaient encore jamais travaillé ensemble. D’une certaine manière, la démarche créative et la trajectoire de Lanthimos s’apparentent à celles de Dafoe; les deux partagent un même penchant pour l’absurde et une facilité à se faufiler dans le courant dominant tout en restant en marge. Lanthimos a réalisé un peu de tout, autant des comédies noires comme Canine que des productions à l’humour tout aussi déjanté, mais davantage grand public, comme The Favourite; Poor Things, un conte hollywoodien nouveau genre à la fois surréaliste et attachant, est quant à lui juste assez accessible pour avoir le potentiel d’offrir à Lanthimos son meilleur box-office à ce jour – sans sacrifier ce qui le rend remarquable.
Dafoe incarne Godwin Baxter, un chirurgien frankensteinesque au visage mutilé qui ramène à la vie une jeune femme récemment décédée (celle-ci, jouée par une Emma Stone magistrale dans son absence de coordination, doit littéralement réapprendre à marcher et à se mouvoir comme un être humain tout au long du film). Le personnage de Baxter met en lumière tout le talent et le génie de Dafoe: ses excentricités (ici, il rote des bulles); son aisance naturelle au sein d’un univers aux dimensions étranges, quasi hallucinatoires, en l’occurrence une version futuro-psychédélique d’une vieille cité européenne; l’inquiétante étincelle dans ses yeux; et, pour finir, l’émotion et le pathos au cœur de son existence. Difficile, donc, de décrire la pluralité de sensations exquises que procurent les prestations de Dafoe, mais pourquoi s’obstiner à trouver les mots justes quand on peut simplement se délecter de voir l’artiste à l’œuvre?
Dafoe, qui a grandi au Wisconsin, a commencé sa carrière au théâtre sur la scène expérimentale du New York des années 70 avant de passer au monde du cinéma. Sa filmographie se présente aujourd’hui comme un exemple à suivre pour quiconque veut réussir dans le métier, et démontre qu’il tend à choisir des films ambitieux faits par des réalisateurs ambitieux: The Last Temptation of Christ de Martin Scorsese, jugé blasphématoire par l’Église catholique; le mystérieux et sadomasochiste Antichrist de Lars von Trier; The Lighthouse, la déroutante réflexion sur le mythe et la folie signée Robert Eggers. Il a même joué – et presque volé la vedette – dans le projet qui a inauguré l’ère Marvel au grand écran, soit le film Spider-Man paru en 2002, dans lequel il incarne Green Goblin, un méchant au rire sardonique qui semble avoir été créé sur mesure pour lui. S’il a tenu quelques premiers rôles – notamment dans The Last Temptation of Christ qui le met en scène dans la peau de Jésus –, sa notoriété repose avant tout sur sa façon puissante de pimenter les projets dans lesquels il tient un rôle de soutien.

Willem porte: chemise Simone Rocha, débardeur Y/Project et jean Eckhaus Latta. Sur l’image précédente, Willem porte: blouson Prada, chemise Prada, pantalon Prada, chaussures Our Legacy et cravate Prada.
Peu importe le rôle qu’il incarne, Dafoe est indéniablement mémorable, et pas seulement parce que son visage anguleux (dont les traits sont exagérés dans Poor Things à l’aide de prothèses) ne ressemble en rien à celui de la vedette hollywoodienne typique. Chacune de ses apparitions au grand écran se distingue par un détail indéfinissable – un accent prononcé ou inusité, une espèce de nervosité ou de vulnérabilité, une fantaisie, une folie électrisante – qui se loge dans notre subconscient. Il suffit de regarder Wild At Heart de David Lynch, dans lequel Dafoe joue un criminel à glacer le sang, pour comprendre ce dont cet acteur est capable. Bien qu’il ait été en nomination pour un Oscar à quatre reprises – la dernière fois pour sa tendre interprétation de Vincent Van Gogh dans At Eternity’s Gate –, on ne lui a toujours pas décerné de statuette dorée, fort probablement parce qu’il choisit des films qui ébranlent l’électorat de l’Académie plutôt que de chercher à s’attirer les faveurs de celui-ci. Qu’importe. Au cours des quatre dernières décennies, le public a eu la chance de voir cet artiste surdoué, curieux et incomparable, évoluer en périphérie de la culture pop, et Poor Things confirme ce que nous savons depuis le début: voilà un talent à ne pas sous-estimer.
Depuis sa résidence de Rome, Dafoe, 68 ans, discute par appel vidéo de ce qui le passionne.
Alex Frank
Willem Dafoe
La grève, qui a entraîné un arrêt de travail dans tout Hollywood, vient de prendre fin. On vous a déjà décrit comme un ergomane – qu’avez-vous fait de votre temps libre? Comment avez-vous entretenu votre feu sacré?
J’ai une certaine facilité à faire autre chose. Il n’y a pas assez d’heures dans une journée pour me permettre de faire tout ce que j’ai à faire. Mais je pense que ce qui est le plus difficile, c’est que j’aime faire quelque chose qui me stimule ou qui me met au défi ou qui me pousse dans l’action. J’aime être en mouvement. J’aime me réveiller en sachant que j’ai quelque chose de précis à accomplir. C’est ce qui est bien sur un plateau de tournage. On a toujours quelque chose à faire et c’est chaque fois quelque chose de différent.
Même quand on n’est pas en train de tourner ou de jouer, on est généralement en train de se préparer à le faire. Et étant donné les restrictions qu’entraînait la grève, pour que l’on conserve un certain pouvoir dans les négociations, tout a été suspendu. Donc non seulement l’avenir était incertain, mais on ne parlait même plus de l’avenir. Quand on crée des choses et qu’on a un mode de vie nomade, qu’on vit un projet à la fois, c’est assez stressant de voir le robinet se fermer.
On pourrait presque dire que vous êtes pigiste, un peu comme moi, mais à une échelle différente. De mon côté, quand je n’ai pas de travail, je me sens à la dérive.
Je pense que c’est ça qui a été difficile. Est-ce que j’ai souffert? Seulement à cause de ça. Mais c’est aussi que… c’est un dur rappel à la réalité. Ça te rappelle à quel point tu es chanceux de faire un travail qui te plaît. Et ça te rappelle aussi que tu pourrais faire autre chose si tu y étais contraint.

Willem porte: peignoir Tekla, chemise de pyjama Bode, pantalon de pyjama Bode et chaussures Bode.
Vous avez parlé de préparation. Comment vous préparez-vous pour un rôle?
Il faut faire tout ce qu’on sent qui est nécessaire pour se sentir confiant et investi. Pour être capable de faire semblant, capable de dire: «Cette personne, c’est moi. Personne d’autre que moi. Je suis cette personne.» Alors, comment on y arrive? Il faut soit faire des recherches, soit faire quelque chose qui permet de s’investir dans le personnage, de se l’approprier; avoir une démarche qui nous donne assez d’assurance pour qu’on se donne le droit de faire semblant. Parfois, ça prend très peu de choses. Parfois, c’est très poussé.
Quand vous avez incarné Van Gogh, j’imagine qu’il y a eu beaucoup de recherches?
En lisant toutes ses correspondances, des biographies sur lui, des histoires sur lui, des analyses sur lui – les choses avaient un sens différent pour moi. Mais j’ai dû apprendre à peindre, parce que le rôle impliquait de peindre pour vrai. Et puis, bien sûr, la beauté de la chose est que c’est ce qui est devenu la clé. Après ça, ma vie était celle de Van Gogh, parce que j’étais investi dans le personnage. C’est ce sentiment qu’on recherche. Pour un film comme Poor Things, je peux lire le roman. Je peux lire le scénario. Je peux travailler un accent. Je peux apprendre à faire des points de suture…
Attendez – vous avez appris à faire des points de suture pour jouer un chirurgien dans Poor Things?
En effet, en effet.
Qui vous a appris à le faire?
Une femme qui travaillait dans une morgue à Budapest. L’une des références à la morgue municipale. Et elle était une merveilleuse professeure, très exigeante. C’était son boulot. Elle était jeune, en plus. Elle consacrait tous ses temps libres aux jeux vidéo. On s’entraînait sur des morceaux de viande, on coupait, on écorchait. Peut-être que c’était excessif comme préparation, mais voici ce que ça fait: ça me donne une légitimité. On apprend quelque chose et ça nous permet d’approfondir le rôle. Ça ne veut pas nécessairement dire qu’on va utiliser cette nouvelle compétence dans le film, mais ça nous donne une expérience qu’on n’avait jamais eue avant et ça nourrit notre jeu. Ça précise ma place parce que ça me transforme. Il y a le moi qui ne savait pas faire de points de suture, et le moi qui sait faire des points de suture. Ça m’aide à affirmer que ma vie a changé. Donc, je suis Godwin Baxter.
À quel point avez-vous maîtrisé l’art de la suture? Disons que j’étais à Rome et que je me coupais accidentellement, vous pourriez me recoudre?
Je pense bien que oui, je pense bien que oui.

Willem porte: t-shirt Jil Sander et jean A.P.C..

Willem porte: blouson Lemaire.
Comment êtes-vous sur un plateau? On imagine parfois les acteurs comme des êtres sérieux et taciturnes.
Je suis un type bien. Gentil. J’aime être sur un plateau. Parce que c’est là que ça se passe. Je ne traîne pas dans ma roulotte. J’ai fait des tournages entiers sans mettre le nez dans ma roulotte. C’est plaisant de regarder les autres jouer. Quand ça fait un certain temps qu’on est sur un plateau, ça devient un peu ennuyant, un peu fastidieux. On doit attendre beaucoup. Mais reste que c’est un environnement spécial. Quand on regarde les autres, ça nous donne une idée de la dynamique de groupe et on voit tout ce qui se passe. Je ne peux pas attendre dans ma roulotte que quelqu’un cogne à ma porte pour me dire «Willem, c’est à toi», arriver sur le plateau et tourner pendant 30 secondes. J’aime être sur place, voir qui se chamaille, qui a du bon temps, voir comment s’est passée la dernière scène, voir s’il y a eu un pépin avec la dernière prise. Tout ça entre en compte. Donc, comment suis-je sur un plateau? Je suis un peu voyeur, sur un plateau. J’aime traîner avec les autres.
Quand la caméra se tourne vers vous et que vous êtes dans votre personnage, pouvez-vous me dire ce que vous ressentez? Physiquement et mentalement? Qu’est-ce qui se produit, d’un point de vue existentiel?
Quand on joue, on fait quelque chose. Avec grâce et avec une concentration surhumaine. Parce que même les émotions viennent de l’action. Je fais confiance à l’action. Je fais confiance au «faire». Comme un danseur, on me donne une musique, donc je n’avance pas à l’aveugle. Ou un musicien qui fait des gammes. On crée quelque chose, et ce qui est beau, c’est de s’y appliquer, puis de jouer. D’aller d’une note à l’autre. Et si ça semble ennuyeux – si ça ne semble pas naturel et vivant –, c’est qu’on ne le fait pas bien. Parce que quand on avance une note à la fois, la beauté de la chose réside dans la façon dont on passe d’une note pour aller à la suivante, et c’est pareil pour le jeu d’acteur, la beauté de la chose réside dans la façon dont on passe d’une action à une autre.
Et quand je parle d’action, j’inclus aussi le langage. Interagir avec un élément du décor peut être une action. Regarder quelqu’un peut être une action. Passer d’une chose à une autre. Vous avez dit existentiel, et ça m’a paru un peu lourd, mais oui, en fait, la caméra nous impose une magnifique discipline. C’est comme avoir un revolver sur la tempe. Donc il faut être maître de soi. Il faut être incroyablement présent.
Au quotidien, on devrait toutes et tous s’efforcer d’être dans le moment présent, mais on n’est pas contraint de l’être. On a toutes sortes de distractions, toutes sortes de moyens de s’évader. Mais d’un point de vue existentiel, ce serait merveilleux de pouvoir vivre notre vie avec le même degré d’attention que lorsqu’on joue un personnage et qu’on est dans la zone. Parce que ça consiste à relier les points. À faire une chose à la fois. Et si on pouvait faire ça toute notre vie, alors il n’y aurait plus de mort. Il y aurait seulement une fin.
Vous semblez aimer travailler avec des réalisateurs qui ont une vision claire, une signature qui leur est propre. Cronenberg, Scorsese, Lynch, Ferrara, Schrader, et maintenant, Lanthimos. Qu’est-ce qui vous attire chez eux?
Ils ont fait des trucs qui m’intéressent, ce qui fait que je veux m’associer à eux. C’est une question de vouloir aider – je veux servir de matériau pour ces personnes qui font des choses intéressantes. Et ça revient toujours un peu à ça: ce qui compte, ce n’est pas soi. On est au sommet de notre art quand on s’oublie. Il faut se consacrer à quelque chose à l’extérieur de soi et, ironiquement, je pense que c’est de cette manière qu’on s’épanouit vraiment.
J’ai l’air de philosopher, et c’est le cas, mais c’est ce qui me motive. Si un réalisateur a fait un film, ou plusieurs films, qui m’ont ému ou bouleversé, je me dis: «Je veux être dans la même pièce que ce gars-là, je veux voir comment il arrive à faire ce qu’il fait.» C’est une expression de l’expérience qu’ils ont faite de la vie. Je veux leur prendre ça. Je veux être là quand ça arrive. Je veux l’apprendre. Alors, je le prends. Peut-être que je suis comme un vampire. C’est horrible à dire. Mais bon, vous comprenez.

Willem porte: manteau Prada, chemise Prada et cravate Prada.
J’ai une question difficile à formuler, mais je vais tenter le coup, donc je vous prie d’être indulgent avec moi. Vous avez quelque chose qui fait que chaque fois que vous apparaissez à l’écran, peu importe le rôle, la scène est transformée par votre magnétisme. Et en général, ce Dafoe-isme indéfinissable est apprécié du public. Êtes-vous capable de regarder vos films et de saisir ce que le public voit, ce qui se cache dans vos traits, votre comportement, votre façon d’être, qui est si électrisant?
Oui.
Qu’est-ce que c’est?
Je ne vais pas vous le dire. [Rires.] Non, écoutez. Je ne me regarde pas de façon obsessionnelle, mais je regarde toujours mes films au moins une fois pour voir le résultat final et être en mesure d’en parler. Et pour certains films, je suis effectivement capable de me regarder d’un œil objectif et de dire: «Oh, voilà tel acteur, je le connais bien lui. Oh, il fait ça. Oh, j’aime bien quand il fait ça. Oh, ça, c’est moins bien par contre.»
Mais je ne vais pas vous mentir: il arrive que je me fasse rire. Je ne pourrais pas mettre le doigt dessus, mais quand les choses fonctionnent, oui, je peux me regarder et dire: «Eh. Cool.» Je peux aussi me regarder et dire: «Ah merde.» Parfois, on est meilleur qu’à d’autres moments. Et parfois, le plateau est mieux. Et parfois, notre équipe est meilleure. Il y a tellement d’éléments changeants qu’il faut faire preuve de bienveillance et de patience et savoir en rire.
Je viens du Midwest – la discipline et la rigueur, ça me connaît. J’en ai probablement trop, à dire vrai. Ce qui fait qu’au fil des années, j’ai appris à cultiver une flexibilité et un sens de l’humour. Si on est trop coincé, tout devient transactionnel. Tout devient égocentrique. Tout devient pénible. Et même si la souffrance fait partie de la vie et qu’elle nous apprend beaucoup et tout et tout – en fait, je tolère très bien la douleur – je ne la recherche pas.
Vous tolérez bien la douleur physique ou psychique?
La douleur physique, je pense que je la tolère assez bien. Pour la douleur psychique, je n’en suis pas si sûr.
De l’extérieur, vous semblez avoir le parfait niveau de célébrité. Si j’étais Tom Cruise, la pression des paparazzi me rendrait complètement parano, ça et devoir accepter d’être à jamais «le gars de Top Gun». Mais vous semblez avoir trouvé un juste équilibre.
Je ne sais pas. Tout ce que je sais, c’est que je n’ai jamais suivi de formation intensive. Je ne nourrissais pas les ambitions typiques d’un acteur. J’ai commencé dans le théâtre, dans un milieu modeste qui faisait dans l’avant-garde. Je ne pensais pas en faire une carrière, et puis maintenant ça fait presque 30 ans que ça dure. J’ai toujours habité à New York, même si maintenant je vis ailleurs aussi. Donc même si j’ai dû habiter à Los Angeles pour des films, et que ça m’a plu pendant un temps, ma vie n’est pas là. Ma vie est sur la route et dans les films et dans la collaboration avec les autres personnes qui partagent ce mode de vie nomade.
Quand vous parlez de niveau de célébrité, je pense que c’est quelque chose de difficile à évaluer, pour n’importe qui. Peut-être que quelqu’un comme Tom Cruise apprécie sa notoriété à sa manière. Les gens sont généralement gentils avec moi. Et les gens à qui je ne plais pas me laissent tranquille. En gros, il y a surtout de bons côtés. Évidemment, ça provoque parfois des situations malaisantes, comme quand un type veut t’interviewer à l’urinoir, ou quand tu te disputes avec la personne avec qui tu es au restaurant et que tu sors en trombe et qu’un quidam qui a vu la scène dit: «Wow, je le reconnais, c’est cet acteur. Pourquoi est-il fâché comme ça?» Mais je ne m’arrête pas à ça et je continue de faire preuve de gentillesse. Tout se passe bien pour moi jusqu’ici, au moins. On n’a jamais été désagréable avec moi sous prétexte que je suis acteur – pas encore.
«Ce serait merveilleux de pouvoir vivre notre vie avec le même degré d’attention que lorsqu’on joue un personnage et qu’on est dans la zone.»
Dans le même ordre d’idées, j’aimerais parler de Spider-Man. Je suis curieux de connaître votre opinion sur la montée en popularité des films de superhéros à Hollywood, mais j’aimerais aussi en savoir plus sur les répercussions que cette mégaproduction a eu sur votre vie.
C’était un bon film! Et j’ai aimé travailler avec cette équipe. J’aime les projets qui impliquent des cascades. C’était comme faire du cirque, parce que la génération d’images par ordinateur n’était pas encore très développée à l’époque, donc on travaillait avec des câbles. Le cascadeur en fait une partie, j’en fais une partie, et c’est assemblé au montage. C’était amusant. Et puis, de voir à quel point le film a été populaire dans le monde entier. Il y a des films que j’ai faits, j’en ai pleuré de constater que personne ne les voyait à cause de la façon dont ils étaient distribués dans le reste du monde. Le moins qu’on puisse dire, c’est que ça n’a pas été un problème avec Spider-Man.
Pour ce qui est de l’univers Marvel et tout ça, le succès que ça a, l’ampleur que ça a pris, c’est assez impressionnant. Bien sûr, quand le film est gros, il y a plus de «cuisiniers». Il y a plus d’enjeux. Il y a plus de risques. D’un autre côté, ça permet parfois, contre toute attente, une certaine liberté, parce que des choses peuvent être coupées et que la personne qui réalise le film nous laisse de l’espace là où elle veut qu’il se passe quelque chose en particulier. Et elle espère qu’on va y arriver. Quand le cadre est très bâti, il faut s’efforcer de l’habiter et de faire honneur à la construction, et faire ce qu’on nous demande, mais il faut aussi y trouver son compte.
On entend beaucoup parler de l’état d’Hollywood ces temps-ci, ainsi que des préoccupations concernant son avenir, avec la diffusion en continu et les préférences qui changent. Quel est votre point de vue là-dessus?
Je ne sais pas. Quand on parle de l’industrie du cinéma, ce dont on parle vraiment, c’est de la façon dont les gens voient les films. Je suis peut-être vieux jeu, mais j’aime aller dans une salle sombre remplie d’inconnu·e·s et vivre quelque chose de collectif. Une foule de personnes assises, attentives, tournées vers la lumière qui émane de l’écran, qui vivent une expérience collective – individuelle et collective à la fois –, c’est très cool.
Quand c’était une tradition et que c’était la norme, je pense que c’était très dynamique. Maintenant, par d’autres moyens, de belles choses se sont produites. Le cinéma s’est démocratisé, ce qui fait que toutes sortes de gens peuvent faire des films. Différentes histoires peuvent être racontées.
La façon dont on voit les films a changé. En ce moment, ce qui complique les choses, c’est quand les films deviennent des téléromans, des séries avec des personnages auxquels on s’attache. Le projet de huit épisodes qui est joué, réalisé, tourné sous la gouverne d’un·e showrunner, puis englouti dans une même soirée. Ça devient une habitude. «Je dois rentrer à la maison pour voir ma série.» Et on s’attache à une courbe narrative et à des personnages, comme pour les téléromans. Les personnages deviennent nos ami·e·s. Tu rentres à la maison, puis tu manges devant la télé en regardant des séries sur une plateforme de diffusion en continu.
Il y a aussi la qualité de notre attention qui est en cause. Combien de personnes rentrent chez elles et disent à leur douce moitié: «Hé, ça te dit de regarder quelque chose qui n’exige pas de neurones ce soir?» Puis iels zappent. «Non, pas ça.» Zappe. «Non plus.» Et si iels n’aiment pas ça après cinq minutes, iels finissent par dire: «Allons au lit.» Ça n’est pas très bon pour la santé du cinéma.
Selon moi les films devraient être partagés et les films devraient être des événements sociaux, et on devrait les voir en groupe pour qu’il y ait une sorte de discours. J’aime la discipline qu’exige le fait d’avoir à le décortiquer pendant une heure et demie, deux heures. Bon, en vérité, ce n’est pas de mes affaires. Mon travail à moi est d’être un acteur, d’assumer la responsabilité de mes rôles. C’est le mieux que je puisse faire. Donc, je n’ai rien d’intelligent à dire là-dessus. Je me sens même un peu flagorneur d’avoir dit ce que je viens de dire, parce qu’en réalité je n’en sais rien. Et si ma vie était différente, si je tenais un rôle dans une série sur une plateforme de diffusion en continu et que cette série était hyper populaire et que ça durait 10 ans, je trouverais probablement ça génial et je penserais sûrement que c’est ça, l’avenir.

Willem porte: blouson Lemaire, col roulé Lemaire, jean Lemaire et flâneurs Lemaire.
J’aimerais aborder le sujet de votre relation avec Prada. Vous avez figuré dans les campagnes de la marque, défilé pour elle, et souvent porté ses vêtements sur le tapis rouge. Comment cette relation a-t-elle commencé?
C’est un échange de bons procédés. Les gens de Prada m’ont demandé de participer à une campagne à un moment où ils embauchaient des acteur·rice·s pour leurs pubs, alors j’en ai fait une et ça m’a vraiment plu. Les photos étaient bonnes. Les vêtements étaient beaux. Les gens, très aimables. Et puis j’ai fait un défilé pour la marque. Et après, au théâtre ou au cinéma, quand c’était approprié, je leur demandais si je pouvais utiliser certaines pièces de leurs collections, et l’équipe a toujours été très généreuse. Et par très généreuse, je veux dire que parfois, pour le théâtre par exemple, on nous laissait même modifier les vêtements sans restriction aucune, et les utiliser comme bases pour autre chose. Quand je fais des séances photo, pour m’assurer d’être à l’aise, je dis toujours: «Faisons en sorte qu’il y ait des vêtements Prada dans le lot.» Juste parce qu’ils sont bien faits. Ils sont coupés pour quelqu’un de mon gabarit. Je me sens bien dedans.
Je connais Mme Prada – pas intimement, mais je la croise de temps en temps à des événements et des trucs dans le genre. Et la fondation Prada à Milan, que dire de plus. C’est un endroit fantastique. J’aime croire que c’est l’intersection de la mode et de l’art. Prada fait beaucoup pour les artistes. La marque elle-même est composée d’artistes. Et ça me plaît.
Pouvez-vous me raconter une anecdote à propos de William Friedkin, qui est décédé récemment?
Eh bien, quelle saveur voulez-vous? [Rires.] Il était génial. J’avais repris contact avec lui vers la fin de sa vie. J’espérais toujours qu’on puisse faire quelque chose ensemble, mais ça ne s’est pas produit. J’ai travaillé avec lui sur le film To Live and Die in L.A., il était une vraie boîte à surprises. C’était un pur iconoclaste, mais il avait aussi un certain respect pour le classique. J’arrivais parfois sur le plateau, prêt à tourner quelque chose de précis, et il disait: «On ne fait plus ça du tout. En rentrant chez moi, j’ai trouvé un autre endroit où tourner.» Il était fluide. Il s’efforçait toujours d’aborder les choses sous un angle différent. Avec lui, rien n’était rigide. Il paraissait plutôt libre. Il engageait des acteur·rices pratiquement inconnu·es. J’avais déjà fait des films, mais je n’étais pas célèbre. Il recrutait des gens du théâtre. C’était un aventurier. Un franc-tireur. Et bien sûr, il connaissait son métier.
Je ne peux pas vous raconter une seule anecdote formidable. La plupart d’entre elles, je ne veux pas les raconter au monde entier. Mais je peux vous dire qu’on ne savait jamais à quoi s’attendre avec lui. C’était une improvisation constante.
«Il y a des films que j’ai faits, j’en ai pleuré de constater que personne ne les voyait à cause de la façon dont ils étaient distribués dans le reste du monde.»
Et Scorsese?
Quand on parle de Scorsese, on parle de mon rôle dans Last Temptation. Un film très particulier, parce qu’il s’est fait sans budget. Ou du moins avec très peu d’argent. Un aspect déterminant, car selon moi c’est ce qui en fait un beau film. Premièrement – la première directive qu’il m’a donnée pour ma préparation –, il m’a envoyé un article sur le pardon, un article à propos d’une espèce de trouvaille archéologique qui montrait des personnes crucifiées de la façon dont je suis crucifié dans le film, et il m’a demandé de regarder L’Évangile selon saint Matthieu de Pasolini.
C’était incroyable parce que c’est un film auquel il avait réfléchi pendant de nombreuses années. Il l’avait en tête. Bien sûr, il est hyper compétent. Et on l’a tourné simplement et rapidement. C’était un film à petit budget au Maroc. Difficile d’être plus loin d’Hollywood que ça. On l’a fait à la dure. J’avais de très belles choses à faire dans ce film, et ça demeure l’un de mes tournages préférés parce que ç’a été très demandant. Et pas demandant dans le sens: «Oh, je joue Jésus.» Parce que le but était de jouer un gars qui n’a pas du tout envie d’être Jésus. Il est Jésus, mais il ne l’est pas. Il ne veut pas l’être. Donc je m’efforçais de jouer un gars ordinaire tout en tenant compte de la dimension très chargée du personnage.
Y a-t-il un acteur ou une actrice dont le jeu a profondément influencé le vôtre, ou dont le jeu vous a permis de définir ce que c’est que jouer bien?
Oh oui, des tonnes. Pas qu’un seul ou une seule. Je suis fasciné depuis toujours par – ce n’est pas une question de kitsch – les acteur·rice·s de série B qui ne sont pas très connu·e·s ni considéré·e·s comme talentueux·ses, mais qui dégagent une humanité qui m’émeut sincèrement. Quand je vois ça, ça éveille quelque chose en moi.
Quand j’ai commencé à regarder des films étrangers, j’avais peut-être 15, 16, 17 ans, j’aimais voir des films avec des acteur·rice·s qu’on ne connaissait pas, qui n’étaient pas célèbres pour nous. On ne savait pas si leur jeu était censé être bon. On ne savait pas si c’était leur premier rôle ou leur dix-huitième. Quand on regarde un film de Satyajit Ray, ce qu’on voit à l’écran éveille quelque chose en nous et ça nous donne un sentiment d’émerveillement et d’espoir. C’est ça, qui me plaît.
Quand j’étais plus jeune, on me demandait: «Qui est ton acteur préféré?» Et je répondais Warren Oates, justement parce qu’il avait ce don de jouer un homme ordinaire. Ce n’était pas un acteur particulièrement polyvalent, mais il avait cette humanité. Un peu comme Harry Dean Stanton. Il avait cette même qualité. C’est un peu ce que j’exprime en termes hollywoodiens – ce je-ne-sais-quoi qui fait qu’un·e acteur·rice transperce l’écran, mais d’une manière subtile.
Je préfère ça aux «grands rôles». Voir quelqu’un qui joue si bien qu’on se demande comment il ou elle le fait. J’ai vu une foule de rôles magnifiquement interprétés. J’ai vu des gens être beaux, séduisants, élégants, brillants – et oui, ça me plaît. Mais les interprétations que je préfère sont celles qui m’émeuvent alors que je ne m’y attendais pas.
Alex Frank est rédacteur et vit à Manhattan. Il a interviewé Lana Del Rey, Virgil Abloh, Mariah Carey, Timothée Chalamet, Nicki Minaj, Joni Mitchell, André 3000 et Aretha Franklin, entre autres artistes. Il a écrit pour The New York Times, GQ, Vogue, Pitchfork, New York Magazine et Fantastic Man. Vous pouvez le suivre sur Instagram et Twitter.
- Entrevue: Alex Frank
- Photographie: Tom Kneller
- Stylisme: Thom Bettridge
- Direction de l’éclairage: Elio Rosato
- Assistance photo: Matteo Cefaloni
- Mise en beauté: Fulvia Tellone / Simone Belli Agency
- Assistance stylisme: Valentina Rossi Mori, Arthur Qin
- Décor: Eris Mirofci
- Casting: Greg Krelenstein
- Production: Boon Production
- Direction de la production: Emma Edwards
- Production locale: Daniele Ricci
- Assistance à la production: Chiari Giamesini
- Repérage: Emiliano
- Postproduction: Gregory Wikstrom
- Traduction: Camille Desrochers
- Date: 4 décembre 2023

