Voir les choses
différemment
avec Campbell Addy
Le photographe braque son objectif sur sa propre démarche.
- Texte: Christine Ochefu
- Photographie: Christian Cassiel

Être photographe, m’explique Campbell Addy, c’est pratiquer à la fois la thérapie, la guérison et la voyance, en quelque sorte. «Je suis né très sensible», ajoute-t-il. «J’aime ce qui est émouvant; je peux réaliser des trucs pop et bruyants, mais il faut quand même que ça véhicule une vérité émotionnelle.» À ce sujet, je pense au portrait de Fadhi Mohamed qu’Addy a tiré en 2020. L’apparat y figure assurément: vêtue de paillettes rouge sang, elle se tient au milieu d’un décor de fleurs écloses, comme si elle incarnait un pistil. Cela dit, Campbell Addy la saisit d’une manière qui nous incite à regarder au-delà de ces détails. Ce que communique silencieusement son regard – sa fierté, son contentement, sa tranquillité – finit par passer au premier plan.
Tandis que l’on discute, l’humeur d’Addy est presque taquine. Il joue avec ses cheveux, se fait rassurant à travers l’écran. On dirait qu’il a un troisième œil, comme s’il pouvait instinctivement sentir ma nervosité et cherchait à l’apaiser.
Cette faculté d’observation s’avère une compétence tout à fait indiquée dans le cadre de son métier; certains de ses clichés ont d’ailleurs été récemment rassemblés au sein de l’ouvrage Feeling Seen: The Photographs of Campbell Addy. Il ne s’agit pas de son premier recueil de photographie (lequel s’intitule Unlocking Seoul, un livre publié en collaboration avec Edvinas Bruzas qui explore la scène homosexuelle de la capitale sud-coréenne), mais sans doute est-ce son premier projet entièrement consacré à l’autodocumentation. Feeling Seen témoigne de la multidisciplinarité d’Addy: on y retrouve ses célèbres photographies de Debra Shaw, d’Edward Enninful et de Tyler, The Creator, mais aussi des textes, des retranscriptions et des poèmes qui abordent les sujets de la race, de la sexualité et de l’individualité. Avec cette œuvre, Addy rend hommage aux personnes qui inspirent sa démarche, comme le photographe ghanéen James Barnor et le photographe Ajamu X. Ainsi, Campbell Addy continue de vénérer ses aîné·e·s, une valeur solidement ancrée dans la culture ouest-africaine.
La façon dont il s’est découvert une passion pour la photographie s’avère une anecdote aussi humoristique que prophétique. Enfant, alors qu’il se trouvait en retenue et qu’il devait classer des livres, une pile s’est effondrée sur lui; les ouvrages de Nick Knight, de Norman Parkinson et d’Irving Penn lui sont tombés dessus. Alors que d’autres auraient versé dans l’imitation, Addy a pris des risques: «Sur le livre de Norman Parker, l’image paraissait floue», se souvient-il. «Je n’arrêtais pas de penser au fait qu’on m’avait dit que pour être correcte, une image devait être nette. Pourtant, cette photo «incorrecte» figurait sur la couverture d’un livre. Ça m’a fait réfléchir: existait-il autre chose que je pouvais bouleverser ou contester afin de créer une œuvre?»
Depuis, son travail s’avère un exercice par lequel il se dévoile tout en demeurant caché de l’autre côté de la lentille. Reconnu pour placer les PANDC au centre de son œuvre, Addy a la communauté à cœur. Sous son regard, l’appareil photo devient un moyen d’instiguer le changement, là où nombre d’objectifs en ont longtemps été dépourvus.
Tout au long de notre conversation, l'artiste parle de son livre, de son métier et des motivations qui les sous-tendent. Addy détourne souvent le regard, plongé dans ses pensées. Lorsqu'il établit un contact visuel, celui-ci est chaleureux et bref, protégé par ses lunettes dorées qui amortissent en quelque sorte son regard intuitif. Je me demande s'il cherche à me ménager.


Christine Ochefu
Campbell Addy
Qu’est-ce qui t’a poussé à rassembler ainsi ces images captées tout au long de ta carrière?
Je me dissocie souvent de mon travail afin de demeurer objectif. J’ai un problème avec la notion du temps; ça m’obsède depuis que je suis tout jeune. J’arrivais à un point où j’essayais de m’en affranchir. Je me suis dit: «Quelles œuvres de Campbell voudrais-je voir si j’étais un admirateur de Campbell Addy?»
Ce qui m’a sauté aux yeux, c’est que j’aime me montrer vulnérable. Avec ce livre, je voulais exposer ma personne en train d’entamer ce processus; moi qui suis vulnérable, autant que je peux ou que je souhaite l’être.
Le titre du livre renvoie à ses thématiques centrales, à savoir la présence et l’autoréflexion. Comment as-tu conceptualisé les sujets que tu voulais aborder?
Pour chaque projet, j’essaie de demeurer fidèle aux émotions que je ressens au moment précis où je l’entreprends. J’ai dû examiner toutes mes œuvres depuis mes cours préuniversitaires pour déterminer les thèmes qui ressortent et ce que je tente de communiquer. En dehors de la photographie, que ce soit à la Nii Agency, au Niijournal, dans l’écriture ou les vidéos, j’ai toujours voulu mettre en lumière mon individualité et ma communauté.
Au départ, j’allais l’appeler «Human Beings» en référence aux personnes que je photographie, mais ce titre me semblait trop scientifique, comme celui d’un documentaire de la BBC. J’ai donc dû me poser la question suivante: si ce sont des êtres humains, pour quelle raison les vois-je ainsi? Sans doute parce que l’ensemble de mon œuvre consiste à faire en sorte que les gens puissent exister et que je me sente vu. Alors je me suis dit que ça devait me représenter à 100%.
Quand j’analyse plus en détail qui je suis, je découvre que ma personne constitue la somme de plusieurs amours et expériences. Je ne fais pas que prendre des photos. On ne me comprend pas seulement en regardant mes photos ou ce que je crée, j’aimerais que les gens réalisent ça. Je suppose que je chercherai toujours à me sentir vu et compris, mais surtout sur le plan de l’émotivité. Je ne souhaite pas devenir une célébrité [rires].
Intéressant. Te considères-tu comme une personne timide?
Je pense qu’il existe une multitude de Campbell. Le Campbell entrepreneur s’avère très extraverti, très Lion. Dans les contextes familiers du quotidien, je suis plutôt réservé. Je ne me considère pas comme timide, mais je ne suis pas à l’aise dans les contextes dépourvus d’authenticité. Et je ne suis pas à l’aise avec la culture pop. Ça serait très bizarre si je me retrouvais dans une telle situation.


Tu parles de photographier les gens sur le vif, j’imagine que ç’a à voir avec le réalisme. Existe-t-il une technique pour réussir de telles photos?
Je me surprends souvent moi-même. Parfois, je m’aperçois que je préfère telle ou telle photo seulement au moment où je reçois les négatifs. Je considère souvent les photographes comme des thérapeutes: on observe les gens, on a toujours l’œil attentif. On finit naturellement par devenir des vecteur·trice·s d’énergie. Il arrive que je pressente qu’une image va être affreuse parce que la personne devant l’objectif dégage une énergie bizarre. Ça ne signifie pas que la photo sera mauvaise, seulement qu’elle ne contiendra pas cette essence que je cherche à faire ressortir habituellement. Voilà pourquoi je pense que chaque photographe est un·e mini-psychothérapeute qui utilise son objectif pour évaluer les choses. Je ne sais pas si ç’a du sens [rires].
Oui, ça en a. En tant qu’autrice, quand j’effectue des entrevues, c’est le même principe; je ressens l’énergie des gens, j’apprends à la déchiffrer. J’ai remarqué que tes images portent plus souvent, comme titre, le nom de leur sujet que celui de la publication dans laquelle elles apparaissent. Est-ce intentionnel?
Oui. D’un point de vue historique, en ce qui concerne la représentation de l’identité noire, je crois que les gens sont souvent laissés de côté. Ils sont déshumanisés. Comme quand on regarde les images qui ont été prises au Congo à l’époque de Léopold II: ces personnes sont devenues des figures, mais pas des êtres humains. Leurs noms ne comptent pas, seulement ce qui leur est arrivé. Bien entendu, mon travail n’est pas aussi horrible, mais d’une façon similaire, en utilisant un objectif pour capter les corps et l’idéal des Noir·e·s, je voulais m’assurer de mettre en valeur non seulement mon intention ou mon travail de photographe, mais aussi les sujets eux-mêmes. Ce sont les gens en face de moi qui rendent l’image géniale.
Comme si, dans ton œuvre, tu réagissais inconsciemment aux erreurs qui ont été commises par le passé dans ton domaine artistique.
Oui. Je consomme les choses que j’apprécie avec avidité; j’aime l’Histoire, j’aime les gens. Je veux m’assurer de les montrer respectueusement, et non de manière dégradante ou objectivée.
On associe désormais ton nom à la diversité, et je me demande comment tu prends ça. J’ai toujours eu l’impression que l’intention de plusieurs artistes noir·e·s ne consiste pas nécessairement à mettre en valeur l’identité noire ou la diversité. Il s’agit juste d’un phénomène qui vient naturellement avec le fait d’être une personne noire.
Je pense qu’au début, à l’université et au Niijournal, j’étais juste content qu’on me remarque. Quand les gens utilisaient des mots comme «diversité», «nouvelle vague» ou encore «changer les canons de beauté», je me disais «pas de problème, fais-toi plaisir, frangine!» Dans ma tête, je ne faisais qu’exprimer mes idées; je n’avais pas de motifs précis ni l’impression de contribuer à défendre la diversité. J’en avais juste marre et c’était ma propre façon de répondre à mon sentiment d’aliénation.Cela dit, quand je réfléchis à la diversité, je constate qu’elle ne se résume pas qu’à la question raciale ou au choix des modèles; ça relève aussi de l’infrastructure, du commerce, de l’identité de genre, etc. Si les gens s’intéressaient vraiment à la diversité, enclencher une réflexion en ce sens n’incomberait pas seulement aux photographes.
Quelle influence souhaiterais-tu que ton projet ait sur nous?
Si c’est ce livre qui m’était tombé dessus à l’école plutôt que celui de Norman Parkinson, je serais un artiste moins anxieux. Ça ne fait pas de doute. Je ne me reconnaissais dans aucun de ces ouvrages, mais je les aimais quand même. J’espère que ce bouquin touchera les gens, qu’ainsi ils comprendront que leurs idées ont de la valeur. Ou peut-être qu’ils trouveront que c’est de la merde et qu’ils voudront créer quelque chose de mieux! Je veux que ce livre provoque des actions. Pas seulement des réactions.

Christine Ochefu est autrice, rédactrice, stratège et commissaire d’exposition; elle est établie à Londres où elle travaille principalement dans les domaines des arts et de la culture. Ses textes ont été publiés dans dans W Magazine, i-D, The Guardian, GQ, The Fader et bien d’autres publications. Elle rédige actuellement son premier roman.
- Texte: Christine Ochefu
- Photographie: Christian Cassiel
- Stylisme: Mata Marielle
- Traduction: Francis Rose
- Date: 27 juillet 2022

