L’art de mettre la table
Des plats soigneusement présentés avec la chroniqueuse culinaire Alicia Kennedy, le photographe Brendan George Ko et la scénographe Fran Miller.
- Texte: Alicia Kennedy
- Photographie: Brendan George Ko

Vers la fin de 2021, mon quotidien a changé: j’ai commencé à m’intéresser davantage aux chemins de table artisanaux qu’aux chaussures griffées. J’ai passé des après-midi dans le rayon des soldes chez Marshalls pour étoffer ma collection de bols blancs peu profonds et de coupes à vin sans pied afin d’avoir le nécessaire pour mes futures soirées festives. Que ce soit pour recevoir quatre personnes ou une grande tablée, je souhaitais remplacer mes assiettes en carton et mes gobelets en plastique par des articles sélectionnés avec soin, qui témoigneraient d’une décadence désinvolte mais visiblement réfléchie.
De toute évidence, je gagnais en maturité. Ce qui me semblait nébuleux, c’était de savoir s’il s’agissait d’une évolution ou d’une capitulation. Je trouvais ce changement agréable, mais céder sans broncher au standard social de la femme nouvellement mariée – qu’elle accueille, divertisse et serve plutôt que de se parer – m’inquiétait un peu. Se pouvait-il que je conserve mon exemplaire d’Entertaining (le livre de Martha Stewart) pour des raisons autres qu’à des fins de recherche? Est-ce que je vieillissais, tout simplement?

En vedette sur cette image: ensemble d’assiettes Ann Demeulemeester, ensemble de serviettes de table Tekla, bracelet Sophie Buhai, verre Karakter, vase Completedworks, ensemble de chandelles Marloe Marloe et ensemble de chandeliers Georg Jensen. En vedette sur l’image du haut: ensemble d’assiettes Ann Demeulemeester, ensemble d’assiettes à dessert Ann Demeulemeester, ensemble de serviettes de table Tekla et bracelet Sophie Buhai.
Ç’aurait pu expliquer mon obsession croissante pour la vaisselle, mais je miserais plutôt sur ceci: après notre déménagement dans une autre ville, j’ai dû consolider de nouvelles amitiés – pendant la pandémie de surcroît. Je voulais donc faire bonne impression. Même si les occasions et les rencontres spontanées se montraient plus rares à l’ère de la COVID-19, j’ai su tirer profit de ces circonstances en concoctant des festins raffinés qui reflétaient non seulement mon palais, mais aussi mon style. Je suis chroniqueuse culinaire, les gens s’attendent donc à ce que mes repas soient savoureux, mais la présentation devrait rivaliser avec les plats, me disais-je.
Le concept n’est pas nouveau, mais en m’attardant sur le travail de mes designers préféré·e·s, dont les œuvres de décoration intérieure sont pensées en fonction d’un public qui s’intéresse davantage au Gourmet qu’au Vogue, j’ai compris qu’on le prenait de plus en plus au sérieux. Je ne suis pas la seule qui cherche à exprimer mon individualité et à trouver le bonheur dans une table bien mise, garnie d’aliments de qualité, qui reflète un souci profond du détail, et pas exclusivement sur les plans visuel et culturel. Dans les réseaux sociaux, en outre, les photos qui se concentrent sur les paysages d’intérieur ont changé et traduisent cette évolution; on peut désormais y voir des clichés sombres et réalistes, pareils à des natures mortes néerlandaises, dont les contrastes appuyés confèrent une dimension artistique aux fruits et au café. En ce sens, de nouvelles tendances sont apparues; elles mettent en scène le désordre et montrent notamment des verres et des bouteilles à moitié vides. À titre d’exemple, le compte Instagram tables__tables__tables se penche sur tout ce qui tout ce qui se rapporte aux arts de la table comme en témoignent ses photos de gâteaux aux saucisses et de terrines recouvertes de tranches de radis. Sinon, grâce à @everyoneatthetable, j’ai remarqué de nombreuses ressemblances entre mon nouvel environnement portoricain et celui des Pouilles, en Italie, ce qui me fait apprécier davantage la beauté de nos arches espagnoles et de nos murs blancs, naturellement délavés.

En vedette sur cette image: ensemble de couverts Sabre, verre SGHR Sugahara et plat à hors-d’œuvre Alessi.
Là où j’habite, à San Juan, designers et antiquaires s’intéressent de plus en plus aux articles ménagers, ce qui confirme ma théorie. La griffe YAYI, de Yayi Pérez, et la boulangerie Panoteca San Miguel ont conçu en partenariat une collection de nappes, de sacs à pain et de cabas. Ces accessoires fabriqués localement arborent sans détour une esthétique minimaliste tropicale: épurée, précise et empreinte de légèreté. Dans la même veine, la boutique de vêtements et de bijoux d’occasion AIDA propose désormais Casa Iris, sa gamme d’articles pour la maison. Les verres qui en font partie se retrouvent d’ailleurs au bar à vin nature El Vino Crudo – on peut les admirer entre deux gorgées de blanc ou une bouchée d’olives et d’artichauts marinés. Maru Aldea (la propriétaire d’AIDA) a aussi collaboré avec le designer Jay Rodríguez dans le cadre de ce projet; leur chemin de table fabriqué à la main me fait pâlir d’envie. Son magnifique tissage rouge, noir, bleu et blanc en coton évoque les nappes de pique-nique à motif vichy, à la différence que ses mailles irrégulières lui donnent un style plus fantaisiste.

En vedette sur cette image: ensemble de chandeliers Georg Jensen.

En vedette sur cette image: plateau à gâteau Maria Enomoto, tire-bouchon Alessi, flûte à champagne SGHR Sugahara et ensemble de verres GOODBEAST.
D’autre part, je suis abonnée aux comptes Instagram de l’épicerie new-yorkaise Alimentari Flaneur et du photographe Sam Youkilis, qui est établi en Italie. Leurs clichés élèvent les repas quotidiens au-delà de la banalité et leur confèrent un caractère essentiel, synonyme d’une vie bien vécue. On y voit de longues tables recouvertes de raisins et d’huîtres ainsi que des paniers débordant d’aliments sous lesquels même l’espresso du matin fait miroiter l’opulence et les plaisirs inégalés. En fait, ces comptes m’enchantent et m’inspirent, là où la plupart des magazines culinaires n’y parviennent plus. À leur instar, je privilégie la grandiloquence: je ne vise pas les couleurs vives et la perfection, mais bien les petits bonheurs et les conversations qu’occasionne un repas préparé avec soin. Je souhaite m’asseoir à une table pour y trouver l’intimité, et plus tard le réconfort de la sobremesa, ce moment paisible qui suit le souper.
Il y a une autre raison qui explique pourquoi j’accorde dorénavant une attention particulière à ma table: j’ai cessé d’acheter des vêtements aussi régulièrement qu’avant. À l’époque, j’étais convaincue qu’une nouvelle tenue pouvait me permettre de faire peau neuve, d’une manière qui me comblerait enfin. (Dieu merci, je ne pense plus ainsi; en fait, peut-être que j’ai simplement grandi.) Si on doit bien manger tous les jours, il est inconcevable de consommer la mode au même rythme. Ajouter des ramequins à mes étagères et changer les accessoires qui recouvrent ma table tous les deux mois m’offre un regard inédit sur ma salle à dîner, ce qui inspire par la suite les plats que j’y sers.

En vedette sur cette image: couverture Bless, verre à vin Rira, bougie Janie Korn, couteau à fromage Alessi, ensemble de bol et assiette Nathalee Paolinelli et ensemble de couverts Georg Jensen.
Adopter de nouvelles perspectives s’avère essentiel pour créer des recettes originales. Or, comme je vis dans un climat tropical où les produits saisonniers ne varient pas autant qu’à New York, je dois faire davantage avec moins. J’ai donc tendance à être un peu opportuniste: je profite des apéros et des soupers avec mes proches pour tester mes idées, jauger leurs réactions et observer à quelle vitesse un bol ou un plateau se vide. J’aime aussi servir la nourriture dans de petits plats – généralement des coquilles d’huîtres récupérées et peintes par ma mère – et proposer les assaisonnements à part (comme du gros sel, des flocons de piment et des quartiers de citron ou de lime), afin que tout le monde puisse manger à son goût.
Ces repas ont également ravivé ma passion pour la photographie analogique. Je braque l’objectif sur les mains de mes convives tandis qu’ils et elles découpent un fromage, étalent un pâté aux champignons sur un morceau de baguette grillé ou se remplissent un verre de vin. Je veux maintenant immortaliser ces après-midi et ces soirées extraordinaires passées autour de mes trouvailles rétro ou d’autres ravissants articles comme ce plateau Passe-partout noir de Serax ou les céramiques de Felt+Fat.

En vedette sur cette image: ensemble de verres GOODBEAST et bougie Saunders.

En vedette sur cette image: cafetière à piston YIELD, verre droit SGHR Sugahara, SGHR Sugahara, théière ABEN, plateau Serax, ensemble de tasses Ottolinger, tasse ABEN, ensemble de couverts Sabre et vase Completedworks.
Évidemment, nul besoin d’une occasion spéciale pour apprécier un bon repas. Je prépare mes flocons d’avoine du matin avec le même soin; je sépare les tranches de banane, le beurre de cacahuètes et les céréales dans un bol et saupoudre le tout de cannelle et d’un peu de sel. Je prends souvent une photo de l’ensemble avec mon iPhone, puis mélange les ingrédients, songeant avec bonheur au fait que ce déjeuner tout simple constitue la base de ma journée. Je m’assois ensuite sur la terrasse pour manger et profiter du soleil avant qu’il ne plombe trop. Puis je vais dans ma chambre – la seule pièce climatisée de la maison –, où je travaille en compagnie de mon chien. Je mets minutieusement la table, pour mon propre plaisir, mais aussi pour celui de tous les gens que je reçois. Si je n’aimais pas ces rituels, pourquoi cuisinerais-je? Pourquoi écrirais-je sur la nourriture? La cuisine me permet d’embrasser la nature. À table, je renforce mon rapport à la communauté – que ce soit grâce aux articles des designers qui la recouvrent ou aux personnes réunies autour d’elle.
Alicia Kennedy est une autrice originaire de Long Island qui habite à San Juan, à Porto Rico. Elle rédige From the Desk of Alicia Kennedy, une infolettre hebdomadaire sur la gastronomie, les médias et la politique. Son livre Meatless paraîtra chez Beacon Press à l’été 2023.
- Texte: Alicia Kennedy
- Photographie: Brendan George Ko
- Conception du décor: Fran Miller
- Traduction: Francis Rose
- Date: 16 septembre 2022

