La spirale à cheveux est-elle gaie?

De petites réflexions sur les cheveux, l’identité queer et l’apparence.

  • Texte: Sarah Thankam Mathews
  • Illustrations: Sierra D’Atri

Mes ami·e·s et moi aimons jouer à «Est-ce que c’est gai?», un jeu vaguement inspiré de ce mème. Un soir, sur la terrasse de notre bar préféré, on se met à dresser une liste délirante et associative: on en vient à déclarer l’océan indiscutablement gai, les boîtes en carton hétérosexuelles et les vases queers, sauf s’ils proviennent d’un fleuriste et qu’ils sont inclus avec le bouquet. Les frais de courtage? Hétéros, tout comme les couteaux et les soins de la peau. Lorsqu’Alyse remarque les spirales à cheveux que je viens de déposer sur la table, elle me demande: c’est quoi? c’est gai?

À sa défense, j’ai moi aussi été perplexe la première fois que j’ai manipulé ces fameuses spirales. Quand je me les suis procurées, j’ai d’abord tenu ces deux bobines de métal – longues comme mon petit doigt, coûtant 1,50 $ au magasin à un dollar – pendant un bon moment dans ma main, les sentant cogner l’une contre l’autre, avant de les entortiller ensemble, de les glisser dans ma poche et de sortir de la boutique.

Cela dit, laissez-moi revenir en arrière pour mieux vous mettre en contexte. Pendant la majeure partie de ma vie, j’ai eu les cheveux vraiment courts. Enfant, j’arborais une coupe champignon qui se terminait juste sous mes oreilles; c’est ma mère qui me les taillait ainsi dans notre salle de bain au carrelage rose. Elle maniait d’ailleurs les ciseaux de manière habile et précise. Il suffisait de quelques coups de lame vifs comme l’éclair: des mèches sombres et fournies tombaient sur le plancher et je redécouvrais enfin le monde sous ma nouvelle frange fraîchement élaguée.

En me promenant à Central Park la semaine dernière, j’ai observé avec émerveillement les enfants qui y jouaient: ils portaient des leggings en cuir végétalien et avaient les cheveux teints en bleu. Pour ma part, en cinquième année de l’école primaire, alors que je vivais à Mascate, à Oman, je m’étais contenté de demander si je pouvais laisser pousser ma coupe champignon jusqu’à mes épaules. À cette époque, avec mon toupet jamais taillé et ma crinière plus fournie que la stratégie électorale des démocrates, je ressemblais au Cousin Itt de la famille Adams.

Plus tard, en septième année, j’ai connu l’horreur: mes seins commençaient à poindre. J’aurais voulu les voir disparaître: la puberté menait tout droit à la féminité, que j’imaginais comme une prison. De manière compulsive, je me suis mise à étirer mes chemises et à faire claquer contre mes côtes l’élastique trop serré de mon soutien-gorge d’entraînement. Une fois, tandis que je m’adonnais à ce tic incontrôlable, j’ai remarqué à travers ma frange touffue qu’une de mes tantes me toisait, les yeux pleins de dérision et de pitié.

Rendue en huitième, j’ai demandé qu’on me laisse m’attacher les cheveux en une haute queue de cheval: je craignais de ne jamais rencontrer l’amour si mon visage demeurait ainsi voilé par ma tignasse comme par un niqab pileux. On me l’a interdit, mais j’ai procédé quand même – vous n’avez pas idée du genre d’endroit d’où je viens. Je ne connaissais alors rien au style; à vrai dire, je pensais tout bas qu’entretenir son apparence constituait une forme de faiblesse, qu’il s’agissait d’une norme inventée pour piéger les femmes et ainsi leur faire perdre un temps précieux, un temps qu’elles pourraient plutôt consacrer à fonder des écoles, à concevoir des plans urbains ou à écrire des livres. Les choses étaient d’autant plus compliquées que je souhaitais être belle au naturel, sans effort, uniquement grâce à ma génétique; j’aurais d’ailleurs vendu un de mes organes pour y arriver.

Forcément, quand je suis entrée en classe la tête couronnée d’une petite queue de cheval, un murmure a envahi la pièce. Un garçon a lancé: yo, Sarah a attaché ses cheveux. Une autre personne a répliqué: shit, elle est pas si moche que ça, finalement, puis certaines filles m’ont complimenté, tout en se regardant de travers: t’as du style, man!

J’apprenais comment faire quelque chose sans pourtant comprendre son fonctionnement ou sa réelle signification, un peu comme avec la trigonométrie. Dans les écoles d’Oman, d’ailleurs, on l’enseignait dès la huitième année. Les parcours de vie jugés acceptables s’avéraient limités; en outre, ils impliquaient tous que nous soyons hétérosexuel·le·s et que nous ayons une connaissance approfondie des maths.

Par conséquent, quand quelqu’un a fini par tomber en amour avec moi, j’ai dû partir.

Lorsque j’ai commencé l’université aux États-Unis, j’ai visité l’un des instituts de cosmétologie d’Aveda, dans le Wisconsin, et j’ai déboursé vingt-deux dollars pour une coupe. Mes cheveux longs me paraissaient laids, de mauvais goût, trop féminins – tout à fait ordinaires. Je dégageais beaucoup trop de douceur et je détestais ça; j’avais l’impression que ça ne représentait pas du tout ma personnalité, mon âme déchiquetée. Une fois ma coupe pixie terminée au rasoir, j’ai aussitôt trouvé étonnante et libératrice la sensation de légèreté sur mon crâne. Nos tignasses pèsent lourd, je ne m’en étais jamais rendu compte. De retour à l’université, quand je suis entrée dans ma classe, un murmure familier s’est propagé. Or, cette fois, ça me plaisait. Le mec avec lequel je flirtais vaguement jusqu’alors s’est vite désintéressé de moi. Au moins, mon premier amour – qui arborait une coupe «garçonne» depuis l’âge de dix ans, qui avait subi un nombre incalculable de fois les moqueries des mêmes gens pour lesquels une queue de cheval constituait une source de potins, et qui vivait toujours à Oman –, m’avait écrit sur Facebook: ça te va bien, man.

Pendant les années qui ont suivi, je suis passée de la coupe bob à la coupe pixie et vice-versa, comme si ma tignasse respectait le principe d’une courbe sinusoïdale. Pour les salopes et les idiotes qui ont coulé leurs maths avancées, il s’agit d’un tracé continu et constant, basé sur la fonction trigonométrique d’un angle, dont le mouvement évoque la mèche d’un tire-bouchon. Je n’ai jamais utilisé de produits capillaires et j’ai toujours rafraîchi mes coupes toutes les dix semaines, ce qui est déconseillé pour les personnes qui portent leurs cheveux très courts.

En tant qu’immigrante, j’avais d’autres priorités: il y avait déjà tant de trucs que je ne savais pas faire, apprendre à me coiffer était donc loin d’être une préoccupation urgente.

À vingt-six ans, j’ai quitté mon job en politique pour entreprendre une maîtrise en création littéraire. J’ai décidé de faire mon possible pour joindre les deux bouts: dans l’immédiat, mais aussi en vue du futur. Voici quelques exemples de choses dont je pouvais me passer: les vêtements neufs, les repas à emporter, mon propre appartement à Iowa City, mon abonnement à Spotify Premium et les virées au salon de coiffure.

Franchement, je m’attendais à souffrir de dysphorie, voire à me sentir hétéronormative avec mes cheveux de plus en plus longs… Pourtant, quand leur longueur s’est prolongée au-delà de mes seins, puis de ma cage thoracique, je me suis rendu compte que ça me plaisait. La crinière sombre qui pesait dorénavant sur mon dos ne me semblait pas ordinaire; c’était une marque de puissance, un attribut de sorcière. On pouvait y plonger sa main au complet. Lorsqu’on la remarquait, on cherchait aussi à identifier le visage auquel elle appartenait. C’en était fini de ma ressemblance avec le Cousin Itt.

J’ai dû me rendre à l’évidence: en réalité, je m’intéressais vraiment au style, à ma capacité de me définir aussi par mon apparence et non juste par ma personnalité. Ici, un rouge à lèvres bourgogne; là, un blouson teddy noir en filet d’allure gothique; aux pieds, des Valentino achetés en solde, pour le chic; au sommet, une vraie coupe de cheveux.

L’année dernière, mon amie Hanna m’a patiemment expliqué que j’avais en fait les cheveux bouclés, et qu’il fallait donc les traiter différemment. Après m’avoir filé un shampoing doux et naturel ainsi qu’un après-shampoing sans rinçage, elle m’a appris comment me faire un plopping. Suivant ses instructions, j’ai enveloppé ma tête mouillée dans un t-shirt en coton: je ressemblais au chameau enturbanné que j’ai chevauché une fois, dans le désert d’Oman. Grâce à cette technique, des boucles sont apparues de nulle part dans mes cheveux. De longues spirales sombres qui me fascinaient, même si elles s’accrochaient de temps à autre aux crochets muraux et dans les fermetures à glissière de mes vêtements.

Ma crinière n’avait jamais eu aussi fière allure, mais ça ne m’empêchait pas de parfois vouloir l’oublier, la relever ou m’en débarrasser. Mes méthodes pour y parvenir laissaient toutefois à désirer. Les élastiques abîmaient mes cheveux ou me donnaient des maux de tête. Les pinces à griffes me semblaient esthétiquement peu attrayantes; en plus, elles se brisaient souvent lorsque je forçais leurs mâchoires pour serrer un nœud trop épais. Une fois, en pensant qu’un effort collectif réussirait peut-être à maintenir mon chignon en place, j’y ai enfoncé vingt-sept épingles – sans succès. Après cet échec, je me suis résignée à demander conseil à des personnes plus compétentes que moi.

Vous me voyez venir? C’est là que les spirales entrent en jeu… Ce sont mes amies Hanna et Rose qui m’ont initié à ces bidules. Un soir, Rose en a extirpé deux de son chignon pour me les montrer. «Putain, elles sont tellement petites!», je me suis exclamée, perplexe. Comment pouvais-je encore, à trente ans, ignorer l’existence de ce genre de choses? Le lendemain, je ne me souvenais déjà plus de leur nom. J’ai vainement googlé, à plusieurs reprises, l’expression «spirales capillaires». Quand je me suis enfin procuré lesdits machins, je les ai trimballés avec moi pendant une semaine sans m’en servir, trop intimidée.

Et puis, par un jour particulièrement venteux, exaspérée par la brise qui soufflait dans tous les sens, j’ai rassemblé mes cheveux en bobine, puis j’ai fouillé dans la poche de mon manteau. J’ai inséré la première spirale de métal dans ma tignasse de la même manière que je l’aurais fait avec une vis, puis j’ai enfoncé la seconde du côté opposé; elles se sont emboîtées l’une dans l’autre. Un véritable triomphe. Mes cheveux sont demeurés parfaitement en place, sans tracas, durant les douze heures suivantes – jusqu’à ce que j’aille me coucher. Cette nouvelle solution s’avérait aussi élégante que n’importe quel problème de trigonométrie fraîchement résolu.

J’ai longtemps pensé à la féminité comme à une prison dont on hérite à la puberté. Or, elle constitue plutôt une espèce de langage, à la base neutre et sans valeur inhérente, que l’on peut utiliser à sa guise.

Mes cheveux descendent maintenant jusqu’au bas de mon dos. Tôt ou tard, je finirai par les porter à nouveau très courts, mais pour l’instant, je les aime ainsi. Tout au long de la dernière décennie, j’ai connu un lot de spirales d’anxiété liées à mon apparence et à mes cheveux: sont-ils trop courts ou trop féminins? Ai-je manqué mon coup en visant l’entre-deux, soit le look futch? Devrais-je vêtir cette chemise pour aller voir ma famille? Ce gilet en cuir me fait-il ressembler à la version Wish de Shane McCutcheon? J’exagère avec cette chaîne-là ou ça passe? Nos cheveux pèsent lourd, c’est certain. Examinez-les, tirez sur une mèche, puis sur une autre; observez les pointes fourchues de votre ancien dédain instinctif pour la puberté et la féminité; remarquez les follicules de votre héritage. Pensez à vos tantes du Kerala qui ont essayé de contenir leurs boucles pourtant indomptables avec des produits chimiques, de la chaleur ou des recettes de grand-mère comme de l’huile chaude infusée avec du poivre et du basilic sacré. Les cheveux sont sujets au changement, à la politisation; ils influencent la façon dont les autres nous perçoivent… Voilà pourquoi ils s’accrochent parfois dans les fermetures à glissière de l’identité de genre, de l’univers queer, de la respectabilité et de l’ethnicité.

Trêve de digressions: je dois maintenant prononcer mon verdict. La spirale à cheveux est-elle gaie? Hétéro? Est-ce un outil dont la valeur intrinsèque est à la base neutre? Ici, comprenez bien que je parle uniquement de l’épingle à cheveux. L’anxiété que l’on ressent par rapport à la manière dont on se présente à sa communauté, mais aussi à soi-même, elle, n’est pas gaie. Au contraire, cette angoisse constitue l’un des grands principes universels de la modernité: elle hante, sans discrimination, les queers excentriques et les mâles alpha des fraternités mon moi passé (préado osseuse et androgyne) et les tantes de ma jeunesse.

La juge a tranché. La spirale à cheveux – charmante, délicate, mais au look industriel peu respecté – s’avère bisexuelle. Et si jamais vous ne le saviez pas, je tiens à dire, pour terminer, que notre représentativité laisse à désirer.

Sarah Thankam Mathews vit actuellement à Bed-Stuy, Brooklyn. Si le cœur vous en dit, lisez son roman All This Could Be Different (qui, lui, est résolument gai).

  • Texte: Sarah Thankam Mathews
  • Illustrations: Sierra D’Atri
  • Traduction: Francis Rose
  • Date: 26 septembre 2022