INT. MATIN: un personnage
se développe à l’écran
Lovia Gyarkye analyse les décors intérieurs du film «The Inheritance».
- Texte: Lovia Gyarkye
- Illustrations: Gavin Park

The Inheritance est le premier long-métrage du réalisateur Ephraim Asili. Au commencement du film, la caméra s’attarde sur Julian – le personnage principal, interprété avec optimisme et naïveté par le comédien Erin Lockley – pendant qu’il est en train d’examiner le contenu d’un grand coffre en bois. Julian feuillette les livres qu’il a trouvés dans le coffre: un exemplaire usé de Education and Black Struggle: Notes From The Colonized World, un tirage de Malcom X On Afro-American History, Giovanni’s Room de James Baldwin et The Color Purple d’Alice Walker.
Près de lui, des vinyles sont empilés dans une boîte sur un tabouret orange à côté du tourne-disque: Socialism And The American Negro (un enregistrement sonore du discours que W.E.B. Dubois a donné au Wisconsin Socialism Club dans les années 1960 à Madison), Free Huey (un plaidoyer en faveur de la libération du fondateur du Black Panther Party, livré par Kwame Ture en 1968), What If I Am A Woman? (une série de discours donnés par des Afro-Américaines, interprétés par la comédienne Ruby Dee), We Insist! (un album jazz de Max Roach paru en 1960) et plusieurs autres. De toute évidence, Ephraim Asili mettra chacune de ces œuvres-là en perspective tout au long de son film.
Ces artéfacts, Julian les découvre lorsqu’il hérite de la maison en rangée du quartier ouest de Philadelphie qui appartenait à sa grand-mère, récemment décédée. Ces œuvres, mineures ou majeures, font partie de l’héritage à la fois personnel et politique qu’elle laisse à son petit-fils. The Inheritance (2020) est un film qui porte justement sur ce legs-là, sur l’impact qu’il aura dans la vie de Julian. Pour ce faire, Ephraim Asili s’est évidemment inspiré de son propre parcours, mais aussi de La Chinoise, une comédie noire réalisée par Jean-Luc Godard, qui met en scène le quotidien de jeunes maoïstes habitant à Paris. Asili nous raconte – de façon remarquablement impressionniste – l’histoire d’un jeune homme qui tente de fonder un collectif radical afro-américain avec ses amis. Son film a pour thèmes le quotidien et la cohabitation: les discussions banales, les malaises et les tensions qui adviennent inévitablement au sein d’un groupe de personnes qui vivent ensemble, mais aussi les grands moments que l’on partage en de telles circonstances. The Inheritance traite aussi de l’importance de la communauté, de la façon dont celle-ci peut susciter le changement et amener l’individu à s’épanouir sur le plan personnel. Cette idée-là, Ephraim Asili la met en perspective grâce à du matériel d’archives, mais aussi en filmant un groupe disparate de personnages et la manière dont ils apprennent à cohabiter.
La première personne qui emménage avec Julian, c’est Gwen: elle n’est pas tout à fait son amoureuse, mais pas seulement son amie non plus. Le personnage de Gwen est campé avec une admirable candeur par Nozipho Mclean. Cette idée de colocation est d’abord lancée à la blague: «Écoute, la dernière fois que je t’ai vu, c’était il y a presque un mois», rappelle Gwen à Julian quand celui-ci lui propose qu’ils habitent ensemble. «On ne s’est pas vu beaucoup dernièrement… Tu n’as aucune idée si je fréquente quelqu’un d’autre». Malgré son penchant révolutionnaire, Julian est encore un garçon naïf; Gwen accepte tout de même son offre.
Les membres du collectif (qu’ils appellent entre eux la maison Ubuntu) emménagent un par un. Old Head – interprété par Julian Rozzell Jr. – est un homme à tout faire qui a aidé Julian à rénover la maison de sa grand-mère. Il s’installe chez lui peu de temps après Gwen. La première fois qu’il apparaît à l’écran, Old Head est en train de peinturer le rebord de la fenêtre de la cuisine d’un blanc crème. Parmi les autres comparses qui se joignent au collectif, il y a Stephanie (Aniya Picou), une amie de Gwen, la discrète Janet (Aurielle Akerele), le trompettiste Jamel (Timothy Trumpet Jr.), mais aussi Patricia (Nyabel Lual), laquelle organisera un cours de langue pour le groupe.
Au fur et à mesure que le collectif prend de l’ampleur – la temporalité du film est elliptique –, la maison se transforme. Les meubles s’accumulent: on aperçoit une table à manger là où, dans les scènes précédentes, il n’y avait qu’une photographie de Shirley Chisholm. C’est d’ailleurs à cette table que les membres du collectif s’assoient pour décider s’ils peuvent porter leurs souliers dans la maison, ou encore pour établir un horaire de ménage, bref, pour discuter de toutes ces petites considérations quotidiennes auxquelles on fait face lorsqu’on habite à plusieurs dans une maison. Le salon fait office de salle de classe où ils peuvent développer de nouvelles compétences (grâce aux cours de langue de Patricia, par exemple) ou jouer de la musique (il y a une batterie dans un coin de la pièce). C’est aussi dans cette pièce-là qu’ils en apprendront davantage sur leurs ancêtres et le passé (sur le collectif MOVE, notamment, dont Ephraim Asili nous raconte l’histoire grâce à des images d’archive, parallèlement à celle de Julian et de ses amis).
Asili n’a pas eu les moyens de tourner dans une véritable maison en rangée de ce quartier, mais grâce au Rensselaer Polytechnic Institute’s Experimental Media and Performing Arts Center, le réalisateur a pu filmer son long-métrage dans les studios de l’institut, lesquels sont situés à Troy, dans l’état de New York. De la même manière qu’il l’aurait fait avec une «vraie» maison, il a planifié, conçu et réaménagé l’espace dont il disposait afin qu’il soit habitable. «Quand je me suis résolu à tourner dans un studio, j’ai compris que je devais envisager celui-ci comme une toile vierge, et donc organiser le plateau de tournage en conséquence, un objet et une couleur à la fois», a dit le réalisateur lors d’une entrevue avec le Artforum en septembre 2020. «Chaque livre, affiche, tableau, étoffe ou meuble a été choisi de façon minutieuse». Pour l’auditoire, le décor intérieur de la maison agit comme un pont, un échafaudage d’archives qui relie les enjeux d’hier à ceux d’aujourd’hui.

Ce n’est que lorsque j’ai visionné The Inheritance pour la deuxième et la troisième fois que j’ai remarqué à quel point les étoffes kenté et ankara, très populaires auprès de la diaspora africaine, sont omniprésentes dans le film. Tout comme les magazines Ebony encadrés sur les murs et entrouverts sur les tables de la maison, ou encore les affiches et les œuvres d’art qui trônent un peu partout dans la demeure du collectif. Tous ces éléments témoignent visuellement de l’histoire que nous raconte Asili: ils nous permettent d’avoir une idée précise de l’héritage qui influence et rassemble les membres de la maison Ubuntu. Comme tant de films le font, ces éléments nous invitent à célébrer ce qui nous est familier, mais surtout à nous ouvrir à ce qui nous est étranger. À mon avis, les livres que Julian choisit et sort du coffre au commencement du film mettent en lumière les inclinations idéologiques du collectif. Leur présence à l’écran sert à éclairer les discussions et les actions des personnages afin qu’elles fassent écho à celles qu’ont eu et posé les générations de l’intelligentsia afro-américaine qui les ont précédés. Comment réconcilier les divergences idéologiques au sein d’une communauté? Respecter et valoriser l’expérience de chacun des membres d’un groupe? Le faire sans condescendance? Comprendre que le véritable but, c’est la compassion et la bienveillance, même si on n’y arrive pas tous les jours?
Dans la cuisine de la maison du collectif Ubuntu, un drap de style kenté est utilisé comme rideau de fortune. Ses motifs rouge, jaune et sarcelle éclatants s’agencent à merveille aux murs jaune canari de la pièce où les personnages préparent le café et broient des légumes pour se faire des jus verts. Ce rideau improvisé témoigne des liens diasporiques qui unissent le collectif et il me rappelle les histoires que ma propre mère me racontait au sujet du kenté. Selon la légende, ce type de tissu proviendrait de Bonwire, une ville située à l’est de Kumasi, au Ghana. Il s’agit d’ailleurs de la capitale du kenté (un mot dérivé de celui utilisé, en langue twi, pour désigner un panier). Deux frères originaires de Bonwire se seraient inspirés des toiles de soie tissées par Ananse – une araignée mythique et intelligente – pour concevoir cette fameuse étoffe. Le kenté a toujours été un tissu royal spécialement conçu par et pour l’élite de l’empire Ashanti. Cependant, au cours des dernières décennies, son style a été exporté, renouvelé et adopté ailleurs.
Quand la caméra d’Asili effectue un panorama du salon et que j’aperçois le tissu ankara (aussi appelé wax hollandais) étendu sur le divan, je me rappelle ces draps de coton aux motifs vifs et colorés qui jonchaient les commodes et les garde-robes de la maison durant mon enfance. Ma mère (qui plus jeune a été couturière) les rapportait de ses voyages au Ghana. Quand l’envie la prenait, elle les utilisait pour confectionner une chemise, une robe à coupe sirène, ou encore une jupe péplum décorée d’appliqués en relief.
Et puis il y a les magazines Ebony. Certains exemplaires de cette publication fondée par John H. Johnson en 1949 peuvent être aperçus çà et là dans la maison du collectif tout au long du film. Cela m’a d’abord laissée perplexe étant donné qu’on a affaire à des marxistes noirs radicaux. Le plus ardent détracteur du Ebony, le sociologue E. Franklin Fraizer, a d’ailleurs accusé la ligne éditoriale du magazine d’être plus préoccupée par les esthétiques bourgeoises de l’époque que par la vérité. Cela dit, la présence du magazine dans le film témoigne tout de même de la façon dont s’est construite l’identité afro-américaine sur le plan de l’image. Comme l’ont écrit les universitaires Adam Green et Brenna Wynn Greer, si le magazine semblait surtout se consacrer à l’excellence afro-américaine et au mode de vie des célébrités, il n’en demeure pas moins qu’il a joué un rôle crucial dans la construction de l’identité afro-américaine. Parmi toutes ces étoffes et ces magazines, l’on retrouve aussi d’autres artéfacts de cette culture: une affiche de The Spook Who Sat By the Door, une adaptation cinématographique (1973) d’un roman du même titre de l’auteur Sam Greenlee. Ou encore All Power to the People, l’affiche révolutionnaire de Faith Ringgold datant de 1970. On y voit le dessin d’une famille en rouge, vert et noir – les couleurs de la libération.
Cela dit, ce n’est pas parce que le collectif s’entoure de tous ces artéfacts symboliques qu’il est capable de réaliser la dure tâche de mettre ses idéaux en action. Bien que la structure de la maison Ubuntu se veuille horizontale et non hiérarchique, ce sont Julian et Gwen qui semblent mener le bal. Ce sont deux jeunes et jolis universitaires intransigeants; ils ont parfois de la difficulté à comprendre les perspectives et les motivations des autres. Old Head les quitte d’ailleurs en furie à la suite d’un échange tendu. «Ce n’est pas une blague, dit-il en partant. Z’avez tous vraiment besoin de grandir».
Apprendre à grandir, à tracer son propre chemin, voici ce que sous-tend le film The Inheritance. C’est en communiquant avec autrui – en venant à bout des divergences, en trouvant des consensus, en faisant preuve d’écoute et d’ouverture – qu’on parvient à grandir. Je pense à une scène en particulier qui rend bien cette idée: le collectif organise un concert durant lequel des membres de la maison Ubuntu et d’autres artistes de Philadelphie se donnent en spectacle. Durant le concert, la caméra d’Asili recule, le plan s’élargit, l’espace se révèle: on aperçoit d’autres chaises, une immense courtepointe qui sert de toile de fond à la scène. L’espace a, en effet, grandi.
Implicite à ce thème de l’épanouissement, il y a celui, un peu plus épineux, du changement. Une fois que les voisins et les autres membres du collectif ont quitté les lieux, Julian se retrouve seul dans le salon de la maison de sa grand-mère, entouré d’artéfacts du passé et bouleversé par le présent qui lui échappe. Visiblement atterré, mais étonnamment pragmatique, le jeune homme soupire tandis qu’il passe le balai sur le plancher de bois franc, qu’il replace une sculpture là où elle va sur l’étagère d’une bibliothèque, qu’il remet la batterie à sa place dans le coin de la pièce. Soudainement, ces artéfacts dont il a hérité prennent un sens nouveau: ce ne sont pas seulement des objets soigneusement choisis par Asili; ils symbolisent les perturbations intérieures du personnage de Julian. Est-ce que le collectif a réussi ou échoué? Était-ce une bonne ou une mauvaise idée? Ephraim Asili semble suggérer que, peu importe la réponse à ses questions, en fin de compte, Julian a changé… Et peut-être même grandi à travers tout cela.
Lovia Gyarkye est une autrice établie à New York.
- Texte: Lovia Gyarkye
- Illustrations: Gavin Park
- Traduction: Francis Rose
- Date: January 18th, 2022

