Comment
Gabriel Smith
a écrit le
roman de l’été

Le jeune romancier parle de ses discussions avec son thérapeute, du niveau de langage de son «imbécile» de protagoniste et de révision en Italie.

  • Par: Paul Thompson

Gabriel Smith, le Londonien de 28 ans dont le premier roman, Brat, semble destiné à être l’évènement littéraire de l’été, ne craint pas de laisser les choses suivre leur cours. Le roman, publié chez Penguin en Amérique du Nord et façonné en partie par le regretté fondateur de Tyrant Books, Giancarlo DiTrapano, met en scène le protagoniste – un jeune romancier nommé Gabriel, naturellement – de retour dans la maison où il a grandi, désormais fort délabrée, qu’il a été chargé de nettoyer en vue de sa vente. Pendant qu’il s’y trouve, sa peau commence à se détacher de son corps par larges plaques, des plaies apparaissent sur ses bras et ses jambes, les après-midis se dilatent puis se contractent jusqu’à disparaitre totalement. Les contours de sa réalité deviennent poreux: des vidéos et des manuscrits laissés par son père récemment décédé et par sa mère souffrante semblent se transformer chaque fois qu’il les consulte. Il reçoit des visites, certaines métaphysiques, d’autres tout à fait anodines.

Tout au long de Brat, un sentiment prévaut: celui qu’une partie de la population – sinon le monde entier – a échappé à l’emprise du temps. Dans une prose dépouillée et épigrammatique (mais néanmoins limpide), Smith accentue cette impression non seulement par l’intrigue et le contexte, mais aussi par la forme même du roman. «Je m’intéresse beaucoup à la façon dont on utilise les échantillons», dit-il en parlant de l’utilisation d’extraits d’anciennes chansons ou de clips sonores en musique, à la fois «pour susciter un écho entre des époques et dans une intention structurelle». L’histoire virevolte entre le récit de fond, une paire de manuscrits, une nouvelle publiée en ligne, un scénario de film et les descriptions d’une cassette VHS en perpétuelle mutation. Pour Smith, cette technique d’écriture évoque «les raisons politiques, ou les conséquences, ou les symptômes qui caractérisent le fait de vivre à une époque où tout ce qui s’avère profitable est répété à l’infini. Être hanté·e à la fois par le passé et l’impossibilité de futurs différents.»

J’ai discuté avec Smith de ses premiers écrits, de sa nouvelle primée, et des menaces grandissantes que présentent l’internet et le monde naturel.

Photographie: Adam Powell. Image du haut: image de l’auteur gracieusement fournie par Penguin Press.

Paul Thompson

Gabriel Smith

On se parle environ 12 heures après la sortie du nouvel album de Charli XCX. L’as-tu écouté?

Oui, je l’ai écouté. Je le trouve formidable. Je suis content que les critiques l’encensent aussi. Elle est une superstar, mon gars.

Quand j’ai vu ton tweet avec le faux courriel venant d’elle, j’ai ri – c’était très drôle! Que penses-tu des personnes qui s’en sont réellement offusqué ou qui se sont mises sur la défensive? Sont-elles simplement douées d’une intelligence moindre, ou y a-t-il quelque chose de foncièrement dérangeant dans le fait de se faire jour un tour en ligne?

Il y a probablement un peu des deux. J’hésiterais à qualifier l’intelligence de qui que ce soit de moindre, parce que tout le monde est intelligent à sa façon, blablabla. Mais, je pense qu’en ce qui concerne les publications en ligne, quand on voit quelque chose qui nous plait, on a simplement envie d’y croire, non? C’était peut-être quelque chose à laquelle on avait envie de croire. Si on veut être magnanime, on pourrait dire qu’il y a eu une suspension consentie de l’incrédulité, je pense.

Et se faire ramener à la réalité est déplaisant ou dérangeant.

Oui, sans doute. Enfin, surtout pour les parfaits imbéciles [rires]. Mais tu sais, quand il s’agit de musique pop, les fans aiment défendre leurs idoles sur internet. Ça fait partie du plaisir, non?

Dans une entrevue pour The Millions, tu mentionnes que les ragots jouent un rôle central dans la brouille entre Drake et Kendrick Lamar. Il semblerait que les artistes misent désormais davantage sur les ragots que sur toute autre forme de promotion pour sortir du lot. Te sens-tu obligé d’avoir une attitude provocatrice en tant que figure publique?

Je pense qu’il y a toujours cet impératif d’être intéressant, et ç’a probablement toujours été le cas – je détesterais être incapable de tenir une conversation intéressante. Mais c’est aussi vrai dans les contextes sociaux, donc ça n’est peut-être pas limité au cycle promotionnel. Je prends un réel plaisir à me moquer des choses et des gens, à jouer des petits tours, à déranger, mais sans aucune méchanceté. C’est quelque chose que j’aime vraiment – d’une manière très saine. Je ne m’y sens pas obligé. Je devrais en parler à mon thérapeute [rires]. Ce n’est peut-être pas particulièrement sain d’interagir avec le monde de cette façon. Mais je suis certain que beaucoup de gens s’y sentent obligés. Si ton intention n’est pas sincère, que tu ne cherches pas simplement à t’amuser, ça ne fonctionne pas. Le public n’est pas dupe, pas vrai?

Parlons de l’évolution de Brat. Quand Hobart a publié une version d’une scène de ce livre, elle a été décrite comme étant extraite d’un roman. L’année précédente, dans le magazine Tyrant, on disait autre chose. En ce qui concerne le premier texte – le voyais-tu comme une nouvelle à part entière à l’époque?

Ça ne faisait pas partie d’un projet de roman. C’est l’une des premières nouvelles que j’ai écrites, celle publiée dans Tyrant. Connais-tu Clancy Martin? Un écrivain formidable. Je lui écrivais depuis que j’étais ado en tant qu’adepte de son œuvre, je lisais ses textes dans Vice quand il écrivait pour le magazine. Je lui ai envoyé ma nouvelle parce que Tyrant venait de publier un de ses livres, si je me souviens bien. Je lui ai écrit quelque chose comme: «Hé, Clancy, regarde ce que j’ai fait!» Et il a répondu à mon courriel en disant: «Ton histoire est géniale, et je passerais volontiers davantage de temps avec ces personnages.» À partir de là, je me suis dit, si Clancy a envie de passer plus de temps avec mes personnages, je devrais écrire un livre en ajoutant les morceaux qui manquent à l’histoire.

Comment es-tu entré en contact avec Giancarlo de Tyrant Books?

Je lui avais écrit une ou deux fois quand j’étais ado, donc j’entretenais avec lui la relation parasociale que quelqu’un entretient avec l’artiste à l’origine d’une œuvre qu’il adore. J’ai écrit ce livre – je ne connaissais pas encore Gian alors, et je trouvais que ce que j’avais écrit n’était pas vraiment le genre de Tyrant Books; c’était un roman plutôt maniéré, très anglais. À mes yeux du moins, ça ne correspondait pas exactement au genre de la maison. J’ai signé un contrat avec un agent à Londres, qui s’est mis à l’envoyer aux éditeurs habituels – des endroits qui, je le sentais, ne me conviendraient pas tout à fait non plus. Donc en aout 2020, j’ai écrit à Gian à l’adresse courriel fournie sur le site de Tyrant Books. «Hé, j’ai écrit ça à partir d’une nouvelle parue dans votre magazine. J’aimerais avoir votre bénédiction avant de le faire publier, ça me consolerait d’avoir votre approbation si je dois le vendre à des maisons d’édition que je ne respecte pas particulièrement.» Deux semaines ont passé sans que j’aie de ses nouvelles. Puis il s’est mis à m’envoyer des passages tirés du livre, en disant: «Tu dois venir en Italie, on doit réviser ça ensemble.»

C’était comment, réviser avec lui en Italie?

J’étais complètement pâmé d’admiration. C’est pratiquement la seule fois où ça m’est arrivé dans ma vie. Et c’était bizarre, à cause de la pandémie de COVID. À Rome, il y avait un couvre-feu chaque soir, ce qui fait qu’on ne pouvait pas sortir dans la rue. Et il habitait dans un castelleto à mi-chemin entre Rome et Naples. Un endroit magnifiquement hanté. Le fait d’être en présence de cette personne que j’admirais depuis longtemps était bizarre au plus haut point. J’essayais d’apprendre autant que possible sans l’accabler de questions, ce que j’ai probablement fait malgré tout. Pour ce qui est du travail de révision en tant que tel: il était un drôle de mélange, il savait aussi bien réviser la grammaire que l’effet d’ensemble. On a beaucoup parlé; on n’est pas repassé dans le texte tant que ça. On aimait la même musique, et on aimait boire un coup [rires]. On s’est rapidement lié d’amitié; on se laissait facilement distraire de notre tâche, aussi.

Image gracieusement fournie par Penguin Press.

Parlons de ces choses qui nous hantent: j’ai lu The Complete presque tout de suite après avoir lu Brat. J’ai cru que ma propre mémoire commençait à me jouer des tours; les images du chevreuil, des voitures accidentées, je n’arrivais plus à me rappeler d’où elles provenaient. As-tu des fixations qu’il t’est difficile de ne pas intégrer à tes récits?

Dans une certaine mesure, absolument. Je pense qu’on peut reprocher à n’importe quel·le artiste de raconter plus ou moins la même histoire encore et encore. C’est particulièrement flagrant dans The Complete, qui se trouve à être le premier chapitre du roman auquel je travaille en ce moment, parce que c’était, et c’est encore, un roman qui porte sur le deuil de Gian et sur le deuil de ce premier roman que je ne pensais jamais voir publié, à l’époque. C’était un choix partiellement conscient, une blague entre moi et moi-même, parce que cette histoire porte aussi sur le deuil, pas vrai? Celle-là parle plus précisément de Gian et, tu sais, de ma propre carrière, une carrière je ne pensais pas voir ressuscitée d’aucune manière. C’est pourquoi ce sont ces images qui reviennent. Mais c’est aussi que j’ai du mal à me détacher de ces choses.

Dans The Complete et Brat, les écrivain·es ont de la difficulté à terminer leurs projets. Peines-tu à terminer les tiens? Qu’est-ce qui interfère avec ton processus?

Je souffre d’un TDAH sévère, ce qui fait que j’ai toujours envie d’écrire un milliard d’histoires à la fois. J’ai énormément de difficulté à me concentrer, ce qui explique la présence d’éléments enchâssés ou inachevés dans mes deux projets. Ça se répercute en partie sur la structure de mes textes. J’ai beaucoup de difficulté à me concentrer sur une seule trame narrative. J’arrive assez bien à terminer mes projets, cela dit. Chaque matin après le réveil, j’écris un certain nombre de mots, et je ne me sens pas bien tant que ce n’est pas fait. Mais je suis constamment tiraillé, tenté par ces autres choses que je pourrais faire.

As-tu une stratégie pour rester concentré?

C’est un combat de tous les instants. Chaque matin, je me lève et j’écris 500 mots; c’est comme un muscle que je dois entrainer. L’objectif étant de trouver un moyen d’intégrer des trucs, de relier des images qui m’intéressent au projet sur lequel je travaille à ce moment-là plutôt que de me plonger bêtement dans quelque chose de nouveau. Plus le projet est long, plus c’est difficile.

Dans Brat, il y a très peu de distinction entre le délabrement et la croissance – la peau tombe, les murs s’effritent, les plantes envahissent l’espace, les moisissures prolifèrent –, ces deux processus pourtant opposés semblent menacer la vie des personnages au fur et à mesure que ceux-ci les comprennent. Es-tu un amant de la nature, ou au contraire, as-tu une aversion pour elle?

J’ai été élevé dans une famille végétarienne, donc j’ai un amour réel et profond pour tous les êtres vivants [soupir], comme la plupart des gens. Mais cet amour de la nature renferme par défaut une peur de voir celle-ci se décomposer. Je me suis senti horriblement mal il y a un tout juste instant parce que j’ai chassé une coccinelle qui était sur mon épaule, et l’ai légèrement blessée ce faisant. La nature est horrible. Et on fait partie de la nature, ce qui est doublement horrible. Donc j’éprouve à la fois de l’amour et une aversion.

J’aimerais aborder l’usage de certains mots. Nombre des descriptions du narrateur sont très précises, mais tu réussis à évoquer beaucoup de choses en utilisant simplement «fucked» et «fucked up» comme adjectifs. Je remarque la même chose dans d’autres œuvres, mais ton narrateur exploite ces mots de façon plus efficace que quiconque ou presque.

Je trouve le rythme de ce syntagme formidable. Ça joue beaucoup dans mon écriture: c’est tout simplement agréable à lire. Il faut dire aussi que le protagoniste est un imbécile. Ou à vrai dire, qu’il est tellement terrassé par le deuil qu’il n’arrive pas à écrire. Ç’aurait été malhonnête, et aussi mal écrit, si ses descriptions avaient été plus verbeuses. Mais c’est aussi la façon dont je pense, tout simplement. Je lisais beaucoup de Tao Lin quand j’étais ado, et je suis presque certain que ça me vient de lui.

Dans certaines critiques américaines que j’ai lues, on compare Brat à l’œuvre de David Lynch. Une comparaison valable, à mon avis, mais qui mérite d’être analysée plus en profondeur; ton roman n’utilise pas le même type de logique onirique que Lynch. Cela dit, les éléments les plus troublants du roman proviennent en effet des rêves: quand le frère ne croit pas à l’expérience du narrateur, ou chasse son ressenti du revers de la main. Ce sentiment – celui de hurler dans le vide –, est-ce une peur qui t’habite?

C’est exactement ce à quoi je pensais, ouais. Dans un des rêves que je fais souvent, je dois m’occuper d’une portée de chatons ou quelque chose du genre, et il y a constamment des gens qui manquent de les écraser. Donc oui, absolument. C’est toujours pour aider quelqu’un d’autre plutôt que moi-même, le monstre ne s’attaque jamais à moi directement, c’est plutôt: s’il te plait, fais attention.

De la belle matière pour une thérapie.

Oui, en effet – de la foutue de belle matière.

Charli XCX assiste à l’afteur du Met Gala en mai 2024. Getty/Photography: MEGA/GC Images.

Paul Thompson est rédacteur principal pour The Los Angeles Review of Books. Il a signé des textes pour Rolling Stone, GQ, New York Magazine, Pitchfork et The Washington Post, entre autres publications.

  • Par: Paul Thompson
  • Traduction: Camille Desrochers
  • Date: 18 juin 2024