L’amour vu par Celine Song
Dans «Materialists», son plus récent long-métrage distribué par A24, la réalisatrice acclamée de «Past Lives» explore deux thèmes inextricablement liés: l’amour et l’argent.
- Texte: Eliza Brooke
- Photos: Tina Tyrell

J’ai trouvé Celine Song assise seule dans une salle de conférence nichée au cœur de l’élégant siège social new-yorkais de A24. Les bureaux de la société de distribution et de production cinématographique étaient calmes et silencieux, mais ce n’était que notre point de rendez-vous. Nous avons décidé de marcher jusqu’au Madison Square Park, situé à proximité. Song a empoigné son gobelet de matcha presque vide et nous sommes sorties dans les rues bruyantes de NoMad, nous mêlant ainsi à quelques millions d’autres âmes désireuses de jouir des 24°C de ce doux après-midi d’avril ensoleillé dans la plus merveilleuse ville du monde.

Song porte un haut sacai, une jupe sacai et des flâneurs LOEWE.
Song est une réalisatrice parfaitement new-yorkaise. Elle est née en Corée du Sud et a été élevée en partie au Canada, mais c’est à Manhattan qu’elle vit et où elle a tourné son premier long métrage acclamé, Past Lives, ainsi que de son deuxième film à venir, Materialists. (A24 est le distributeur des deux films.) Après que deux étudiant·es de la School of Visual Arts nous eurent approchées, les yeux brillants d’admiration, je lui ai demandé si on la reconnaissait souvent dans la rue. Elle a hésité brièvement avant de répondre par l’affirmative. À New York, du moins. Le fait que Past Lives ait été projeté au cinéma Angelika pendant presque une année complète a certainement contribué à accroitre sa notoriété parmi les hordes de cinéphiles du coin.
Tandis que nous nous dirigions vers le parc – le décor d’une scène clé de Past Lives –, la ville semblait vouloir accorder son rythme à la personnalité vive et pleine d’énergie de Song. Celle-ci portait le genre de vêtements qui permettent à une personne de se déplacer en ville avec aisance: baskets noires, pantalon noir ample Muji, chemise de camp noire striée de motifs tie-dye vert algue. Song parlait rapidement, avec entrain et longuement, blaguant et digressant sans jamais perdre le fil de la conversation, avec l’assurance de quelqu’un qui sait précisément où elle s’en va. Elle s’interrompait pour me poser des questions («Quand as-tu rencontré ton conjoint?»), a remarqué le manque de poubelles réservées au recyclage tout en reconnaissant la possibilité que rien ne soit réellement recyclé («Je dois garder la foi»), et s’est émerveillée devant un pétale rose vraisemblablement tombé du ciel qui l’a prise par surprise («Ah, comme c’est joli!»).
Nous avons trouvé un banc de parc vide, et Song a immédiatement pris la posture d’une adolescente en pleine discussion, s’assoyant directement face à moi, les jambes croisées. Là, parmi les pigeons, nous avons discuté de deux grands mystères de la vie: l’amour et l’argent.
Cette double fixation forme la base de Materialists, dans lequel une entremetteuse blasée nommée Lucy (Dakota Johnson) se retrouve à envisager un avenir soit avec Harry (Pedro Pascal), un homme parfait en théorie, très riche, mais qui ne fait pas vraiment battre son cœur, soit avec John (Chris Evans), son ex-petit ami comédien qui ne peut pas lui offrir la sécurité financière qu’elle désire ardemment. Comme un personnage de Jane Austen, Lucy considère la vie à deux d’un point de vue explicitement économique – tout comme le revenu de 10000£ par an de M. Darcy (une information connue de toute la population du Hertfordshire), la maison à 12 millions de dollars de Harry fait partie de son attrait. À cet égard, Materialists se distingue de manière rafraichissante des comédies romantiques qui mettent en scène des jeunes vingtenaires dans des lofts palatiaux à SoHo, vraisemblablement à l’abri de tout souci financier. «Lucy est quelqu’un qui aimerait aller dans un bon restaurant, m’explique Song. Le mariage de ses parents s’est probablement effondré pour des raisons économiques. La pauvreté entraine ce genre de choses.»

Et puis l’amour débarque sans crier gare, insensé, mystérieux. «L’économie de marché, qui fonctionne dans toutes les autres sphères de nos vies, ne s’applique pas aux fréquentations, à l’amour, ni au mariage. Quand il est question de sentiments, ça ne tient pas la route», explique Song. Qu’est-ce qui fait qu’une personne est la bonne pour vous? Ce n’est probablement pas son salaire, sa taille, son poids ou la densité de ses follicules pileux, mais quelque chose d’autre, qui a plus à voir avec l’alchimie, qui est inexplicable. «On se dit tout simplement qu’on serait capable de vivre avec cette personne», s’étonne Song, pouffant d’un rire incrédule face à ce constat. «C’est vraiment incroyable qu’on sache tout simplement qu’on est en amour, sans savoir comment l’expliquer. C’est aussi bête que ça.»
Elle a écrit Materialists dans les six mois qui ont séparé l’achèvement de Past Lives et sa première au Festival du film de Sundance. Une période amniotique, mais anxieuse pour Song, qui avait jusqu’alors travaillé principalement comme dramaturge. «J’attendais en quelque sorte que ma vie commence», m’a-t-elle confié. Elle a donc décidé d’écrire une histoire en puisant dans son propre parcours, un projet qui lui trottait dans la tête depuis un moment: plusieurs années auparavant, alors qu’elle poursuivait une carrière sur les planches le soir, elle a travaillé de jour comme entremetteuse professionnelle pendant six mois.
Quand Song révèle ce détail biographique à d’autres, elle pique généralement leur curiosité. Et les découvertes qu’elle avait faites alors sont en effet intrigantes. Elle connaissait beaucoup d’acteurs de théâtre qui, comme John, étaient beaux et en forme, mais dont la précarité financière les rendait inintéressants aux yeux de sa clientèle en quête de partenaire de vie. Quant aux acteurs, ils levaient le nez sur les médecins bien nantis qui avaient un peu de ventre. («Je leur disais: “Hé! C’est un neurologue! Il n’a pas le temps de s’entrainer!”») Elle était fascinée par la façon dont les gens évaluaient sans retenue des partenaires potentiels en fonction de caractéristiques superficielles, pour ensuite court-circuiter le processus quand ils se découvraient réellement des atomes crochus avec quelqu’un. «Les gens croient que leurs attentes sont justifiées. Ils vous disent: “Je vais à la salle de sport, je me sens en droit d’avoir quelqu’un qui va à la salle de sport”, raconte Song. Mais ce que personne ne se croit en droit d’exiger, c’est l’amour.» Dans Materialists, Lucy elle-même voit l’amour comme quelque chose qui se trouve hors de sa portée, déterminée à épouser quelqu’un de riche ou à mourir seule.

On sait maintenant que Song n’avait pas besoin de s’en faire quant au succès de Past Lives. Son film ayant été nommé dans les catégories Meilleur film et Meilleur scénario original aux Oscars, elle a assisté à la cérémonie à Los Angeles le 10 mars 2024. Le lendemain, elle reprenait l’avion pour New York. Le surlendemain, elle faisait du repérage à bord d’une camionnette pour trouver les lieux de tournage de Materialists.
Dès le départ, la production a dépassé celle de Past Lives. «Avec Chris, Pedro et Dakota, difficile de dire qu’on fait un petit film indépendant!», lance Song. Comme elle n’en était qu’à son deuxième long métrage à titre de réalisatrice, elle a dû conjuguer avec une certaine courbe d’apprentissage pendant le tournage. Elle n’était pas préparée, par exemple, à l’énorme quantité de temps nécessaire pour installer en toute sécurité une vieille voiture délabrée sur le plateau d’un camion afin de capter une conversation sur la route entre Lucy et John. «J’avais conscience d’apprendre une leçon, me dit-elle. J’étais assise là, à attendre que les choses se mettent en place.»
Cela dit, Song sait ce qu’elle veut et elle sait comment communiquer ses intentions à son équipe. Pour la boite dans laquelle Lucy travaille, elle a indiqué au chef décorateur Anthony Gasparro que les couleurs devaient être «ultraféminines, mais alpha et froides». (Imaginez une fille aux nerfs d’acier à la tête d’une entreprise. Imaginez un gris bleuâtre, rosâtre.) À la costumière Katina Danabassis, elle a décrit le film en termes verticaux: Harry est au sommet de l’immeuble, dans le penthouse, dans son magnifique smoking ZEGNA et ses tricots The Elder Statesman, et John est en bas sur le trottoir, dans un t-shirt Foxy de seconde main et un pantalon trop serré, tandis que Lucy a besoin d’une garde-robe qui lui permet de voyager entre les deux. «Céline aime approfondir la dimension théorique, raconte Danabassis. Ça ajoute une couche de sens qui m’aide à concrétiser sa vision.»
Pour Materialists, Song s’est notamment inspirée de Pride and Prejudice, Broadcast News, Working Girl, The Player, The Apartment et des films de Nora Ephron. (En dehors des comédies romantiques et des drames, elle a également tenu compte de films noirs, comparant Lucy à une détective endurcie.) Bien que Materialists se déroule à l’époque actuelle, Danabassis a cherché à créer une sensibilité intemporelle avec ses costumes, s’inspirant de photos de John F. Kennedy Jr et Carolyn Bessette-Kennedy dans les rues du New York des années 90. «Pour moi, il est l’icône par excellence du style masculin, précise-t-elle. Aller au travail à vélo avec la jambe dans le plâtre? Difficile d’être plus séduisant ou plus cool.» Le style impeccable de JFK Jr a ainsi aiguillé l’élégance de Harry – parce que, comme Danabassis et Song l’ont toutes deux noté, il était important qu’il ait réellement bon gout et qu’il ne paraisse jamais gauche. Pour sa part, le look de Lucy a été élaboré selon le principe de Bessette-Kennedy voulant que la simplicité ait souvent le plus gros effet. Une robe Proenza Schouler épurée dans une nuance de bleu magnétique et un petit tailleur avec une paire de bottes Paris Texas à faire baver ont aidé à ancrer Lucy comme la protagoniste du film et une professionnelle qui sait rester en retrait pour ne pas voler la vedette à sa clientèle.

Song m’a dit qu’elle se sent chanceuse d’être entourée de chef·fes de service, comme Danabassis et Gasparro, qui comprennent le genre de films qu’elle veut faire. Quand ces personnes lui montrent une idée, ce n’est jamais hors sujet – si elle ne la comprend pas tout de suite, elle demande simplement à la voir en contexte. (La robe bleue de Lucy ressemblait à «un drap» sur le cintre, avec ses larges attaches à nouer qui pendaient à la taille; dès que Johnson l’a enfilée, Song a compris l’idée.) De même, Song ne montre ses scénarios qu’aux gens qui ont un intérêt personnel dans le projet: son mari, le scénariste de Challengers et de Queer Justin Kuritzkes; ses producteurs; et certaines personnes de chez A24. «Je n’aime que les commentaires des gens qui sont directement impliqués dans le projet», me dit-elle.
Bien que le tournage de Materialists ait pris fin depuis longtemps, Song me parle des idées du film avec un air si absorbé et une curiosité si vive que j’ai l’impression qu’elle pourrait très bien continuer à affiner le scénario en rentrant chez elle. Elle semble toujours prête à se prêter à une réflexion intellectuelle: quand je lui présente une théorie avec laquelle elle n’est pas d’accord – ne finit-on pas toujours par se contenter de ce qu’on a, d’une manière ou d’une autre, quand on s’engage dans une relation amoureuse? Et n’y a-t-il pas quelque chose de beau là-dedans? – elle ne la rejette ni ne l’ignore, mais l’examine plutôt attentivement jusqu’à ce que nous arrivions à une version plus mutuellement satisfaisante du concept. (Peut-être que l’idée de «se contenter» évoque une perspective trop décevante quand il s’agit des affaires de cœur – mais, certainement, la vie adulte implique de faire des choix qui ferment nécessairement des portes, et ça, c’est beau.) Elle parle avec urgence, sans toutefois sembler pressée par le temps. Quand j’ai demandé à l’actrice Zoë Winters de me parler de son expérience de tournage pour Materialists, elle m’a décrit quelque chose de similaire: Song était remarquablement disponible et s’assurait toujours que les acteurs et actrices avaient suffisamment de temps pour travailler leurs scènes. «J’ai trouvé que le rythme de travail était vraiment flexible et agréable», a dit Winters, qui joue le rôle de la cliente la plus importante de Lucy.
Deux choses peuvent être vraies: une réalisatrice peut avoir beaucoup de temps pour son équipe et aussi, comme Song me l’a dit, considérer qu’il est de son devoir de les stresser légèrement quant à l’importance de réussir une scène donnée, surtout dans l’environnement chaotique de New York. Il y a des assistant·es de production qui retiennent des foules de piétons, et des machinistes qui transpirent pour s’assurer que la lumière reste constante. «Tourner en extérieur à New York, c’est un cauchemar», affirme Song.
Nous nous sommes levées de notre banc pour nous diriger vers le monument du parc dédié à l’amiral David Farragut, orné de sculptures en granite de femmes solennelles représentant le Courage et la Loyauté, l’endroit où Nora et Hae Sung se retrouvent dans Past Lives. Le parc était rempli de gens riant entre eux, flânant tranquillement. Les assistant·es de production auraient eu un travail infernal par une journée comme celle-ci. Mais selon Song, filmer dans la ville parmi ses nombreux monuments est particulièrement gratifiant: «Une fois que vous avez vu le film, vous ne pouvez plus voir ces endroits sans savoir que c’est là que ça s’est passé.» Quelle folie d’entreprendre une tâche aussi ardue! Mais d’un autre côté, qu’est-ce que c’est romantique.
Eliza Brooke est rédactrice indépendante. Elle vit à Washington, DC.
- Texte: Eliza Brooke
- Photos: Tina Tyrell
- Stylisme: Britt Theodora
- Coiffure et maquillage: Jessi Butterfield / Walter Schupfer Management
- Assistance photo: Andres Norwood
- Traduction: SSENSE
- Date: 6 juin 2025

