Les costumes de DOOM

Une conversation avec Eliza Douglas, l’artiste qui a conçu les costumes de la plus récente pièce d’Anne Imhof, une interprétation sombre et lumineuse de «Roméo et Juliette».

  • Texte: Ruby J. Thelot

«Ça ajoute un autre système de messagerie dans l’œuvre», remarque Eliza Douglas au téléphone, en réfléchissant aux costumes qu’elle a créés pour DOOM: HOUSE OF HOPE, la dernière pièce de l’artiste visuelle et chorégraphe allemande Anne Imhof, dont la première a eu lieu le 3 mars au Park Avenue Armory à New York devant une salle comble. Douglas, artiste multimédia et modèle originaire des États-Unis, m’a appelé de Paris en plein milieu des répétitions du défilé automne-hiver 2025 de la griffe Balenciaga pour discuter du processus et des intentions derrière les tenues portées par les interprètes de ce spectacle.

Douglas collabore depuis longtemps avec Imhof, et a apparu pour la première fois en tant qu’interprète dans sa pièce Angst I, en 2016. En plus de s’occuper du stylisme, de la distribution et d’y figurer à titre d’actrice, elle a coréalisé la musique de Faust, un autre spectacle d’Imhof qui a remporté le Lion d’or à la 57e Biennale de Venise en 2017. Pour DOOM: HOUSE OF HOPE, le dernier projet issu de leur fructueux partenariat créatif, Douglas a assisté à la mise en scène et conçus les costumes en plus d'y tenir jouer un rôle.

Image du haut : Image gracieusement fournie par Eliza Douglas

Ce nouveau spectacle s’avère par ailleurs difficile à expliquer et s’inspire librement de Roméo et Juliette, la célèbre tragédie de Shakespeare. On y suit un groupe d’artistes un peu partout à travers l’Armory – tantôt dans des VUS, tantôt sur des scènes – tandis que se déroulent différentes vignettes au cours des trois heures de la pièce. La foule, minuscule devant ces installations, se déplace avec la troupe au fur et à mesure que l’histoire évolue. Un grand tictac d’horloge apocalyptique domine les murmures de l’intelligentsia, et d’épais chiffres rouges illuminent le visage de vagues connaissances. L’expérience s’avère étrange et déroutante, mais je me suis laissé emporter par DOOM. Envoutée par la voix de Douglas, troublée par les mouvements erratiques de l’assistance, j’ai attendu avec anxiété le climax final, alors que le compte à rebours se terminait sur la chanson This Is the End, composée par Douglas.

Cette pièce, qui relève autant de la performance artistique que de l’installation audiovisuelle, met en scène une douzaine de jeunes qui portent des vêtements urbains modernes et que l’on pourrait autant croiser dans le quartier Bushwick qu’à Berlin, mais qui possèdent les mêmes caractéristiques tribales que les Capulets et les Montaigus. Ces groupes esthétiques s’affrontent lorsque les trajectoires amoureuses tragiques des protagonistes se croisent.

Lors de ses premières collaborations avec Imhof, Douglas a habillé les modèles en pigeant dans sa propre garde-robe, parant les artistes de ses t-shirts et jeans rétro. Cette fois-ci, elle a donné une seconde vie à des vêtements trouvés en les décorant avec des sérigraphies, conçu des uniformes scolaires, des bijoux et créé des cols de dentelle élisabéthains sur mesure. DOOM aborde les questions de la jeunesse et de notre génération actuelle que l’on dit «condamnée» et nous propose un uniforme pour notre époque: des jeans taille basse, des pièces à la fois anciennes et nouvelles, ainsi que des looks transatlantiques inspirés de l’internet et de SoundCloud.

Ruby J. Thelot

Eliza Douglas

Tu as conçu les costumes pour de nombreuses pièces d’Anne Imhof. Comment ont-ils évolué au fil du temps?

Les costumes ont conservé une certaine cohérence au fil des ans. Bien sûr, on leur ajoute toujours de nouveaux éléments, mais je pense que notre travail possède une esthétique distincte, et l’on ne veut pas l’abandonner de manière brutale et dramatique. De plus, ça s’aligne toujours avec les vêtements que je porte moi-même: des t-shirts, des pulls à capuche, des jeans, des morceaux faciles à mettre et confortables qui me permettent de bouger avec aisance.

Quand les gens s’habillent trop, comme pour passer la soirée en ville, ça n’a pas l’air naturel, ça semble forcé.

Pour ce spectacle, je me suis inspirée de ce qu’on avait déjà fait par le passé, mais puisqu’il comporte une structure narrative et thématique – en particulier avec la référence à Roméo et Juliette – ça m’a ouvert d’autres horizons. C’était vraiment amusant d’explorer la dynamique entre ces deux groupes et de trouver des moyens de les différencier… Mais honnêtement, je ne saurais même pas comment rendre ces costumes plus avant-gardistes ou plus tendance. À mon avis, les gens supposent que je suis plus dans le coup que je ne le suis en réalité.

DOOM s’inspire directement et librement de Roméo et Juliette de Shakespeare, une histoire qui s’accompagne d’un lourd bagage esthétique. Comment as-tu composé avec cet héritage tout en essayant de créer des costumes qui reflètent une perspective unique et inédite?

Pour me préparer, j’ai effectué des recherches sur les costumes de la production originale de –Roméo et Juliette. J’ai découvert que le rouge et le bleu distinguaient les Montaigus et les Capulets. Anne voulait transformer les deux familles en «Maison des loups» et «Maison des tigres».

Cet aspect est particulièrement bien illustré au milieu de la pièce, lorsque la majorité des interprètes de premier plan, auxquel·les se joignent quelques ballerines, se changent dans les vestiaires pour revêtir des vêtements typiques des écoles préparatoires. Les deux clans ont des couleurs distinctes: les tigres, le bleu marine et le blanc; les loups, le bleu clair et le bordeaux. Je leur ai créé des uniformes scolaires et de basketball ainsi que des tenues de meneuses de claque. J’aimais l’idée de reprendre, au premier degré, cette même tactique costumière utilisée à l’époque de Shakespeare.

Pour leurs «looks de rue», j’ai placé des symboles représentant les différentes maisons sur chacune de leurs tenues. Certains sont très évidents, comme un grand visage de loup ou de tigre, et d’autres, plus subtils, comme des bracelets sur lesquels se trouve écrit le mot «loups» ou un petit écusson de tigre caché quelque part. Une personne parmi les interprètes porte par exemple une culotte décorée de loups que l’on peut seulement apercevoir à travers les trous de son jean.

Je voulais des styles basiques et contemporains, mais qui réfèrent quand même discrètement à l’ère élisabéthaine. J’ai donc confectionné une variété de cols en dentelle que les interprètes arborent par-dessus leurs t-shirts et leurs pulls à capuche.

Les t-shirts «DOOM» constituent un élément notable de tes costumes. Quelles étaient l’intention et l’inspiration derrière ça?

J’aime les t-shirts et j’en ai utilisé par le passé comme matériau dans mes peintures. Les gens les mettent pour exprimer leur individualité. J’ai réalisé une sculpture avec un amas de t-shirts pour l’une de nos performances, et l’une des personnes qui jouaient dans le spectacle s’en est approchée pour y prendre un t-shirt et l’échanger contre le sien. Les éléments autoréférentiels et «méta» m’attirent beaucoup aussi, ainsi que l’humour. J’ai imprimé le mot «DOOM» sur des t-shirts de Coca-Cola, de The Beatles, de HARVARD, etc. J’adore les articles de marchandise personnalisés et uniques.

Les styles choisis pour la pièce reflètent-ils une tendance plus large dans la façon dont les jeunes s’habillent aujourd’hui, ou s’agit-il plutôt d’une fiction idéalisée?

À mon avis, on ne peut pas se déconnecter des tendances et je ne prétendrai jamais leur échapper. Naturellement, ç’a influencé en partie ce que les interprètes ont fini par porter. On célèbre souvent le travail d’Anne pour sa capacité à traduire quelque chose d’actuel, donc je pense que les costumes doivent contribuer à cet aspect-là de son œuvre.

Le spectacle est imprégnée d’un sentiment d’inertie «pré-apocalypse» – des corps en proie à une rébellion en suspens, qui se meuvent au fil d’une chorégraphie évoquant la désaffection. Comment les tenues du spectacle contribuent-elles à rendre cette atmosphère émotionnelle?

J’ai présenté un concept à Anne et on a fini par l’utiliser assez régulièrement. On voulait que certains vêtements portés par les interprètes semblent décolorés par le soleil. C’était romantique à souhait, et ça pouvait s’intégrer dans un paysage visuel à la fois plein d’espoir et apocalyptique, ce qui, je crois, constitue une des principales idées que la pièce tente de refléter.

De même, dans les moments de crise, la mode préfigure souvent un effondrement; pensons à la révolte du punk dans les années 70 ou à l’esthétique rave de la culture de l’ecstasy des années 90. Les costumes de DOOM contiennent la même charge préapocalyptique. Selon toi, traduisent-ils une sorte de complainte à propos d’un avenir gâché, ou plutôt un manifeste pour un meilleur futur?

J’ai toujours considéré le travail d’Anne comme délibérément ambivalent et ambitieux. J’apprécie son ouverture d’esprit quant aux différentes manières dont on peut générer du sens. Le spectacle offre une multitude d’expériences possibles – il n’y a pas de sièges fixes et plusieurs scènes se déroulent en même temps –, et donc une infinité de perspectives et de points de vue. De plus, la pièce évolue souvent d’un soir à l’autre. J’aime qu’on puisse la vivre de nombreuses manières, et qu’elle résonne différemment pour chaque personne.

Les sous-cultures de la jeunesse oscillent entre l’uniformité et la singularité. Cette dualité s’exprime dans la pièce de Shakespeare par le caractère grégaire des Montaigus et des Capulets, ainsi que par l’autodétermination malheureuse de Roméo et de Juliette. Comment tes costumes communiquent-ils cette tension, celle de vouloir être soi-même, mais aussi de faire partie de quelque chose

Cette tension se manifeste ouvertement lorsque les interprètes entrent et sortent de l’uniforme. Leurs costumes comportent toujours un élément visuel qui les rattache à leur «groupe», mais ça se présente à la fois de manière très individuelle, avec leur look «vêtements de rue», et homogénéisée, avec leurs uniformes.

À quelle époque et à quel endroit pensais-tu quand tu as conçu les costumes?

J’imagine généralement le lieu exact où se déroulera le spectacle, le cas échéant à New York en 2025.

Y a-t-il un costume en particulier qui, pour toi, résume l’esprit de DOOM dans son essence? Un look qui te semble l’expression la plus pure de l’éthos de l’œuvre?

J’aime beaucoup ce t-shirt rétro en forme de lapin rose que j’ai trouvé et sur lequel il est écrit: «Still cool... after all these years [Toujours cool… après toutes ces années].» Il me parait étrangement en phase avec la pièce.

Ruby J. Thelot est une designer, cyberethnographe et artiste basée à New York.

  • Texte: Ruby J. Thelot
  • Traduction: Francis Rose
  • Date: 13 mars 2025