L’art
de vivre
en couple

La cohabitation
est-elle vraiment
une étape clé
de la vie amoureuse?

  • Texte: Marie Solis
  • Illustrations: Camille Leblanc-Murray

Le roman Accouplement de Norman Rush connaît un regain d’intérêt auprès de certains millénariaux qui pèsent le pour et le contre des engagements hétérosexuels. Il raconte l’histoire d’un couple de personnes très particulières faisant face à une question urgente: comment coexister? Étant de grands intellectuels, la narratrice et son amour, un anthropologue célèbre, croient pouvoir trouver une solution par voie de théorisation. Mais la fusion de deux vies, comme ils finissent par l’apprendre, est davantage un exercice pratique que théorique.

Selon moi, la distance (en dose appropriée) entraîne une certaine friction sensuelle; quand notre partenaire n’est pas dans la pièce d’à-côté, on doit faire des efforts pour passer du temps en sa compagnie. Prendre le métro, parcourir quelques pâtés de maisons à pied, attendre à l’extérieur de son appartement. Le désir s’accentue en cours de route.

L’espace entre deux partenaires n’est pas qu’un réservoir où s’accumulent les sentiments amoureux. Pour moi, c’est l’amour lui-même: se permettre réciproquement d’explorer différents intérêts, de rencontrer de nouvelles gens, de devenir des individus à part entière. Par ailleurs, courir le monde sans l’autre rend les retrouvailles plus excitantes. On revient avec des petits trésors, comme de bons potins, des histoires cocasses ou des idées originales, et on les partage avec notre douce moitié comme signe d’affection. On lui dit: «J’ai vu quelque chose qui m’a fait penser à toi.» Les potins et les anecdotes se renouvellent lorsqu’on les raconte à quelqu’un qu’on aime, car on les adapte à leurs goûts et à leur sens de l’humour.

Il y aura toujours une certaine opposition entre l’envie de garder des choses pour soi et l’envie de les partager avec un ou une partenaire. La première préserve notre sentiment d’individualité et d’autodétermination, alors que la deuxième nous rapproche des gens qu’on aime. Il est facile de rester ferme lorsqu’on parle de choses, mais la délimitation devient plus difficile en ce qui concerne les espaces physiques. On réfléchit généralement dans l’absolu: soit on habite sous le même toit, soit on vit séparément. Dernièrement, je ne peux m’empêcher de me demander s’il existe un entre-deux, une façon de vivre chacun chez soi et d’être intimement liés ou de cohabiter tout en jouissant de la solitude et de l’indépendance que nous offrirait la distance.

À un certain moment, il y a quelques années, j’ai commencé à recueillir des histoires de couples qui vivaient séparément par choix et non par nécessité. J’étais fascinée par cette idée qu’une union réussie ne se traduisait pas toujours par une vie commune, et par le genre de relation auquel ces dispositions pouvaient donner lieu. C’est un portrait de la philosophe Martha Nussbaum publié dans le New Yorker qui a éveillé ma curiosité. Elle et son ex-mari, Cass Sunstein, ont gardé leurs appartements respectifs au cours de leur mariage, mais l’autrice Rachel Aviv mentionne dans la même phrase que «leurs travaux s’informaient mutuellement». J’aimais l’image que m’évoquait ce passage: des pensées qui, semble-t-il de leur propre volonté, flottaient de la tête d’une personne à travers les murs, la porte d’entrée et les rues jusqu’à la tête de son partenaire, et vice-versa.

«L’espace entre deux partenaires n’est pas qu’un réservoir où s’accumulent les sentiments amoureux.»

Un tel exploit peut certainement être accompli par deux personnes qui habitent ensemble, mais il m’a paru plus impressionnant, voire plus romantique que deux partenaires se transmettent des idées à distance. Dans mon imagination, leurs logis personnels se complètent au lieu de se refléter exactement. L’une des personnes possède une belle cocotte pour faire des ragoûts et des plats de pâtes imposants. Il fait trop chaud en été dans son appartement, tandis qu’on gèle dans celui de son amoureux en hiver. Ces détails s’imposent vite comme des faits immuables au sein d’une relation, que ce soit une amitié, une amourette ou une union à long terme, même lorsqu’on sait qu’on pourrait facilement trouver un autre logement, déménager dans une autre ville et s’entourer d’un nouvel assortiment de faits. Il arrive parfois, bien sûr, que des choses se redoublent. Deux copies de Middlemarch, des plantes semblables, des jouets pour chat identiques éparpillés au sol en tout temps.

Je chérissais mon indépendance, ou l’illusion d’indépendance que je me faisais, dont j’ai profité pendant des années en partageant un appartement avec des colocataires, en classant mes livres à ma façon sur les étagères, en mangeant des repas devant mon écran d’ordinateur et en choisissant de ne pas répondre à certains textos avant quelques heures. Il s’agit du seul appartement que j’ai eu à New York, alors ses seuls faire-valoir ont été les appartements de mes amis, des amis de mes amis, des gens que j’ai fréquentés ou encore les logements d’étrangers que j’examine sur StreetEasy. Environ deux fois par mois, dans notre conversation de groupe, mon amie Anna, une obsédée incorrigible de Zillow, envoie l’annonce immobilière d’une superbe maison ancestrale située en campagne, dans le Vermont ou le Maine. Ensemble, on choisit nos chambres et on décrit ce qu’on ferait dans la maison à un moment précis (lire sur le bord de la fenêtre, préparer des scones) en s’imaginant des vies et des carrières différentes.

Bien que le même conflit interne se présente lorsqu’on habite avec des colocs – à quel point suis-je prête à partager mon temps et mon espace avec d’autres gens? –, il devient plus sérieux dans le cadre d’une relation amoureuse. Si nous souhaitons tous les deux conserver nos frontières spatiales, n’est-ce pas le signe que nous refuserons de laisser notre partenaire franchir certaines frontières émotionnelles au nom de l’amour? Eh bien, non, je ne crois pas.

Un matin d’hiver, j’ai regardé des déménageurs transporter 34 boîtes de livres appartenant à mon copain ainsi que son bureau et ses cinq bibliothèques jusqu’à mon appartement du troisième étage. David et moi étions un peu agités, puisque nous n’avions jamais vécu avec un partenaire, ni un ni l’autre. Nous étions en couple depuis trois ans, et je crois qu’avoir nos appartements respectifs nous plaisait à tous les deux pour des raisons semblables: on aimait avoir du temps pour nous-mêmes et on respectait la valence émotionnelle de nos espaces isolés. En décembre dernier, j’ai eu l’option de résilier mon bail, de trouver un ou une coloc ou de vivre avec l’élu de mon cœur. En fin de compte, la décision n’a pas été difficile.

Les 34 boîtes de livres frôlaient l’absurdité, mais elles étaient aussi précieuses pour moi que pour David parce qu’elles nous rappelaient ce qui nous a attirés l’un vers l’autre. Je pourrais remplir une demi-douzaine de boîtes avec les livres que David m’a donnés. Mais à ce moment-là, son étagère IKEA blanche se faisait placer perpendiculairement à la mienne, et je me suis rendu compte que l’une d’elles avait jauni légèrement. Plus tard, je lui ai suggéré d’exposer certains de ses livres élégamment sur le manteau du foyer dans son bureau, qui avait été ma chambre auparavant, mais il a placé trois grosses caisses devant celui-ci. Ce serait un mensonge de vous dire que je n’ai pas senti que mon espace, comme je me suis dit avec culpabilité, se faisait envahir, même si je savais que David avait sa place ici. Et je suppose qu’il a trouvé la situation étrange, lui aussi, étant donné qu’il déménageait dans un endroit qu’il connaissait bien lorsque c’était le mien et qui devenait le nôtre du jour au lendemain.

Pour nous adapter à ce changement, qui était très mineur compte tenu de ce qui se passait autour de nous, on a dû négocier un peu. En toute bonne foi, évidemment. Par contre, je négociais surtout avec moi-même: combien d’espace personnel me fallait-il vraiment pour entretenir mon sentiment d’indépendance et d’autonomie décisionnelle? Je n’en étais pas toujours certaine. Mais je savais qu’en dépit de ma perception de moi-même comme étant une personne stable, je dépendais autant de mes proches et de mes relations avec eux que de la solitude que je cultivais. Sans surprise, il en est de même pour mon nouveau nid d’amour.

Dans l’appartement que l’on partage, il y a deux auteurs, deux chats et deux bureaux séparés par un couloir étroit. Le matin, David et moi nous asseyons ensemble à la table de cuisine pour travailler. En hiver, il prépare une cafetière bien remplie et choisit une tasse pour moi tous les jours. Je le regarde prendre sa décision, parce qu’il confére une aura particulière à chaque tasse en la choisissant. Après une heure environ, David se retire souvent dans son bureau, d’où les pulsations rythmiques de sa musique house, que je ne peux pas écouter en travaillant, s’échappent à peine.

Quand David n’est pas à la maison et que j’ai besoin de récupérer quelque chose dans son bureau, je m’arrête souvent pour admirer la manière dont ses objets font réverbérer sa personnalité dans la pièce. Son désordre me paraît à présent idiosyncrasique et, tout d’un coup, mes propres habitudes de propreté semblent énervantes par comparaison. Je réalise que les caisses qu’il a posées devant le foyer contiennent des articles qu’il me reste à découvrir. Je contemple la pile de monnaie sur le coin de son bureau, la note gribouillée sur le papier à en-tête de son employeur, les typiques tasses de café vides et le Polaroid de moi qui mange une pêche affichée sur le manteau du foyer. Je me souviens d’une citation dans Accouplement décrivant l’amour comme une série de locaux ou d’appartements, chacun plus agréable que le dernier – «plus grand, plus de surface, une meilleure vue.» Puis, je pense à tous les appartements qui nous attendent et à combien j’aime celui dans lequel nous sommes maintenant.

Marie Solis est autrice et vit à New York. Elle a écrit pour le New York Times, The New Republic, The Nation et d’autres publications.

  • Texte: Marie Solis
  • Illustrations: Camille Leblanc-Murray
  • Traduction: Liliane Daoust
  • Date: 4 octobre 2021