Ça se voit
Le décolleté fessier vit son heure de gloire dans la mode.
- Texte: Viktoriia Vasileva
- Illustrations: Jaime Salgado

De temps à autre, une marque de mode audacieuse, à l’instar de Diesel, fait défiler quelques pantalons descendus suffisamment bas pour offrir au public un aperçu coquin du sillon interfessier d’un mannequin. Alexander McQueen, la maison même qui a donné naissance à ce style avec ses pantalons « bumster » en 1993, a tenté de le faire renaître pour le Printemps-Été 2023, puis à nouveau pour le Printemps-Été 2026. De nos jours, la nudité est quasiment omniprésente, sur les passerelles comme en dehors (en témoigne Bianca Censori), mais contre toute attente, le décolleté fessier réussit encore à provoquer des réactions.
Cette année, le phénomène semble particulièrement incontournable et curieusement beaucoup plus… décontracté? Les it-girls du web Devon Lee Carlson et Lila Moss ont arboré le maillot Cabris, une pièce coquine d’une petite marque allemande, Du Ciel, qui offre une couverture totale à l’avant et dégote le bas du dos un pouce ou deux plus bas que prévu, dans leurs récapitulatifs de vacances estivales sur Instagram. La maruqe chérie de Londres, Mowalola, a présenté une profusion de jupes et de pantalons coupe bumster en cuir d’anguille et de python noir, parfaits pour une soirée branchée rythmée par l’underground britannique. Emily Dawn Long, une marque basée à New York dont les hauts échancrés pour femmes et les t-shirts unisexes provocateurs sont devenus l’uniforme de facto des habituées branchées du centre-ville, a abondamment misé sur le décolleté fessier cet automne à la Semaine de la mode de New York, culminant avec un court-métrage intitulé The Crack of Dawn en guise de défilé Printemps-Été 2027. Ses pièces plus habillées — des chemises de nuit et une jupe soyeuse — rappellent la robe haute couture historique de Mugler pour l’Automne-Hiver 1995, dotée d’une ouverture scandaleusement plongeante sur le fessier. Et, pour ne pas être en reste, Mugler a envoyé cette saison sur son podium parisien une robe en cuir façon serpent un peu moins décontractée, agrémentée d’une longue découpe en forme de goutte d’eau dans le dos.

Collection prêt-à-porter automne-hiver 1995 de Thierry Mugler (Photo : Pierre Vauthey/Sygma via Getty Images.)
Plus je prêtais attention à la taille basse des pantalons et au profil des designers et personnalités qui l’adoptent — des prescripteurs de tendances et figures en vue de l’underground dont le travail et le style sont émulés par la masse —, plus je me demandais si un avenir où une déclinaison générique du bumster côtoierait un dupe de Tabi ou une micro-jupe était vraiment si lointain. Le décolleté fessier de quelqu’un me prendra-t-il bientôt au dépourvu dans un café du Lower East Side? Cela me fera-t-il seulement réagir?
Pour l’instant, les apparitions du décolleté fessier demeurent tout aussi délicieusement scandaleuses qu’à leur émergence entre les années 1950 et 1970. Des robes séduisantes au dos dangereusement bas, immortalisées dans des classiques du cinéma comme What a Way to Go! et Skidoo, réapparaissent occasionnellement sous forme de publications virales sur les moodboards Instagram et comme références pour les tenues de tapis rouge. Marilyn Smith, la chercheuse derrière le compte @looksonscreen sur Instagram, a récemment partagé une robe signée Guy Laroche conçue pour le personnage de Mireille Darc dans Le Grand Blond avec une chaussure noire. Dans le film, l’actrice se détourne de la caméra et révèle un dos nu si bas que la couturière travaillant sur le costume l’a qualifié d’indécent. « Il y a quelque chose de particulier dans l'idée que [le public] puisse vous voir, mais que vous ne puissiez pas le voir », souligne Smith en expliquant pourquoi la robe a retenu son attention. « Vous savez qu'on vous regarde, mais c'est vous qui contrôlez le dévoilement, provoquant une réaction tout en lui tournant littéralement le dos. »
Les chemises de nuit arborant un dos spectaculaire et des découpes sur les fessiers étaient portées par les starlettes hollywoodiennes de cette époque dans le cadre d’une stratégie d’image personnelle courante visant à accentuer ce qu’elles considéraient comme leurs meilleurs atouts physiques. Vikki Dougan, par exemple, utilisait avec son agent des robes au dos extrêmement bas pour se démarquer de ses concurrentes qui optaient souvent pour des tenues au décolleté prononcé. Lorsqu’un débat houleux a éclaté à propos de ce qu’un portrait paru dans Playboy en 1957 décrivait comme une robe « non seulement sans dos, mais apparemment sans assise aussi », puisqu’elle révélait un soupçon de décolleté fessier lors d'un gala chic à Hollywood, elle a poliment fait remarquer qu’elle ne faisait que suivre le protocole hollywoodien standard: « Je n’ai pas beaucoup de poitrine, alors que voulez-vous qu’une fille fasse? »
Si mettre en valeur son postérieur et d’autres atouts physiques permettait de capter l'attention dans le monde du spectacle, c'est parce que, comme toute autre forme de nudité et d'habillement expérimental contestant les normes établies par la majorité blanche, hétéronormative et conservatrice, cela s’inscrivait dans les tensions culturelles plus larges entourant les mouvements politiques progressistes du XXe siècle.
Dévoiler sa peau et accentuer certaines parties du corps est devenu pour les femmes, les personnes queer et les personnes racisées un moyen de réappropriation de leur sexualité et de leur corps, afin de s’opposer au patriarcat et aux standards de beauté conservateurs. L’expression de soi radicale observée dans les boîtes de nuit, les raves dans des entrepôts, les soirées d'artistes et autres espaces culturels marginaux a alimenté les conversations jusqu'au début des années 2000, incarnant des valeurs et des idées controversées. Il n’est donc pas étonnant qu’elle soit devenue une source d’inspiration récurrente pour les pièces ultra-expérimentales aperçues sur les passerelles de la haute couture, dans le street style et, à terme, dans le prêt-à-porter grand public.
D’un autre côté, cette dynamique historique a façonné un paysage médiatique où chaque centimètre carré de peau nue inédit montré publiquement est automatiquement interprété comme une provocation délibérée ou une prise de position politique — indépendamment des intentions de la personne qui le porte. Dans une culture restrictive, la simple existence des groupes marginalisés et leurs tentatives d’expression personnelle sont perçues comme un acte radical. Même dans les milieux se revendiquant du progressisme, il reste très peu de place pour les commentaires à demi-mûris et l’expression de soi insouciante alors que nous naviguons dans le discours ambiant sur les corps et la sexualité, devenu infiniment plus nuancé depuis le début du XXe siècle. La première collection de Duran Lantink en tant que directeur créatif de Jean Paul Gaultier illustre parfaitement à quel point des expériences objectivement sous-réfléchies avec la nudité peuvent rapidement détourner les initiés de la mode pourtant ouverts d’esprit.
Heureusement, il semble que la récente vague de vêtements révélateurs, et plus particulièrement de décolletés fessiers, soit portée par des créateurs davantage désireux de maîtriser leur art et de façonner des pièces ainsi que des univers visuels et conceptuels riches auxquels la clientèle peut s’identifier personnellement, plutôt que de s'immiscer dans le débat culturel global dans l'espoir d'attirer les regards sur leur travail. C’est très McQueen dans l’esprit: bien que le designer ait qualifié le bas de la colonne vertébrale de « partie la plus érotique du corps de quiconque, homme ou femme », il a aussi rapidement précisé que la véritable motivation derrière cette création était « une expérience technique visant à rallonger le torse ». Concevoir un pantalon qui ne glisse pas tout en reposant extrêmement bas sur les hanches était simplement une manière pour McQueen de faire étalage de ses talents de tailleur hérités de Savile Row.
L’une des créatrices contemporaines les plus en vue popularisant les coupes à décolleté fessier est Maria Sinkovskiy, fondatrice de la marque de maillots de bain et de lingerie Du Ciel, créatrice des maillots coquins que Lila Moss et Devon Lee Carlson ont affichés sur leur fil Instagram l’été dernier. « Je préférerais ne pas gagner d'argent pendant un an plutôt que de proposer quelque chose qui ne me ressemble pas », confie la designer. « Et je pense que c'est précisément pour cela que la marque fonctionne, même si la croissance est lente. »
Elle décrit ce à quoi l’univers de Du Ciel doit ressembler: des pièces simples aux silhouettes élégantes rehaussées d'une touche sensuelle, qui semblent artisanales au toucher et restent gravées dans la mémoire; des femmes à l'allure confiante et décontractée dans une lumière douce et de beaux espaces. Elle a essayé de concevoir des maillots et de la lingerie plus faciles à porter, plus classiques, sans décolleté fessier ni détails audacieux, avoue-t-elle, mais ils n’ont pas trouvé d’écho auprès de sa clientèle: de jeunes femmes confiantes vivant aux États-Unis, en France, en Espagne et en Italie — ces mêmes femmes qui s'avèrent être des prescritrices de tendances naturelles au sein de leur cercle d'amis et sur Internet. Les maillots de bain de Sinkovskiy, en particulier, sont conçus pour être arborés fièrement — non pas pour attirer l'attention ou faire une déclaration culturelle, mais pour célébrer des moments joyeux et ensoleillés passés entre amis dans de magnifiques lieux balnéaires.
Contrairement à ces filles, je n'ai pas tout à fait réussi à me décider à sauter le pas pour le maillot Cabris — celui qui offre un aperçu du fessier — lorsque je l'ai découvert pour la première fois. D'une manière ou d'une autre, dans mon esprit façonné par des codes moraux occidentaux confus, cela me semble plus révélateur qu'un bikini traditionnel. Mais le langage stylistique de Sinkovskiy et ses choix visuels résonnent en moi de la même manière que ceux d'Emily Dawn Long et de Mowalola — je ne peux m'empêcher d'admirer la précision qu'il faut pour créer une pièce, une photo, une univers qui paraisse à la fois simple et captivant. C'est peut-être ce que mes pairs et moi-même recherchons depuis le début: non pas une nouvelle silhouette, non pas une nouvelle façon d'alimenter le débat public et vestimentaire autour de la nudité, mais la preuve matérielle qu'un talent irrésistible peut encore tenir tête aux recettes de croissance et au contenu conçu pour faire polémique.
« Est-ce que ça veut dire que montrer un petit décolleté fessier dans un café à 8 heures du matin est acceptable du moment qu'on maîtrise la presentation? » je demande en riant. « Tout le monde devrait s'exprimer comme bon lui semble », répond Sinkovskiy. Ce qui me pose question, c’est de savoir s’il faut s’exprimer sans se soucier des autres, ou si, parfois, ça vaut aussi la peine d’en tenir compte. »
Viktoriia Vasileva est chercheuse indépendante en culture, spécialiste du marketing et autrice de l’infolettre Busy Corner[https://www.viksbusycorner.com/].
- Texte: Viktoriia Vasileva
- Illustrations: Jaime Salgado
- Date: 15 octobre 2026

