Petit guide encyclopédique
sur Helmut Lang

La remarquable histoire de la marque visionnaire qui a défini les années 90 – et s’avance maintenant audacieusement dans les années 2020.

  • Text: Max Berlinger

Karl Lagerfeld a un jour dit que seul·es un ou deux designers par décennie exercent une influence véritable sur la mode. Dans les années 90, l'un de ces designers était sans l’ombre d’un doute Helmut Lang.

Après les excès enivrants des années 80, ce bel Autrichien un tantinet taciturne
– un autodidacte sans formation en mode à proprement dit – a donné le ton pour la décennie à venir grâce à sa vision épurée et industrielle des vêtements. Sa réputation inégalée, il l’a construite à partir de coupes marquées, de t-shirts sensuels superposés, de tricots provocateurs et de vêtements d’extérieur à l’esprit utilitaire, qui incarnaient l’aube d’un nouveau millénaire, illustraient un monde tourné anxieusement vers l’avenir qui épousait la promesse (ou la menace?) envahissante de la technologie. Avec leur charme brut, les tenues de Lang exprimaient le cynisme de la génération X, traduisant de bien des façons l’angoisse percolant du mouvement grunge à travers le tissu. On pourrait difficilement trop insister sur la portée de l’influence du créateur. Non seulement a-t-il bouleversé les penchants esthétiques de la période, il a carrément pulvérisé les conventions de longue date du milieu de la mode de l’époque, de l’allure des défilés aux moments où ils avaient lieu, en passant par les médiums mêmes par lesquels le public en faisait l’expérience. Lang était, d’abord et avant tout, un véritable moderniste. Il ne se tournait pas vers le passé pour trouver l’inspiration, mais vers le moment présent.

Naomi Campbell défile pour Helmut Lang dans la collection printemps 1998 à Paris. Photo: Giovanni Giannoni/WWD/Penske Media via Getty Images. Sur l’image du haut: dans les coulisses du défilé Helmut Lang printemps-été 1999 à New York. Photo: Fairchild Archive/Penske Media via Getty Images.

Le designer Helmut Lang en compagnie de modèles à la fin de son défilé automne-hiver 1997 à Paris. Photo: Giovanni Giannoni/WWD/Penske Media via Getty Images.

Lang a quitté le milieu de la mode en 2005 pour se consacrer à une carrière en beaux-arts. Sa marque, elle, perdure, sous la supervision, au fil des ans, de designers hétéroclites. Pour l’instant, c’est Peter Do qui est à sa tête, lui qui a présenté sa première collection en septembre dernier. «Ça vient toujours d’une source tangible, dit Do au sujet du dévouement de Lang à la fonctionnalité du design. Ça naît d’un uniforme, ou d’un article d’archive. Chaque saison, j’en apprends davantage.»

En 2024, plusieurs fashionistas évoquent avec nostalgie l’époque préinternet, à la fin des années 90 et du début des années 2000, la comparant à un moment charnière de l’histoire de la mode. Cette nostalgie s’accompagne inévitablement d’une soif élégiaque pour le point de vue de Lang.

Défilé Helmut Lang printemps-été 1998, Paris. Photo: Fairchild Archive/Penske Media via Getty Images.

Dans les coulisses du défilé Helmut Lang automne-hiver 2000 à New York. Photo: Fairchild Archive/Penske Media via Getty Images.

Explorons certains des éléments et moments clés qui ont marqué son règne.

Autriche

Lang est né à Vienne, en Autriche, le 10 mars 1956.

Poupées brisées

Les créations de Lang pouvaient certainement être qualifiées de révolutionnaires pendant sa carrière, surtout dans les années 90 et 2000, mais n’oublions pas que ses défilés l’étaient tout autant. Il faisait défiler ses modèles en tandem plutôt qu’à la queue leu leu, ou encore, il délaissait le podium traditionnel pour créer des espaces où les modèles déambulaient, apparemment sans but, au milieu de salles dans lesquelles des chaises étaient placées contre chaque mur. Les standards de beauté classiques étaient eux aussi balayés du revers de la main: Lang, à qui on connaissait un penchant pour les apparences atypiques, ratissait large en matière de casting, jetant son dévolu sur ses ami·es et gens ordinaires plutôt qu’aux mannequins de profession. Il a notoirement déclaré vouloir que ses modèles ressemblent à des «poupées brisées» – autrement dit, à de jeunes toxicomanes sexy, pour reprendre les mots d’une styliste citée à l’époque par le Washington Post. Si aujourd’hui cette description paraît maladroite, elle encapsule néanmoins le zeitgeist de la période, qui faisait en quelque sorte office de retour de balancier à l’ère des Cindy Crawford et Naomi Campbell et autres top-modèles à l’aura démesurée. Comme l’a remarqué Simon Doonan, ancien directeur créatif de Barneys, en entrevue avec Vogue: «Le casting de ses défilés ressemblait à la distribution d’un film de Fassbinder.»

CD-ROM

Bien avant l’apogée des réseaux sociaux, avant même l’époque où les photos des défilés apparaissaient presque instantanément sur style.com, Lang avance une proposition révolutionnaire. Pour sa collection de l’automne 1998, le designer rejette le défilé en personne pour le remplacer par des CD-ROM de photos et de vidéos qu’il envoie aux éditeur·rices et acheteur·ses. Encore plus choquant: il était aussi possible de visionner la présentation directement sur son site Web, helmutlangny.com. Ce fut loin d’être un succès. Parmi les offensé·es, on compte Anna Wintour et Suzy Menkes. «J’ai pensé que le CD-ROM était une énorme erreur», a confié Wintour à New York Magazine. «Rien ne peut se rapprocher d’un défilé – il y a une ambiance, un ressenti, on peut tellement mieux admirer les vêtements.» Le New York Times, quant à lui, rapporte que les détails et la nuance se perdent dans ce nouveau médium. «Je n’ai jamais dit que ça allait remplacer les défilés», explique le designer au journal. C’était plutôt une façon pour lui de répondre à la demande croissante pour ces derniers, tant en matière de fréquence d’événements que d’appétit de la part du public: «Il y a trop de [défilés] et ça devient de la torture pour les gens.» Avec le recul, il s’agissait en fait d’un geste visionnaire. Bien avant que quiconque ne puisse véritablement mesurer à quel point Internet allait transformer le système hiérarchisé de l’industrie, Lang le perturbait déjà de l’intérieur.

Jeans

L’attrait exercé par Lang était en partie attribuable à sa capacité de transformer des vêtements du quotidien en objets conceptuels, et ses jeans en étaient le parfait exemple. À taille basse et ajustés, ils étaient dotés de lavages complexes, pour avoir l’air parfois sales ou patinés et coûtaient environ 200$ (un prix très élevé pour l’époque). Aux yeux de plusieurs, Lang est à l’origine du marché des jeans griffés, alors encore à ses balbutiements. La catégorie était si populaire qu’il y dévoua sa propre griffe distincte, Helmut Lang Jeans, qui défilait en simultanéité avec ses collections principales – encore une fois, du jamais vu pour l’époque. Son article le plus célèbre est peut-être ce jean bleu recouvert d’éclaboussures de peinture, aperçu lors du défilé printemps-été 1999.

Coudes

L’un des styles les plus emblématiques de Lang est ce pull côtelé lancé en 1997 dont les petites entailles aux manches laissaient entrevoir les coudes. Peu d’articles représentent mieux son talent pour évoquer d’un geste discret le danger, la clandestinité. Non seulement ces fentes laissaient-elles deviner la peau, faisant subtilement allusion à l’idée de la nudité, mais elles furent comparées par les critiques à des vagins ou à des sous-vêtements sans entrejambe. Anna Wintour acheta les pulls, mais elle fit coudre les ouvertures. «Je n’étais pas prête à voir tous ces membres dépasser», exprime-t-elle au New York Magazine.

Pantalons plats

Une autre des révolutions tranquilles de Lang: les pantalons plats. Les années 80 furent marquées par la démesure et l’excès, qui transparaissaient jusque dans la forme des pantalons masculins. Les plis volumineux, comme ceux préconisés par Giorgio Armani, symbolisaient alors un homme qui prenait de la place, tout en accentuant l’entrejambe. Lang rejette le concept: ses pantalons lisses aux lignes épurées firent sensation, allant jusqu’à déclencher l’engouement pour les jeans skinny qui secoue les années 2000.

Dans les coulisses du défilé Helmut Lang automne-hiver 1999 à New York. Photo: Fairchild Archive/Penske Media via Getty Images.

Sensualité

Au début des années 90, alors qu’il réside toujours à Vienne et présente ses défilés à Paris, on dit des créations du designer qu’elles représentent «une nouvelle sensualité» – c’est-à-dire une sensualité moins voyante, plus tranchante, plus épurée, et avec une touche de cran rock’n’roll. Lang n’aimait pas le terme. Toutefois, en entrevue avec le New York Times en 1994, il confie à Amy Spindler qu’il s’agit «de quelque chose de plus mature que la sensualité des années 80, lorsque l’on devait arborer un bronzage parfait, avant de connaître les effets néfastes des rayons UV. Aujourd’hui, il est important de démontrer qu’il est possible de jouer avec la sophistication.»

Emmanchures hautes

La simplicité des designs d’Helmut les font émerger du lot. Il prend des articles de tous les jours comme des t-shirts et des jeans et les transforme en indispensables sur le podium. C’était toutefois son attention aux tissus et à la coupe qui le distinguait des autres – des détails subtils qui n’étaient pas toujours visibles en photo. Presque toutes les personnes ayant déjà essayé un haut Lang remarquent ses emmanchures hautes et minces, qui incitent à se redresser et à bomber légèrement le torse. Ce sont aussi elles qui dessinent cette forme étroite et atténuée, typique de la griffe. «Un veston Lang vous soulève par les aisselles et vous étreint le dos», écrit Cathy Horyn dans Vanity Fair. «Ça vous remplit en quelque sorte d’audace, comme si vous portiez un harnais de cuir terriblement libertin plutôt qu’un veston griffé. C’est difficile de penser à un autre designer qui maîtrise aussi bien l’art d’exciter.»

Invisibilité

En 2000, le New Yorker publie un profil de Lang. Son titre? «Le designer invisible». Au-delà de l’austérité de ses vêtements, dans une industrie réputée pour son penchant pour l’autopromotion, Lang traînait la réputation d’être mystérieux. Il acceptait rarement les demandes d’entrevues, et, lorsqu’il en accordait, ses réponses étaient souvent elliptiques ou laconiques. Il n’était pas à la poursuite d’une couverture médiatique, laissant plutôt les vêtements parler d’eux-mêmes. Loin de l’art de la mise en scène d’un Oscar de la Renta ou d’un Michael Kors, il opérait dans l’ombre, à l’image de Martin Margiela ou de, plusieurs années auparavant, Cristóbal Balenciaga. Il n’assistera même pas aux CFDA en 2000, même s’il y était mis en nomination pour trois de ses prix les plus prestigieux, en plus de remporter le prix du meilleur designer masculin – le premier créateur non américain à remporter cet honneur. C’est la journaliste Ingrid Sischy qui acceptera le prix à sa place. Ce geste irritera l’intelligentsia de la mode: Lang n’était pas à l’extérieur du pays, mais bien seulement à quelques kilomètres de là, en train de travailler dans son studio.

Jenny Holzer

L’artiste conceptuelle américaine a étroitement collaboré avec Lang sur des projets variés, notoirement des campagnes publicitaires et des sculptures qui furent exposées dans les boutiques Helmut Lang. Holzer est surtout connue pour ses grandes installations qui mettent en vedette des phrases énigmatiques libellées dans des polices de caractères simples et frappantes. Lang défia les attentes en utilisant les textes d’Holzer pour ses publicités au lieu des images associées d’ordinaire au monde de la mode. (Autre coup d’éclat: le nom du designer en gros caractères sur les toits des taxis new-yorkais, marquant ainsi l’un des symboles les plus emblématiques de la ville.) En 1996, peu de temps après leur rencontre, le duo collabora sur «I Smell You On My Clothes», une installation présentée à la Biennale de Florence, qui réunissait l’œuvre au parfum de Lang. Deux ans plus tard, une sculpture DEL d’Holzer était la pièce maîtresse de la première boutique new-yorkaise de Lang, à Soho.

Calvin Klein

Lorsque Klein adopte le même minimalisme urbain que Lang après l’irruption de ce dernier sur la scène, on l’accuse de plagiat, notamment dans la presse. Les critiques sont si vives que le créateur américain a un jour notoirement montré aux journalistes des croquis d’une jupe à l’ourlet sirène asymétrique, datés d’avant une version presque identique de Lang, espérant ainsi prouver son innocence en matière d’imitation.

Jean 501 de Levi’s

Au début des années 90, avant de lancer sa propre griffe dédiée aux jeans, Lang était connu pour envoyer des échantillons de ses collections à la presse et aux acheteur·ses emballés dans une paire de Levi’s, dans l’intention de démontrer leur polyvalence.

Minimalisme

On attribue souvent à Lang (ainsi qu’à Prada et Jil Sander) l’origine du mouvement minimaliste, dominant en mode dans les années 90. Les années 80 se sont démarquées par leurs excès vestimentaires: les froufrous théâtraux de Christian Lacroix, les épaulettes démesurées des complets Armani. Lang, de son côté, arriva sur la scène en proposant une vision nette et épurée, qui se distinguait à la fois par sa touche populaire, son angularité, sa sensualité et son pragmatisme. Ses designs délaissent la surabondance des années précédentes, troquant tous ces plis et robes rococo en faveur d’une modernité infaillible. Ses vêtements sont ceux que tout le monde connaissait déjà bien: des jeans, des t-shirts, des complets. Mais ils étaient taillés pour épouser le corps, coupés dans des matières ordinaires, et comportaient souvent un côté technologique. «Le minimalisme a toujours été l’attribut de Lang», écrit-on dans le New York Magazine. «Mais il s’agit d’un minimalisme trompeur: les formes, les coupes et les couleurs sont sobres, mais les tissus et les détails, eux, sont subtilement, mais follement, inventifs.» Alors que certain·es minimalistes penchent du côté du romantisme ou du féérique (une tangente aujourd’hui incarnée par LEMAIRE ou The Row, voire par CELINE sous la direction de Phœbe Philo), la version Lang était intransigeante, presque qu’agressive, mélancolique. «Un côté sombre se cache dans ses vêtements», écrit Horyn dans le Washington Post en 1992. «Cela se ressent non seulement dans sa préférence pour le cuir noir et les matières synthétiques lustrées, mais aussi dans son dédain tranchant de l’établissement.»

Semaine de la mode de New York

Il fut un temps – et il n’est pas si lointain – où les collections new-yorkaises étaient les dernières à être présentées, parfois en novembre, après celles de Londres, Milan et Paris. Cette habitude est bousculée lorsque Lang déménage à New York en 1998 et, quelques mois plus tard, décide de montrer sa collection à la presse et aux acheteur·ses à la mi-septembre, avant de la révéler à l’Europe. Cette décision bouleverse profondément l’entièreté du calendrier international. «L’impact sera ressenti par tout le monde pendant des années», affirme Patrick McCarthy, à l’époque directeur éditorial de WWD. C’était plus qu’un simple changement de date – une véritable affirmation de la place nouvellement occupée par les États-Unis sur la scène internationale. «La mode américaine a toujours eu ce complexe d’infériorité. Tout ce qu’on pouvait voir en Europe finissait par se retrouver sur les podiums new-yorkais. Les designers américains ont dit: “Je ne veux pas me faire connaître comme plagiaire.” C’est Helmut Lang qui a en quelque sorte déclenché ce processus.»

Ocean Vuong

Le directeur créatif actuel d’Helmut Lang, Peter Do, a demandé au poète et romancier Ocean Vuong de créer des textes qui orneront les chandails et débardeurs de sa première collection, présentée en 2023, une collaboration qui rappelle celles de Lang et Holzer.

Prada

En 1999, Lang vend une participation majoritaire de 51% de sa compagnie à la marque italienne Prada, donnant naissance à une relation d’affaires tendue et assez courte. Lang quitte l’entreprise en 2005, et Prada la vend l’année suivante à Link Theory, une société d’investissements japonaise qui fut plus tard incorporée à Fast Retailing. Cette dernière demeure aujourd’hui propriétaire d’Helmut Lang, en plus d’Uniqlo et d’autres marques.

Défilé Helmut Lang automne 1997, Paris. Photo: Giovanni Giannoni/Penske Media via Getty Images.

Dans les coulisses du défilé Helmut Lang automne-hiver 1999 à New York. Photo: Kyle Ericksen/WWD/Penske Media via Getty Images.

Démission

Sans tambour ni trompette, Lang quitte le monde de la mode en 2004, après avoir présenté sa collection printemps-été 2005, pour se consacrer entièrement à sa pratique artistique. Ce départ génère une onde de choc dans l’industrie puisque le designer laisse tout tomber alors qu’il est au sommet de sa gloire. Cinq ans plus tard, en février 2010, un feu dans son atelier détruit une bonne partie de ses archives. Alors que le milieu s’en désole, Lang, lui, s’en trouve inspiré. Il commence par détruire le reste des archives et utilise les matières brutes qui en découlent pour une expo, Make It Hard. Toujours aussi mystérieux, Lang se révèle peu sur sa vie d’artiste. Il accorde peu d’entrevues, et lorsqu’il accepte d’en accorder une, ses réponses sont brèves et évasives. Il partage sa vie entre New York et sa maison de Long Island.

Caoutchouc

Pour le meilleur et pour le pire, l’un de styles les plus connus de Lang est cette robe en caoutchouc de sa collection automne-hiver 1994. L’article en question ressemble exactement à ce qu'on peut s’imaginer: une simple robe sans manches faite à partir de latex de caoutchouc à empiècements superposés en dentelle («mi-Audrey Hepburn, mi-Marquis de Sade», dixit le Times). Le New Yorker lui consacre presque deux pages, la qualifiant à la fois de «chaste et érotique». Il faut se couvrir de talc avant de pouvoir espérer l’enfiler. Un problème dans la chaîne de production fit en sorte que la robe ne fut produite qu’en quantité limitée – ce qui ne fit bien sûr qu’ajouter à son magnétisme. Son créateur affirme qu’elle figura «devant toutes les caméras importantes de la planète», et avec raison. Elle incarne la tension fondamentale qui rend les vêtements Helmut Lang si fascinants – cette joute entre la simplicité et l’audace.

Sexe

Malgré sa réputation comme moderniste et minimaliste, beaucoup d’encre a coulé au sujet de la nature sexuelle des designs de Lang. Comme l’indique Horyn dans Vanity Fair: «Lang est devenu l’un des guides les plus astucieux de la mode, un minimaliste dont les pouvoirs d’allusion sont généralement réservés aux pensées les plus impures. Lang sait que le minimalisme sans l’idée de péché est juste paroissial. Un vent chaud souffle constamment au pays de Lang, un parfum d’illicéité, de ce qu’on sait qu’on ne devrait pas faire, mais qu’on fait quand même.» Le designer lui-même s’exprime ainsi dans Artforum: «Loin de moi l’idée d’être explicitement sexuel. Bien sûr, la sexualité est partie intégrante de la mode, mais beaucoup d’autres choses le sont également. C’est important pour moi de faire des vêtements qui épousent le corps à la perfection, mais ce sont les matières, les formes et les couleurs qui expriment une sorte de sensualité, un certain érotisme inédit. Je ne commence pas un projet en me disant: “Je veux créer quelque chose de sexuel”. Mon travail est fondamentalement différent de la mode, qui elle cherche à invoquer la séduction.» Malgré tout, rares sont les articles de l’époque qui ne font pas allusion à la façon dont le designer parvient, à l’aide de gestes discrets, à évoquer l’idée de l’érotisme, de la chair et de la clandestinité. Le New York Magazine remarque: «Même si Lang lui-même paraissait être l’homme le plus doux qui soit, il y avait un côté sombre, fétichiste, voire Hitchcockien dans ses créations, une fibre décadente.»

Techno

Les collections de Lang défilaient au son de la techno, un genre musical issu de l’électronique qui explose dans les années 90. Ses rythmes étaient répétitifs, agressivement épurés. Comme un design de Lang, quoi. «Il appose une longue bande fluorescente, telle celle d’un uniforme de pompier·ère, en premier lieu sur une manche seulement, puis sur une manche et au bas d’un veston, décrit la critique du New York Times Amy M. Spindler au New York Magazine. C’est très répétitif, comme la musique. Mais il s’agit aussi d’un artiste qui martèle son message.»

Utilitarisme

Les vêtements de Lang n’étaient pas décoratifs, mais bien fonctionnels – l’interprétation vestimentaire des «machines à habiter» de Le Corbusier. La surabondance était écartée et remplacée par une praticité franche. Chaque article avait une utilité: des pattes Velcro pour s’assurer que les vêtements tombent parfaitement, des bretelles qui semblaient de trop, mais permettaient de se promener avec son manteau légèrement tombant sur les épaules. Un de ces manteaux en particulier, provenant de la collection automne-hiver 1999, était inspiré d’une veste pare-balles M69 de l’armée américaine. Il possédait des poches et d’autres éléments pour transporter des objets variés, et pouvait être resserré sur le corps à l’aide de courroies internes. En 2000, Vogue explique que les professionnel·les de la mode aiment les vêtements de Lang pour leur «élégance et leur fonctionnalité anonymes, usées, parfaitement désabusées.»

Vienne

Lang est né dans la grande ville autrichienne, mais a grandi chez ses grands-parents, dans un petit village des Alpes suisses non loin de Salzburg. Il retourne vivre chez son père et sa belle-mère dans la capitale à l’âge de dix ans, et quitte le nid familial à dix-huit ans. Cette période passée avec son père et sa mère était particulièrement source de tristesse pour le jeune designer, et on dit qu’il n’a jamais reparlé à son père après son départ. Il habite en ville, gagnant sa vie à l’aide de petits boulots, par exemple comme barman, et lance sa griffe à Vienne même dans les années 70, après avoir demandé à une couturière locale de lui confectionner des vêtements sur mesure. Ses ami·es se sont mis·es à en réclamer aussi, et sa carrière de designer fut de fait lancée. En 1986, il fut le seul couturier inclus dans l’exposition majeure Vienne 1880–1938: L’apocalypse joyeuse, qui retrace le parcours du modernisme viennois dans le monde de l’art et du design. Cet honneur lance sa carrière sur la scène internationale. «Les Viennois·es sont, d’un côté, très complexes et pointilleux·ses, mais de l’autre, il y a quelque chose de coquin dans leur façon d’être, confie le designer à Artforum. C’est tout sauf léger.»

Melanie Ward

Lang travailla en étroite collaboration avec la styliste britannique Melanie Ward pendant treize ans, de 1992 à 2005, pour l’aider à raffiner sa griffe et élaborer son image de marque. Le partenariat fut incroyablement fertile et complexe, à un point tel que plusieurs décrivent la diplômée de Central Saint Martins comme sa muse. Elle est souvent considérée l’une des figures de proue du mouvement minimaliste des années 90, elle qui a aussi travaillé avec Klein et Jil Sander.

Explicite

Au cœur des défilés de Lang, la provocation était aussi responsable de leur popularité que les vêtements. Des tissus transparents tels l’organza et le nylon dévoilaient le corps alors que des éléments empruntés au bondage – comme les harnais de cuir – servaient fréquemment d’ornements.

Années 2000

Les tendances de la fin des années 90 et du début des années 2000 sont en ce moment au cœur de toutes les conversations, et plusieurs des références dont l’influence perdure aujourd’hui sont attribuables à Lang. Des tissus techniques ou ordinaires, des silhouettes épurées, des coupes marquées et déconstruites, quelques éclats de couleur, des jeans griffés, et des articles flambants neufs qui semblent déjà usés: tous sont des éléments de l’héritage de Lang qui continuent à façonner la mode d’aujourd’hui.

Zeitgeist

Les designs de Lang exerçaient une influence immense – les t-shirts à imprimés, les pantalons de toile ajustés, les vêtements d’extérieur inspirés du vestiaire militaire – mais il y avait plus: Lang parvenait à capturer l’atmosphère d’un monde en transition. Il créait une allure à laquelle on aspirait, certes, mais il aussi contribué à façonner cette idée – alors nouvelle – de la beauté dans l’austérité.

Kristen Owen défile pour Helmut Lang dans la collection printemps-été 1999 à New York. Photo: Fairchild Archive/Penske Media via Getty Images.

Kūya Okai défile pour Helmut Lang dans la collection printemps-été 2024 à New York. Photo: Victor VIRGILE/Gamma-Rapho via Getty Images.

Aujourd’hui, l’influence de Lang se manifeste dans le luxe discret (qui n’est en quelque sorte que la réincarnation du minimalisme des années 90) et dans l’engouement pour le gorpcore. Comme l’écrit Laird Borrelli-Persson dans un article publié par Vogue en 2020, «nul·le n’a eu plus d’influence que Martin Margiela et Helmut Lang, deux designers qui restaient invariablement fidèles à eux-mêmes, sur cette dernière décennie en mode. Il y eu un temps, il y a quelques années, où les lang-ismes étaient si nombreux et flagrants que c’en était presque choquant. Ces hommages, ces emprunts qui perdurent vont au-delà de l’apparence. Ils ont trait à la façon dont le designer innovait en matière de casting, de présentation des défilés, d’utilisation de la technologie, d’image de marque et de publicité.»

Max Berlinger est un auteur indépendant de Brooklyn. Il s’intéresse au croisement de la mode, de la technologie et de la culture. Ses textes ont été publiés dans le New York Times, GQ, et le Los Angeles Times, entre autres. On peut le suivre sur Instagram et Twitter.

  • Text: Max Berlinger
  • Traduction: Sophie Boily Thériault
  • Date: 9 février 2024