Au-delà des fuseaux horaires :
A-Cold-Wall*

Samuel Ross nous parle de renaissance urbaine et de son devoir en tant que designer

  • Entrevue : Tiffany Godoy

Dans le monde graphiquement saturé du streetwear, Samuel Ross fait l’effet d’un vent de fraîcheur. La marque du designer et artiste, A-Cold-Wall*, célèbre avec exaltation la classe moyenne anglaise, la youth culture et les éléments architecturaux laissés pour compte par les citadins. Chacune de ses créations est en soi une expérimentation structurale; une collision de textures issues du paysage urbain. Un t-shirt à la construction rendue asymétrique par un délavé inégal, des coutures visibles, du ruban-cache, des graphiques : chaque pièce diffère légèrement de ses semblables.

Ce qui a retenu mon attention chez Ross, c’est d’abord son côté hybride qui, couplé à son pedigree et à sa polyvalence, lui assure un solide facteur de durabilité. L’ancien bras droit de Virgil Abloh est non seulement designer, mais aussi musicien (vous pouvez d’ailleurs entendre ses pièces sur son site). Il a également lancé, tout récemment, une collection d’objets en béton pour la maison. En termes de mode, Sam aime faire les choses à sa façon, c’est-à-dire comme personne d’autre.

J’ai rencontré Sam pour la première fois il y a environ six mois, dans un izakaya de Tokyo. Peu de temps après, nous nous sommes retrouvés dans l’appartement parisien abritant sa galerie secrète et, quand vous lirez ceci, nous aurons célébré sa première présentation à la London Fashion Week. Les photos illustrant cette entrevue ont été réalisées entre ces trois lieux. Elles comprennent aussi quelques pièces tirées du premier défilé de A-Cold-Wall*, ainsi que des clichés capturés par Sam lui-même dans son quartier chéri de Londres et avec son équipe. Je le retrouve ici via Skype, en direct du Japon.

Tiffany Godoy: Appels, textos, courriels… Nous avons sans doute cumulé quelques heures d’échanges bien investies, à cheval entre plusieurs villes. Quand nous avons commencé à discuter de ce projet, tu as immédiatement soulevé l’idée d’axer celui-ci sur la géographie. Pourquoi avoir choisi cet angle d’approche?

Samuel Ross: Ce qui me plaît dans cette idée, c’est que ça reflète le fait que les références de A-Cold-Wall* sont toujours liées à un contexte géographique. Par exemple, les premiers concepts et les premières compositions étaient littéralement inspirés des palettes de couleurs habillant les murs. Je suis donc parti de cette toute petite idée – baser ces points de référence sur notre environnement géographique –, mais j’ai bien vite réalisé, au fil des voyages et tandis que je répliquais sous forme de vêtements les formes et les textures observées un peu partout dans le monde – au départ, il s’agissait surtout de blocs de béton et de différentes teintes d’ardoise et de terre –, que celles-ci étaient assez similaires d’un endroit à l’autre. C’est pourquoi nous pouvons nous exporter sur différents continents : parce que nous vivons dans un environnement capitaliste. Où que vous alliez – que ce soit au Mexique, à Paris, au Japon, comme toi, ou à Londres –, vous retrouverez cette structure capitaliste, ce qui signifie que vous y trouverez aussi une sous-culture issue de la classe moyenne.

  • Paris

As-tu l’impression que cet aspect identitaire de la géographie et des lieux se perd? Il semble que Londres et Tokyo subissent actuellement une transformation profonde. Paris est toujours une espèce de musée à ciel ouvert, mais les deux autres villes qui ont fait l’objet de photos pour cette entrevue n’ont plus rien de nostalgique…

C’est ici que l’embourgeoisement – au sens réel du terme – entre en jeu. En fait, ce qu’on constate, c’est que plusieurs quartiers qui ont pu être représentatifs d’une certaine classe sociale auparavant commencent à émerger ou à se transformer. Donc oui, ces villes sont en perpétuelle renaissance. Peut-être pas toujours pour le mieux, mais elles se réinventent constamment. Par exemple, Brixton a longtemps été vu comme un quartier mal famé; le Harlem de Londres. Plusieurs de mes souvenirs d’enfance sont campés à Brixton, puisque ma famille vient de là. J’y ai donc passé beaucoup de temps étant plus jeune. Maintenant, Brixton s’est tellement embourgeoisé que le quartier a perdu une partie de son âme afro-antillaise. Cette communauté existe encore, mais a été repoussée vers les zones limitrophes. Les villes se développent et évoluent continuellement, et ces quartiers bougent avec elles.

Au moment où cette entrevue sera publiée, tu auras présenté ta première collection à la Fashion Week de Londres.

Oui, c’est fou! J’ai du mal à réaliser tout ce qui m’arrive, même si j’ai étudié en design et que j’ai été designer graphique auparavant. J’ai aussi travaillé quelques années en publicité avant de collaborer avec Virgil. Le fait que le milieu de la mode m’ait accepté dans ses rangs signifie beaucoup pour moi. C’est un milieu où l’on sait reconnaître et apprécier votre souci du détail, mais aussi vos opinions. En travaillant en design graphique, et tout particulièrement en publicité, j’ai remarqué que c’était un milieu très vieux jeu. Plusieurs affirment que l’industrie de la mode doit s’actualiser, que les choses doivent changer. Or, quand on compare l’industrie de la publicité et le design graphique à la mode, on constate que ces deux premières sphères sont complètement archaïques. C’est pourquoi je suis heureux de faire partie de l’industrie de la mode de façon plus formelle, car c’est un milieu plus ouvert aux idées expressives et expérimentales, et qui a les moyens de soutenir celles-ci, tant du point de vue commercial qu’indépendant.

  • Londres

Qu’aimerais-tu tirer de cette expérience, toi qui as connu une vision si différente des choses?

Ma mission est d’exprimer une foule d’informations qui ont été mal communiquées ou mal comprises, ou dont les gens ignorent tout simplement l’existence. Je dirais presque que j’essaie de réintroduire et de célébrer une nouvelle phase de la culture britannique qui est passée sous silence jusqu’ici. J’ai l’impression d’être investi du devoir de présenter ces nouvelles idées et de défendre des opinions et des finalités plus radicales. Prenons un jeune sans éducation. Disons qu’il aimerait faire entendre une opinion du genre, celle-ci ne sera probablement pas entendue, puisque personne ne lui a appris comment aller jusqu’au bout d’une idée. Moi, je suis plus familier avec ce processus. C’est à moi qu’il incombe de m’assurer que mes connaissances sont exprimées et représentées de la façon la plus pure et la plus fidèle qui soit. Mon travail ne consiste pas nécessairement à mettre les gens à l’aise, mais à présenter une nouvelle vision et une nouvelle façon de faire les choses. D’aller plus loin, tu vois?

  • Tokyo

À ton avis, quel est le clou de cette nouvelle collection?


Pour ce défilé, je présenterai d’abord ma collaboration avec Nike, une basket haute Air Force 1 que j’ai complètement déconstruite. Nous sommes nombreux à revisiter des chaussures Nike en ce moment – et je n’ai rien à redire là-dessus –, mais encore une fois, mon rôle en tant que designer est de ralentir un peu le passage du temps. Je ne veux pas que cette pièce soit la saveur du mois; une tendance éphémère parmi tant d’autres. J’aimerais qu’elle vieillisse bien. Ça se veut presque une synthèse de toutes les conversations que j’ai eues à propos de ce que je sentais pouvoir apporter en matière de création de chaussure « intelligente ». Par intelligente, j’entends que celle-ci ne se veut pas uniquement rentable du point de vue commercial, mais que les gens doivent aussi avoir réellement envie de la porter.

  • Entrevue : Tiffany Godoy

    Londres
    Photographe : Alexander English
    Styliste : Yi Ng
    Modèles : Josephine Laurie, Karim Bekai
    Photos iPhone et d’archives fournies par Samuel Ross 

    Paris
    Photographe : Erick Faulkner
    Styliste : Tiffany Godoy
    Modèles : Julia Joubert, Nassim Guizani

    Tokyo
    Photographe : Saeka Shimada
    Styliste : Tiffany Godoy
    Modèles : Beni, Riku Fukushima