Femme en devenir: neuf rédacteurs discutent des vêtements iconiques des films d’ados

Métamorphose, sexe et étapes difficiles à l’adolescence

    En d’autres mots, le développement humain est fascinant. Les histoires sur le passage à l’âge adulte ne cessent jamais de nous intéresser. Tandis que certains thèmes comme l’insécurité, l’éveil sexuel et les tensions familiales sont récurrents, un autre intérêt du genre est l’attention avec laquelle les personnages adolescents revendiquent leur espace, non seulement par leurs actions, mais par la façon dont ils décident de se présenter. Leurs vêtements témoignent de leur innocence alors qu’ils vivent leurs expériences: Les Méchantes Ados en Juicy Couture, Les inadaptés et leur jean de rebelle Levi’s 501 et Claire Danes, dont la vie amoureuse débute avec des ailes sur le dos dans Romeo et Juliette de Baz Luhrmann. Dans cet article, neuf rédactrices nous parlent de leur film préféré sur le passage à l’âge adulte, en établissant un lien entre chaque personnage et un vêtement essentiel à leur rôle.

    À ma soeur! (2001), maillot de bain une pièce

    Fat Girl était le titre original du film audacieux de Catherine Breillat, sorti en 2001. Il était direct, déclaratif, américain et semblable à une musique jazz, a-t-elle indiqué à The Criterion Collection. (Il a tellement offusqué le public français qu’elle s’est résolue à l’appeler À ma soeur! pour sa sortie en France.)
    En vacances, Anaïs (Anaïs Reboux), âgée de 12 ans, passe la majorité du film au bord de la piscine vêtue d’un maillot de bain vert. Le vert est l’opposé du rouge dans le cercle chromatique. Le bikini d’Elena, sa soeur aînée ravissante aux hanches fines, est rouge couleur Alerte à Malibu, alors qu’Anaïs porte un maillot une pièce à bretelles larges et à encolure arrondie. Il est plongeant à l’arrière et moulant à l’avant. Le tissu humide épouse chacune de ses rondeurs, son ventre bombé et sa poitrine naissante. Le maillot rappelle le caractère indigne de la puberté, période au cours de laquelle le corps se transforme contre la volonté de l’esprit.
    Anaïs le porte pour aller dîner, en laissant entrevoir une bande de tissu vert vif sous son peignoir ouvert duveteux jaune Big Bird. Des yeux baissés démoralisés fixent l’assiette devant elle, plus remplie que celle des autres par des carottes râpées, des tomates cerises, une tranche de cantaloup et une montagne de salade de patates à la mayonnaise. Les gens à table la traitent de goinfre, portent un jugement sur son corps et son assiette, mais elle mange quand même.
    Pas encore sexualisée, Anaïs est sur le point de perdre son innocence. Elle marche à grands pas autour de la piscine en maillot, maître d’elle-même et rébarbative. Le soleil réchauffe sa peau découverte, sa chair qui n’avait pas encore connu la honte. Elle met de la crème solaire sur ses jambes, et la fait sortir du tube comme si c’était de la crème fouettée. La mousse forme des traits épais, comme de la crème pâtissière qui garnit un éclair. Elle l’applique avec une langueur indulgente, voire sensuelle: naturelle. Avant la fin du film, son côté petite fille est puni. Une tragédie se produit, mais qualifier Anaïs de victime serait une erreur. Anaïs atteindra la puberté. Elle ne portera plus son maillot.
    L’échelle et le tremplin de la piscine sont ses amoureux imaginaires. Elle les embrasse et leur parle. Elle dit que les femmes ne sont pas comme des barres de savon qui s’usent. Le maillot d’Anaïs me semble vert lime, mais peut-être est-il plutôt vert Palmolive ou Irish Spring. Ou même vert pomme, comme la pelure d’une Granny Smith, ou vert Chartreuse, la liqueur française sucrée et aromatique. Mieux encore, vert arlequin. Arlequin: «Un personnage muet des pantomimes traditionnels, généralement masqué.» Synonyme: bouffon. Un rôle de soutien généralement attribué à «l’ami corpulent» dans les films. Dans À ma soeur, Anaïs n’est ni la comique, ni celle qui lance les meilleures répliques.

    Simran Hans est rédactrice et critique de films pour The Observer à Londres.

    Le modèle porte blouson Wacko Maria.

    Moi, Christiane F., 13 ans, droguée, prostituée… (1981), blouson aviateur en satin

    C’est samedi soir et Christiane veut aller à la discothèque. Elle a 13 ans et elle en a marre de l’atmosphère étouffante de l’appartement de Berlin-Ouest qu’elle partage avec sa mère distraite et sa soeur. Basée sur les expériences de vie de Christiane Felscherinow — qui a raconté sa jeunesse dans le livre controversé Wir Kinder vom Bahnhof Zoo paru en 1978 — le film d’Uli Edel, Moi, Christiane F., 13 ans, droguée, prostituée…, sorti en 1981, prend l’archétype de l’histoire du passage à l’âge adulte et le sature d’une sensation de nausée difficile à supporter. Avant que le film n’évoque la dépendance effrayante de la jeune protagoniste et les moyens atroces de l’assouvir, on nous donne un aperçu des petits plaisirs moins nocifs de l’adolescence.
    Christiane troque ses vieilles baskets pour les chaussures à talon haut de sa mère qu’elle transporte dans un sac en plastique, comme s’il s’agissait d’un sac à main, et se rend au Sound, une nouvelle boîte, où elle devra faire semblant d’avoir 16 ans pour entrer. Ce n’est pas le claquement de ses talons qui lui donnera l’air d’une adulte, mais son blouson en satin luisant porté avec une nonchalance de petite fille combiné à son ombre à paupières bleue, à son rouge à lèvres brillant et à son vernis à ongles. Quand elle franchit les portes du Sound, Christiane est conduite dans un monde où elle a finalement l'autonomie de s’adonner à son propre plaisir.
    Elle porte encore son blouson aviateur en satin le soir où ses amis et elle fuient la police dans les couloirs vides du centre commercial Ku’damm Eck. Dans la lueur verte vacillante des néons, ils courent aussi vite qu’ils peuvent en trébuchant les uns sur les autres et en tombant au sol La chanson «Heroes» de David Bowie joue en musique de fond et donne au moment un sentiment de pure extase adolescente. Son blouson scintille discrètement chaque fois qu’elle tourne un coin de rue avec, dans une main, son sac de plastique et dans l’autre, la main de son chéri (un jeune et gentil garçon héroïnomane prostitué habillé comme Fox dans le film de Rainer Werner Fassbinder). Comme c’est le cas dans bien des films sur la jeunesse romancée, la bande d’amis reste debout jusqu’à l’aube et regarde la vie des autres en flou. C’est presque tragiquement sentimental.
    Ce matin-là, Christiane attend le train à la station Kurfürstendamm pour rentrer chez elle. Elle voit quelqu’un coller une affiche de concert de Bowie, et comme illuminée de l’intérieur, un sourire serein se dessine sur son visage. Est-ce parce qu’elle sait que sa mère voudra lui acheter des billets? Ou parce qu’après le concert, à cause d’une curiosité naïve, mais désespérée, elle sniffera de l’héroïne pour la première fois à l’arrière d’une voiture, faisant instantanément basculer l’étape entre son enfance et sa vie d’adulte? Comment a-t-elle osé?

    Hillary Weston est rédactrice attitrée et directrice des communications pour le compte de The Criterion Collection. Ses articles ont été publiés dans Film Quarterly, BOMB, Interview, The Brooklyn Rail et BlackBook.

    Le modèle porte cardigan Gucci.

    A Walk to Remember (2002), cardigan rose

    Il faut atteindre un équilibre délicat lorsqu’il s’agit d’habiller le personnage d’une adolescente dont la caractéristique principale est qu’elle soit catholique. Si on en fait trop, d’une manière ou d’une autre, on peut vite lui donner un air fétiche ou horrifiant. Le Temps d’un automne sorti en 2002 met en vedette le personnage d’une adolescente catholique habillée de la façon la plus réaliste jamais vue au cinéma (elle n’a d’égale que Mandy Moore dans Saved! sorti en 2004). Je ne peux pas dire qu’il s’agit d’une représentation révélatrice pour moi, mais en tant que personne qui a déjà assisté à un événement nommé Quizathon sur la Bible, je peux dire que sa tenue est réaliste.
    Jamie Sullivan possède toute une garde-robe de jumpers qui vont jusqu’au plancher, de blousons surdimensionnés en velours côtelé et de chemisiers fleuris. Ces vêtements pourraient être revendus individuellement en seconde main sur Instagram en 2019, mais quand ils sont combinés, ils donnent vraiment à Jamie une allure de fille mal fagotée. Surtout le seul pull que Jamie possède, un cardigan vert bouloché. Son pull fait l’objet d’insultes délibérées de la part des adolescents populaires de son école qui lui disent «Tu n’as qu’un seul pull.», «Joli pull,» et quand elle porte autre chose: «Tu ne portes pas ton pull?»
    Ces commentaires ne l'atteignent pas du tout, la confiance inhabituelle de Jamie l’emporte sur ses vêtements modestes. Elle n’a pas besoin de métamorphose pour que Landon, un garçon rebelle, tombe amoureux d’elle. En effet, pour lui prouver qu’il est sérieux, il se présente chez elle pour lui faire la cour en lui offrant…un deuxième pull.
    Landon lui remet un sac de magasin à rayons en disant avoir acheté quelque chose pour elle, puis il s’en va. Elle ouvre le sac et trouve un pull surdimensionné de vieille dame rose bébé un peu diaphane qui correspond parfaitement à ses goûts. Ce nouveau pull amène son père à lui parler des attentes des garçons et de l’avis de Dieu, ce à quoi Jamie répond: «papa, ce n’est qu’un pull». Ensuite, elle le porte lors de sa première sortie pendant laquelle elle échange son premier baiser.
    Je ne veux pas me prêter à de grandes interprétations sur un film basé sur un roman de Nicholas Sparks, mais la scène du pull fait fondre mon coeur chaque fois que ce film passe à la télé. Peut-être parce qu’elle reproduit parfaitement le sentiment d’être vu par quelqu’un pour la première fois. Pas le sentiment qu’il est nécessaire de changer pour que quelqu’un nous remarque, mais l’idée encore plus terrifiante de plaire à quelqu’un en restant soi-même.

    La rédactrice Gabby Noone est basée à Brooklyn. Elle écrit actuellement son premier roman pour jeunes adultes.

    Smooth Talk (1985), haut de soirée

    Smooth Talk se situe entre deux genres populaires auprès des adolescentes des années 80: les films sur le passage à l’âge adulte et les films à suspense sur les invasions à domicile. Le film sous-valorisé de Joyce Chopra sorti en 1985 qui met en vedette Laura Dern dans un de ses premiers rôles principaux. Il met en scène de longues journées d’été et l’impatience des adolescents, dans l’optique d’une femme. Laura Dern dans le rôle de Connie joue une fille agitée. Elle est sans cesse préoccupée par ses désirs: le désir de fuir ses parents, le désir de rencontrer des garçons, le désir de faire les magasins. Le centre commercial est le sanctuaire de Connie, car c’est un endroit où elle et ses amies se parent de leurs plus beaux accessoires et observent les garçons. Dès que les filles y entrent, elles ouvrent l’oeil.
    Comme bien d’autres personnages d'adolescentes de son époque, Connie veut être regardée. Ses amies et elles découvrent le restaurant de burgers Frank’s éclairé au néon, un endroit de rassemblement de garçons plus âgés qu’elles, qui exigera qu’elle porte une tenue des plus mémorables. Son haut écourté est blanc lustré et orné de rose et de bleu au buste et comporte des cordons de corset à l’avant et des brides croisées à l’arrière. Seule dans sa chambre, elle pose devant le miroir. Elle s’examine en replaçant son haut et nous pouvons l’imaginer se demander comment elle se trouve. Ce haut peut lui ouvrir les portes d’un monde de possibilités.
    Connie couvre son haut avec une chemise de baseball la première fois qu’elle va chez Frank’s, mais elle est vite obligée de se découvrir quand elle salit sa chemise. Elle le porte encore la deuxième fois qu’elle va chez Frank’s, sûrement parce que c’est le seul vêtement de sa garde-robe qui lui donne l’air coquet. Je voudrais la protéger. Je reconnais cette envie d’essayer de nouveaux vêtements scandaleux, et de prendre avec eux une nouvelle identité. C’est au restaurant qu’Arnold Friend, un vagabond étrange, voit Connie pour la première fois, avant de commencer à la harceler. Il serait facile et patriarcal de blâmer le haut de soirée pour l’atmosphère de peur latente qui s’installe dans le film. Connie veut devenir une femme et plaire, et ne cherche pas à avoir des problèmes. Quand je vois Connie se regarder dans le miroir, je pense à toutes ces fois où je me suis regardée dans le miroir, habillée pour une grande occasion, mais avec nulle part où aller, bien que j’aurais pu décider d’aller n’importe où.

    Abbey Bender est une rédactrice basée à New York dont les articles signés sont parus notamment dans The Washington Post, The Village Voice, Nylon.

    Le modèle porte blouson Gucci.

    Garçonne (1980), blouson en denim

    C’est le 16 août 1977 et Elvis Presley vient de mourir. Cebe (jouée par Linda Manz) pleure sa disparition dans une serre dans sa cour arrière. Le père alcoolique de Cebe (Dennis Hopper, qui a d’ailleurs arrêté de boire en réalisant le film) est en prison, et le «King» est le seul homme qu’il lui reste à idéaliser.
    Mais lui aussi a fini par partir.
    Cebe adore répéter des slogans punks qui disent que le disco c’est nul, qu’il faut tuer les hippies, détruire et corrompre l’ordre normal. Elle aime aussi porter un blouson en denim bleu avec le nom d’Elvis brodé à l’arrière. Elvis a enregistré plus de 17 chansons sur le thème de la solitude. Cebe est seule elle aussi, sa mère a un problème de dépendance et son père est un alcoolique abusif, donc elle s’accroche à des mots qu’elle ne comprend pas dans un effort têtu pour se définir.
    Elvis est né une demi-heure après son jumeau mort-né, Jesse. Les jumeaux ayant perdu leur jumeau disent passer leur vie à éprouver un sentiment profond de vide; certains auteurs de biographies sur Elvis ont raconté qu’il cherchait sans cesse à retrouver la compagnie qu’il avait perdu avant même de naître. Quand on ne sait pas encore qui on est et qu’on sait seulement ce à quoi on veut ressembler, on cherche un élément externe auquel on s’identifie. Un blouson en denim devient une toile vierge pour l’idolâtrie sur laquelle les souvenirs, les épinglettes, les écussons, les images, les mots et les phrases sont assemblés comme une famille.

    Olivia Whittick est écrivaine et rédactrice en chef chez SSENSE. Elle est également éditrice en chef de l’Editorial Magazine.

    Le modèle porte robe Giu Giu.

    Whatever (1998), robe en maille

    Dans Whatever, la perle méconnue de Susan Skoog sortie en 1998, j’ai trouvé dans Anna Stockard, interprétée par Liza Weil, une fille qui s'habillait comme moi, pas de façon moche, mais simplement moche, un moche qui fait mal aux yeux.
    Anna est une adolescente désabusée qui vit avec sa mère et son frère dans le New Jersey. Elle veut étudier les arts à la Cooper Union à Manhattan, une fois diplômée. Elle passe son temps avec sa meilleure amie Brenda, qui est plus populaire qu’elle et la suit dans des fêtes en espérant perdre sa virginité. Les tenues de Brenda n’ont rien d’exceptionnel, en fait elles sont presque tragiques. Elle porte des t-shirts usés et des jeans mal ajustés, et c’est pour ça qu’elle m’a paru si attachante. Je n’avais rien d’une fille exceptionnelle quand j’étais adolescente. Je suis pas mal certaine que j’avais le même pull à capuche gris qu’Anna porte par-dessus toutes ses tenues. Même sa mère lui dit qu’elle aimerait qu’elle fasse l’effort de mieux s’habiller, parce que c’est important d’être jolie. Ce personnage a clairement besoin d’une métamorphose et le film prend la bonne tournure. Pendant ce qui semble être une grande scène de transformation, Anna se met de l’ombre à paupières dans les toilettes de l’école, mais avant de pouvoir maquiller son deuxième œil, elle se fait prendre à fumer. Alors elle est obligée de passer la journée avec ce qui ressemble à un œil au beurre noir.
    Elle subit une autre sorte de transformation plus tard dans le film, quand elle et Brenda font l’école buissonnière pour visiter l’école où elle veut étudier à Manhattan. Elle laisse de côté ses couleurs délavées pour l’idée qu’elle se fait de la mode à Manhattan et porte une robe à col roulé à manches longues en maille rayée rouge et rose. Ce n’est pas comme quand le vilain petit canard devient un cygne, mais Anna n’avait jamais été si élégante. Cela m’a rappelé quand je suis déménagée à New York pour mes études et que j’ai essayé de m’ajuster à certains standards métropolitains, sans toutefois réussir. La robe qu’Anna porte en ville lui donne la liberté d’être la personne fabuleuse qu’elle souhaite être pour la journée. Elle se donne le nom plus séduisant de «Gabriela», même si elle apporte son vieux pull au cas où elle en aurait besoin. Le personnage d’Anna reflète bien comment le passage à l’âge adulte passe souvent par le processus de changer la personne que nous étions pour qu’elle ressemble à qui nous voulons être. Je sais par expérience qu’elle deviendra New-yorkaise un jour.

    Kristen Yoonsoo Kim est une rédactrice née en Corée du Sud et basée à New York, dont les articles ont été publiés dans GQ, Pitchfork et The Village Voice.

    Le modèle porte t-shirt Missoni.

    À Nos Amours (1983), t-shirt rayé

    L’été est arrivé, donc spontanément je pense à la performance de Sandrine Bonnaire dans le personnage de Suzanne, l’adolescente au coeur vibrant du chef-d'œuvre dépourvu de sensiblerie de Maurice Pialat, À Nos Amours. Dans le film, Suzanne de Bonnaire a le teint hâlé et l’air sérieux. Elle est particulièrement douée pour sembler ennuyée et lasse (avec son amoureux et ses amants) et calme, voire expérimentée à se remettre des moments peu réjouissants (avec sa famille) en jouant l’adolescente française blasée. Tandis que ses amis semblent plutôt satisfaits par les tentations normales des adolescents (boire, fumer, danser, raconter des platitudes au sujet de ses désirs), c’est le sexe qui intéresse Suzanne. L’atteinte ou la poursuite de cet objectif sont les outils qui lui permettent de se définir et elle les revendique. Le portrait de Pialat est à la fois beau et douloureux, et rattaché au regard fixe persistant de Bonnaire. Son langage corporel, la façon dont elle révèle son état d’esprit en se penchant, en riant, en souriant et en regardant par-dessus son épaule crée un personnage dont les caractéristiques vont au-delà des caractéristiques habituelles des héroïnes de films sur le passage à l’âge adulte. Ses vêtements aussi, mais surtout, sa façon coquine de porter des rayures, un t-shirt surdimensionné ou aguichant à épaule dénudée, ou le pull arc-en-ciel qu’elle porte en engouffrant du spaghetti dans une fête, ne sont pas seulement emblématiques, ils ont aussi été reproduits. Pour faire un clin d’oeil à Pialat, Noah Baumbach a habillé le personnage de Grace Van Patten dans Les Chroniques Meyerowitz (2017) comme Suzanne avec un t-shirt rayé rose et une jupe rose assortie. Pour ceux qui auraient remarqué cet hommage, il valait plus que la simple émotion de reconnaître un œuf de Pâques dans un film. C'était Suzanne, une conséquence de son personnage, honorée par de simples rayures, et comment ces rayures rappellent l’été et comment ces rayures peuvent cacher l'innocence qui est sur le point d’être perdue.

    Durga Chew-Bose est rédactrice en chef chez SSENSE.

    Le modèle porte chemise Thom Browne.

    Les Filles font la loi (1998), chemise blanche

    À l’été 1998, je suis déménagée et j’ai passé tout le mois d’août à reproduire les collages d’images de magazines qu’il y avait sur les murs de mon ancienne chambre. Je portais les mêmes sandales à plateforme et le même jean fuselé chaque jour. Quand un nouveau cinéma multiplexe a ouvert au centre commercial le plus près de chez moi, ils offraient une promotion parfaite pour une pré adolescente qui tirait ses revenus du gardiennage: tous les billets coûtaient un dollar. Avec mon sac à main rempli de pièces d’un dollar, je pouvais voir le même film quatre fois en une semaine. Comme vous le savez peut-être, je n’aime pas avoir de monnaie.
    Ce film avait pour titre Les Filles font la loi au Canada et il est sorti aux États-Unis quelques semaines plus tard comme All I Wanna Do. Dans le film, cinq jeunes filles bien nanties qui fréquentent une école privée (jouées par Kirsten Dunst, Gabby Hoffman, Monica Keena, Merritt Wever et Heather Matarazzo) complotent pour empêcher leur école de filles de fusionner avec une école locale réservée aux garçons.
    Elles passent la majorité du film en uniforme, lequel inclut toujours une chemise à col boutonnée sous un blazer pourpre ou un pull brun. Comme Verena von Stefan, la meneuse loquace aux idées arrêtées de la bande, Kirsten Dunst porte une chemise blanche tous les jours. Même la fin de semaine, alors qu’elle ne doit pas porter d’uniforme, elle porte sa chemise habillée blanche avec un long short en denim foncé Levi’s, une queue de cheval sur le côté et sa fossette qui ponctue chacun de ses sourires en coin.
    La dimension politique n’est pas très claire dans ce film. Les Filles font la loi présente une vision floue des années 60, comme il convient dans un film pour enfants, une conception libérale du féminisme et une idée égocentrique de la solidarité. Avec du recul, je comprends bien pourquoi je voulais leur ressembler et j'aimais tant ce film: j’accordais le même sérieux aux personnages qu’elles s'accordaient à elles-mêmes. Je me voyais aussi comme étant à la merci de mes parents et des professeurs, bouleversée à l’idée du changement, mais prête à tout pour être libre, et je considérais l’uniformité comme étant assez proche du contrôle. Hier, j’ai dû faire une présentation en public et mon anxiété se peignait sur ma tenue. Ce matin, j’ai ramassé sur le plancher la chemise blanche que j’ai portée. Il était certain que je porterais une chemise blanche pour l’occasion.

    Les articles de Haley Mlotek ont été publiés notamment dans The New York Times Magazine, ELLE, The Globe and Mail et Hazlitt. Elle écrit actuellement un livre sur l’amour et le divorce.

    La Fureur de vivre (1955), tout en rouge

    Des rouges flamboyants apparaissent à l’écran avec la bande titre, le rouge du blouson légendaire de James Dean et le rouge à lèvres de Natalie Wood. C’était en 1955, Nathalie Wood avait 16 ans et sa carrière d’enfant vedette venait à peine de se terminer qu’elle jouait déjà son premier rôle de femme au cinéma. J’avais environ le même âge quand j’ai découvert La Fureur de vivre au club vidéo près de chez moi. J’étais hypnotisée par son rythme curieux, son côté novice en marge et tout particulièrement par Natalie Wood dans le personnage de Judy, l’objet de l'affection de Dean.

    Judy apparaît au début dans un poste de police en larmes et bouleversée. Elle porte une tenue assortie couleur pomme glacée composée d’un manteau en laine et d’une robe coordonnée, avec un ruban méticuleusement noué au col. Son rouge à lèvres est de la même teinte. Elle est belle et la Technicolor lui donne un éclat surnaturel; elle est d’une féminité radioactive. Elle raconte au policier que son père l’a prise par le visage pour expliquer pourquoi elle se trouvait seule dans la rue le soir. Elle raconte qu’il frottait son rouge à lèvres pour l’enlever, et qu’elle pensait qu’il allait faire partir ses lèvres plutôt que son rouge à lèvres.

    Le père de Judy a du mal à supporter qu’elle devienne une femme. Je ne pouvais plus quitter l’écran des yeux. Judy est plus discrète pour aller à l’école. Ses cheveux sont bien coiffés, elle porte des cols roulés et des jupes longues. Même si le reste de sa garde-robe est composée de vert conservateur ou de rose bébé insipide, elle conserve son rouge à lèvres.
    Un jour, par hasard, ma grand-mère qui avait été une jeune femme dans les années 40 et qui comprenait profondément le pouvoir d’un bon rouge à lèvres m’en a offert un tube. C’était un tube rainuré et doré Estée Lauder incroyablement élégant qui pesait dans ma main. Il contenait un rouge tirant sur le bleu profond, qui a transformé ma chevelure presque noire et mon teint olive. Soudainement, mon visage était plus symétrique, attrayant, il présentait un charme timide et me distinguait clairement de tous ceux qui portaient des vêtements Abercrombie à l’école secondaire de ma petite ville. Ce que La Fureur de vivre met en évidence et ne méprise pas, c’est la suffisance théâtrale des adolescents. Avec du recul, je ne suis pas étonnée d’avoir eu le sentiment assuré d’avoir une nouvelle identité après l’avoir vu. Pour Judy et sa cohorte, et probablement pour moi aussi, les petites choses ont une importance capitale; des symboles comme une glissière rouge sur un blouson ou une couleur de rouge à lèvres .

    Christina Newland rédige des articles sur le cinéma, la culture pop et la boxe, notamment dans Sight & Sound, VICE et Hazlitt.

    • Texte: Abbey Bender, Durga Chew-Bose, Simran Hans, Kristen Yoonsoo Kim, Haley Mlotek, Christina Newland, Gabby Noone, Hillary Weston, Olivia Whittick
    • Traduction: Kimberly Grenier-Infantino