Étude de marché : le sac messager « Black Small Carton S » de Bao Bao Issey Miyake

Tony Tulathimutte vide son sac, fait face à sa rupture et affronte l’insoutenable légèreté

  • Texte: Tony Tulathimutte
MARKET RESEARCH: BAO BAO ISSEY MIYAKE’S “BLACK SMALL CARTON S MESSENGER BAG_2

En toute transparence, je m’habille généralement n’importe comment. Mon critère principal dans mon choix de chemises est que leur absence de forme doit dissimuler la mienne. En ce qui concerne les pantalons : « des poches spacieuses ». Je possède le sens du style d’un humoriste comptant 38 abonnés Twitch ayant récemment réalisé qu’une douche est superflue si l’on porte un chapeau. Je pourrais prétendre la maîtrise du sujet pour cet essai mais il est plus aisé d’admettre d’entrée de jeu que je ne connais absolument rien concernant la haute couture. Idem pour l’art visuel. Et l’architecture. Tout ce qui a trait aux formes, donc.

Pourtant, le sac que je convoite actuellement est la définition même d’une forme. Il s’agit d’une création du designer japonais Issey Miyake, né à Hiroshima, dont la surface est ingénieusement pavée de triangles en vinyle noir laqué, qui permettent au sac de se plier et se replier de mille manières vaguement mathématiques. Sa fermeture à glissière est nichée dans un pli entre les panneaux, d’une manière étrangement labiale. La bandoulière fine et réglable est étonnement simple, nattée en la même matière moirée qu’une ceinture de sécurité, ce qui contribue à l’odeur de voiture neuve du sac. L’intérieur est simple : une poche à glissière et quelques dispositifs de réglage métalliques. Il ne peut contenir une bouteille d’eau, une bouteille de vin, un livre ou un ordinateur portable, devenant inutilisable pour mon usage 90% du temps, mais je suis d’avis qu’il serait parfait au bras d’une femme Terminator, ou de quelqu’un répondant au nom « Zlata ».

Même moi, je sais que la mode est une gestalt. Je sais donc que le prestige accordé par le port de ce cabas disparaitra à la seconde même où j’en sortirai mon portefeuille, parce que mon portefeuille est orné d’un Pokémon. (Meowth.) En fait, l’incohérence me donne l’air encore plus ringard que si je ne le portais pas du tout. Il est dégrisant de constater qu’il est possible de dépenser 650$ sur un objet qui nous rende vulnérable – qu’il est même possible pour un objet inanimé que l’on possède de nous rendre vulnérable – et je peux imaginer le genre de personne qui pourrait considérer ceci comme un défi à surmonter. Je dis non merci.

Puisque je n’aime pas particulièrement m’attarder devant les miroirs, j’ai décidé de porter l’objet en public afin de voir quels genres de sifflements et de regards dédaigneux j’attirerais. Je l’ai porté dans le train, au gym, dans les bars, avec le sentiment d’être à la fois remarqué par les new yorkais vêtus de manière décontractée autour de moi, et d’être dans l’ombre de ceux avec un look plus étudié. Un soir, je l’ai porté lors d’un dîner chez une sculpteure libanaise, alors que j’espérais vaguement me rendre à un rendez-vous galant, jusqu’au moment où son copain Belge est apparu, accompagné de ses amis slovaques et autrichiens – qui se révélèrent tous designers professionnels, s’attardant sur le sac avec enthousiasme. L’une d’elles dit avec admiration que Miyake était le seul mec en mode qui créait de nouvelles choses avec le matériel ; elle continua ensuite avec une lancée sur le PVC qui se déroula uniquement en allemand. Ma soirée s’acheva dans une bodega, seul et bourré, où le caissier me lança – avec de bonnes intentions – le coup mortel : «Chouette sac, il est à qui?»

« Je suis d’avis qu’il serait parfait au bras d’une femme Terminator, ou de quelqu’un répondant au nom « Zlata ». »
MARKET RESEARCH: BAO BAO ISSEY MIYAKE’S “BLACK SMALL CARTON S MESSENGER BAG”

En vedette dans cette image : sac messager Bao Bao Issey Miyake.

Porter le sac en public me donnait l’impression d’incarner un croisement entre Akaky Akakievich de «The Overcoat» et Buffy Contre les Vampires dans cet épisode où elle peut entendre les pensées des autres. Honnêtement, les derniers mois furent une escalade d’histoires misérables – d’abord une séparation difficile, puis la maladie, les complications d’assurances, et bien pire – alors afin d’éviter un stress inutile, j’ai commencé à transporter cet item dans mon sac messager habituel, que j’ai déniché en cherchant sur Google <sac messager homme cuir bon marché> et en choisissant celui équipé de poches pour une flasque et un flacon de comprimés.

Si je me sentais embarrassé de porter le sac Bao Bao, j’ai pourtant adoré faire des recherches à son sujet! L’Adderall était la seule chose m’empêchant de sombrer dans une dépression sans fin et cela m’a mené, comme toujours, à de frénétiques recherches Google. J’imagine que ce Issey Miyake est censé être connu pour ses innovations techniques en ce qui a trait à la production textile ou un truc du genre, mais ce qui impressionne un rustaud comme moi c’est qu’il est derrière le design du col roulé emblématique de Steve Jobs. (Je suis surpris qu’il y ait une conception humaine derrière cet objet et non pas un algorithme d’optimisation psychographique sinistre.) Le nom officiel de la version grand public est le «Semi-Dull T», ce qui est également mon pseudonyme Bandcamp. Jobs a commandé plus d’une centaine de ces cols roulés, afin d’en avoir jusqu’à la fin des temps.

Puis vient le nom, le Bao Bao. Selon ma connaissance du chinois – qui se limite à souhaiter Joyeuse Nouvelle Année à des connaissances éloignées – je croyais que le mot signifiait «petit pain», mais mon amie Jenny m’expliqua que bao pouvait signifier plusieurs choses, incluant «sac» et que bao bao est la manière dont une enfant de cinq ans et les filles riches s’exprimeraient afin d’être mignonnes. J’ai ensuite découvert qu’il s’agissait du mot thaï pour «léger», en opposition à lourd. Cette ambigüité panasiatique convient à la popularité grandissante du sac en Asie de l’Est, particulièrement en Chine et en Thaïlande, tendance qui semble avoir débuté il y a plus d’une décennie lorsque les princesses thaï et les agents de bord commencèrent à l’arborer.

Redescendre de mon nuage d’Adderall est particulièrement ardu lorsque des fragments de phrases volent en tout sens dans ma tête au moment de dormir. Dans ce cas il s’agissait de tous les usages proverbiaux du mots «sac» : Sac de noeuds. Sac à papier. L'affaire est dans le sac. Prendre la main dans le sac. Mettre à sac. Le chat sort du sac. Vider son sac. Tous semblent tourner autour d’humeurs primaires – possession, agression, désir en général; un bagage. Cela achèvera de me donner l’air d’un homme de 200 ans mais il paraît que les adolescents disent, lorsqu’en situation trop émotionnelle, qu’on est dans notre sac.

En vedette dans cette image : sac messager Bao Bao Issey Miyake.

J’étais certainement dans mon sac avec ce sac, qui après deux semaines seulement a été glissé dans un coin sombre de mon bureau. Je le regardais avec une pitié anthropomorphique, un peu à la manière dont Marie Kondo voit une paire de chaussettes roulées en boule. Voilà un sac dispendieux qui aspire à être attirant, utilisé et envié, reflétant le sens du style d’un propriétaire reconnaissant. Et me voici, conservant mon butin inutile comme un dragon éclopé. Une amie suggéra que je l’offre en surprise à mon prochain rencart. Je ne sais pas, peut-être que quiconque accepte un rendez-vous galant avec moi mérite une prime à la signature, mais offrir un sac d’une valeur de 650$ lors d’un premier rendez-vous – surtout un sac avec une apparence fétichiste, surtout de ma part – semble être l’étape juste avant d’avouer des fantasmes peu conventionnels. Mais mon amie avait raison : je possédais le sac mais il n’était pas vraiment à moi (Chouette sac, il est à qui?) Le porter aurait exigé d’être une autre personne entièrement, possiblement une meilleure personne – celle que j’étais bien trop déprimé pour devenir.

« Je le regardais avec une pitié anthropomorphique, un peu à la manière dont Marie Kondo voit une paire de chaussettes roulées en boule. »

À cette époque environ, mon ex-copine me contacta par texto afin de venir récupérer ses choses à mon appartement, et si je portais une bague d’humeur elle aurait eu l’air d’une putain de lumière stroboscopique. Nous n’avions pas vu ou entendu parler de l’autre depuis la rupture, trois mois auparavant, mais tout va bien, on va bien, je la suis toujours sur Instagram et euh, tout va très bien. Je me suis rendu au placard qui était resté fermé depuis trois mois, où elle conservait ses choses de manière ordonnée (elle est bibliothécaire), et j’en ai sorti sa robe de rechange, noire comme tous ses vêtements. Elle se décrit comme «haute goth». Ce qui, évidemment, est une description parfaite du Bao Bao : élégant, noir, angulaire, comme capable de se transformer en corbeau cybernétique à tout moment.

Et merde, c’était évident; ce n’était pas mon sac, c’était le sien. Elle pourrait le percevoir comme un geste de courtoisie, ce qui serait bien, ou comme une étrange prise de position – je la connaissais assez pour savoir qu’elle ne refuserait pas un cadeau coûteux. J’y ai mis ses collants, ses rasoirs jetables, le chandail de pyjama en coton orné du slogan BLACK MAGIC contrecollé, la bouteille de shampoing et de revitalisant tristement reniflées depuis la rupture, des comprimés de vitamine C, des masques en feuilles, une boîte à bijou vide, un baume à lèvres au thé vert, une bouteille de nettoyant pour le visage du nom de Purity, un sous-verre souvenir de Death & Co, l’emballage d’une bombe moussante pour le bain innovante rendant l’eau complètement noire. Pour un sac signifiant léger, il finit par être plutôt lourd, mais il avait trouvé sa fonction.

Tony Tulathimutte est l’auteur du roman Private Citizens et fondateur du CRIT, un cours d’écriture à Brooklyn.

  • Texte: Tony Tulathimutte