Étude de couleur:

le «jaune pilule»

Sarah Nicole Prickett décortique la teinte la plus insaisissable, palliative et difficile à avaler

    Dans la Fantaisie en fa mineur de Frédéric Chopin, quelques tentatives d’arpèges se terminent par un accord parfait à l’état de renversement. Les notes – F C F Ab C – produisent, quand on les lit à haute voix en code hexadécimal, une toile de couleur: #fcfabc. Le hasard fonctionne. Vous n’avez pas à «être aux prises avec une synesthésie» pour l’entendre. Glenn Gould, qui n’aimait même pas Chopin, décrit parfaitement la sensation et la couleur de ces arpèges quand il dit que s’il pouvait être n’importe quelle clé, il serait un F mineur: «C’est plutôt austère, dit le pianiste, à mi-chemin entre le complexe et la stabilité, entre le droit et le lascif, entre le gris et le très coloré. Il y a une certaine obliquité».

    La couleur oblique semble être une coquille, comme si elle devrait être auto corrigée en vraie couleur. Une teinte, techniquement, #fcfabc est moins blanc jaunâtre (vieux) que jaune blanchi (rétro, mais comme neuf). Le goût d’un soufflé pas assez cuit ou de l’intérieur d’une peau de banane. Un peu saturée, elle en vient à ressembler à la fleur de soufre, qui n’est pas une plante, mais un minéral en poudre qui serait bon pour la peau. Ce n’est jamais délicieux.

    Je l’appelle le «jaune pilule». Les aspirines de ma grand-mère avaient cette couleur. Le diazépam de ma tante. Ma plus faible dose de lisdexamfétamine, une variété subtile que j’ai dû essayer après qu’un ami, citant son psychiatre, l’a appelée la «Rolls-Royce des amphétamines».

    Ennuyeux et palliatif. Comme tout jaune pur, littéralement plus rare que l’or dans la nature, il semble irréel. Parfois, on le voit sur la lune, énorme et basse, dans un ciel denim sombre. Parfois dans l’urine, si on a bu assez d’eau. Parfois dans un diamant.

    Le pastel le plus clair, le jaune des blocs-notes grand format des salles d’audience, ceux des drames qui datent de l’âge d’or des cassettes vidéo, pas ceux de la vraie vie. J’ai lu que cette couleur réduit le contraste fatiguant pour l’œil de l’encre sur le papier; qu’elle favorise la clarté de l’esprit et la concentration; mais aussi qu’elle peut être épuisante. Susan Sontag – une preneuse de notes sur l’amphétamine, soit dit en passant – a appelé le bloc-notes le «fétiche des écrivains américains», un idiome insinuant qu’une personne normale, c’est-à-dire, qui n’est pas écrivain, considérerait la nuance désagréable, difficile à avaler.

    «Comme une bouteille d’assouplissant pour tissu ou une soupe insatisfaisante, le jaune pâle est plutôt une chose à tolérer, à endurer, qu’une couleur avec laquelle on tombe en amour», peut-on lire sur la page web d’une entreprise de produits d’entretien pour automobiles qui prétend avoir rédigé le listicle ultime des couleurs d’auto les plus laides de l’histoire. Dans un listicle similaire sur le site web de Jalopnik, il est dit que les «nuances pâles efféminées» – oh, l’homophobie! – «ont juste l’air tristes». Dites ça à Evelyn Mulwray. Dans Chinatown de Roman Polanski (1974), elle (Faye Dunaway) conduit une Packard des années 30 peinte sur mesure pour s’agencer à la pâleur de son tempérament. Ce n’est pas le type de voiture dans laquelle on circule l’air heureux.

    J’ai commencé à le voir plus l’an dernier, quoique je le cherchais. Raf Simons, dans son défilé automne-hiver 2018 pour Calvin Klein, a uni le jaune pilule (chemises et pulls à col montant) au jaune bloc-notes (pantalons) ou au orange sécurité (manteaux) – et son équipe a envoyé un ensemble sport dans ces teintes à Cate Blanchett, qui l’a porté à Cannes. Sander Lak, décrit par Vogue.com comme «un coloriste d’abord et avant tout», a produit des robes légères en mousseline et en soie sulfureuses chez Sies Marjan et Simon Portes pour Jacquemus a fait défilé des vêtements, disons, négligemment drapés, couleur jaune pâle. Simone Rocha est devenue dingue avec le brocart or blanc. Les looks monochromes, qui révèlent un engagement modéré, étaient chez eux dans les défilés Resort 2019. Il y avait un ensemble tailleur pantalon Maryam Nassir Zadeh, une version «moderne» (moins cintrée) que Hillary Clinton aurait pu acheter chez Barbara Jean, à Little Rock (Arkansas) quand Bill était gouverneur, ainsi qu’un tailleur pantalon Hellessy. Il y avait des jeans de cowgirl et des chemisiers Isabel Marant. Puis, dans les défilés printemps-été 2019 (déjà): des chemises et des manteaux chics d’une collection élégante d’Acne Studios, un long blouson à double boutonnage et une robe de travail Alyx et un manteau imperméable maladif – l’incarnation même de l’urophilie – de la nouvelle marque chinoise expatriée Social Work. Deux robes longues, une fleurie et extra-fine, l’autre barbouillée de couleur bleu ciel, portée sous un filet de perles fines, conçues par Yuhan Wang pour la collection pastel de son projet de fin d’études au Central Saint Martins. (Les références de Wang: «femmes d’intérieur, toiles d’intérieur, quelques meubles d’intérieur.) Kanye a réédité les YEEZY 500 pour la #SUPERMOON, un citrine vaporeux qui est peut-être l’un des plus beaux jaunes très pâles de tous les temps, et il a lancé une campagne publicitaire qui suggère sans gêne que la basket peut être portée sur une peau orangée, avec des chaussettes écrues. Au même moment, au gala du Met, le tapis, auquel la robe de Cardi B était parfaitement assortie, n’était pas rouge, mais d’un giallolino tout à-propos.

    Même Catherine, la duchesse de Cambridge, a retenu mon attention pendant 60 secondes en se soustrayant à l’étiquette lors du mariage entre Meghan Markle et le Prince Harry, avec un manteau Alexander McQueen que les commèrent ont appelé «crème», «ivoire» même, et le palais, «jaune primevère». Je me suis rappelé une histoire de Patricia Highsmith, résumée dans une biographie d’elle écrite par Andrew Wilson, Beautiful Shadow (2003): un Anglais achète une photographie monochrome d’un jockey sur un cheval de course et la fait peindre primevère et blanc, les couleurs du costume de soie du jockey. Sa femme, une Américaine, s’en est offusquée, car, les primevères du jardin de sa mère étaient roses. Finalement, la photo a été accrochée au mur, mais l’homme sent le besoin de dire à tout invité qui l’observe: «Ce sont des primevères. Les primevères anglaises sont jaunes, vous savez». Wilson conclut: «De toute évidence, l’expérience l’a quelque peu troublé».

    Y-a-t’il quelque chose qui cloche avec cette couleur? En tant qu’émoji, c’est le signe de paix à deux doigts, un signe passif agressif, froid, dont on se sert pour dire que tout est cool ou que tout le monde s’en fout, ou les deux.

    En tant qu’état, c’est le diable en plein jour, l’acédie. Mais l’acédie est si souvent mal diagnostiquée, on la confond avec la déprime.

    Un cocktail dans un bar? Un téquila soda.

    Dunaway la porte encore dans un «film» de deux minutes pour Gucci. Elle joue le rôle de Sylvie, une femme au foyer de Beverly Hills, qui vit dans une maison en stuc jaune pâle. Elle porte un chapeau de paille très pâle, achète une paire de sabots jaune pâle à la boutique Gucci sur Rodeo Drive et revêt un ensemble de survêtement jaune pâle pour se rendre au terrain de tennis. Tout rappelle le vidéographe Petra Collins, et l’effet de margarine sur la lentille. Je ne veux plus écrire sur cette couleur. Heureusement, durant ma révision, je suis tombée sur une vidéo de Rihanna qui tournoie sur une rue pavée de Cuba. Elle porte une robe de tulle plissé couleur paille dorée de Thierry Colson et un canotier assorti Off-White. Si quelqu’un peut partir une tendance, c’est Rihanna. Mais même sur elle, un jaune pâle et pur semble nostalgique, réédité, même; pas exactement «une nouvelle nuance».


    Ce qui a été déclaré cool cet été, c’est le jaune – mais le très jaune. Les sites web lus par les moins de 21 ans l’ont nommé le «Gen Z Yellow». Ça sonne stupide, mais c’est juste: la génération Z est la dernière génération et le jaune est la dernière couleur qu’on veut aimer. (J’ai vérifié et seulement 5% ont déclaré, à l’instar de Patricia Highsmith, que c’était leur couleur préférée.) Les adultes ne semblent pas la comprendre. Et les magazines féminins ont illustré la «tendance» avec des pièces qui, parce que les tons et les intensités diffèrent largement, ne vont pas du tout ensemble. Il y avait, cependant, une teinte dominante, vive et dorée, qui appartenait à la clé Ab majeur, la relative F mineur, la clé sur laquelle la Fantaisie de Chopin se termine de façon dénaturée. Qui la porte le mieux? La Liseuse (1769), un classique de Fragonard.

    Les jaunes de Fragonard, stabilisés avec un peu d’orange de cadmium, ont survécu au temps, contrairement à d’autres teintes de jaunes plus pures, plus pâles. Georges Seurat a mélangé le chromate de zinc au blanc de plomb pour représenter la lumière du soleil sur l’herbe, une couleur que John Ruskin, dans Elements of Drawing (1857), a décrite comme un «jaune curieux, qui semble plutôt poussiéreux». Il n’a pas duré. Jalouse, la vraie lumière du soleil a dégradé le pigment fragile, l’herbe de La Grande Jatte s’est gâtée. Les tournesols de Van Gogh et le sable des plages de Matisse ont subi le même sort. Les toiles de ces artistes nous disent aujourd’hui qu’ils auraient dû essayer un peu plus fort d’être heureux.

    Or, rien n’est jamais vraiment la faute de l’artiste. La nature a rendu le jaune problématique, la couleur devient vite négative à mesure qu’elle pâlit – optimiste ou prudente, elle devient tout simplement fausse; alors qu’elle était riche, elle devient fade. Ce qu’une couleur si près de la lumière peut vraiment vouloir dire n’est pas clair, et le pigment suit le sens.

    Quand Hermione Roddick entre en scène dans Women in Love (1920) de D.H. Lawrence, elle est «impressionnante… mais macabre», «repoussante», vêtue telle une demoiselle d’honneur, en «velours doux et fragile… de couleur jaune pâle». Lawrence, c’est bien connu, s’est inspiré de son amie et mécène, Lady Ottoline Morell, l’aristocrate provocante qui a présidé de facto une résidence d’écrivains au Garsington Manor. «Arrive-t-il que le soleil soit normal au Garsington?», plaisante Virginia Woolf dans une lettre. «Non, je pense même que le ciel est fait de soie jaune pâle, et les choux sont assurément parfumés». Woolf a repris ses idées comme matériel pour «The New Dress», une nouvelle écrite en 1924 sur les risques de la vanité, dans laquelle une femme sotte, Mabel, qui, pour se rendre à une fête chez Mrs. Dalloway, décide de porter une pièce inspirée d’un «vieux livre de sa mère sur la mode parisienne du temps de l’Empire». Elle veut être «originale». Elle se questionne, pourquoi ne pas être soi-même? Il y a plusieurs raisons de ne pas l’être. À son arrivée, Mabel s’aperçoit dans le miroir du couloir, elle ne peut «supporter la vue parfaitement horrible de sa robe de soie démodée» qui la fait sentir tantôt comme une «couturière nulle», tantôt comme une «mouche qui tombe dans la soucoupe [de lait]».

    La teinte à la mode au temps de l’Empire, comme l’écrit Katy Kelleher dans son excellent éditorial sur l’histoire des couleurs paru sur le site Paris Review, était la couleur jonquille – pure, claire sans être terne, elle définit une espèce de narcisse. Ce que Kelleher appelle la «couleur du soleil et de la vanité, de la folie et des joies de la vie de famille» est passée de mode dans l’entre-deux-guerres. Si elle revient par moment, elle n’a toutefois jamais retrouvé son lustre d’antan. Tout ce qui est doux et jaune a un effet rétro paresseux. J’étais récemment au Château Marmont, j’essayais de dormir sur le sofa d’une suite aux couleurs pâles, des rideaux aux tuiles de la salle de bain, et ce, depuis 1929, et je lisais le livre Memos: the Vogue Years de Diana Vreeland. Vreeland a mentionné la couleur une seule fois durant ses neuf années en poste, pour parler du «visage jaune» – pas un visage jaune, mais un visage «très maquillé», composé d’une «base qui prend beaucoup de temps à appliquer, mais qui est transparente, éclatante, un ton blond» avec des «sourcils légers… dorés». Ici, sans ces anciennes caractéristiques, la couleur semble être un euphémisme.

    Dans Lucy de Jamaica Kincaid (1966), une fille d’Antigua a de la difficulté à s’adapter à la vie terne d’une ville américaine. Elle est cynique à l’égard de son employeur bourgeois, et encore plus envers sa femme Mariah, qui aime ses narcisses. «Mariah peut se contenter de regarder des fleurs plier sous le vent», pense Lucy dans un mépris triomphant. «Comment une personne peut-elle être ainsi?» L’ingéniosité de Kincaid est telle que ses critiques les plus acerbes des femmes blanches et riches sont assorties de conseils stylistiques:

    «Elle était si belle au milieu de la cuisine. La lumière jaune du soleil entrait par la fenêtre, tombait sur les tuiles de linoléum jaune pâle et sur le mur de la cuisine d’une autre teinte de jaune pâle, et Mariah, avec sa peau claire et ses cheveux jaunes, était immobile dans cette lumière presque céleste, elle semblait heureuse, aucune ombre sur ses joues ni nulle part ailleurs. Comme si elle ne s’était jamais disputée pour un homme ou pour autre chose, elle n’avait jamais eu à partir pour aucune autre raison qu’elle en avait envie.»

    Je pourrais, pour un instant, vouloir être heureuse. Le jaune pâle a un effet placebo.

    Mais ça ne dure pas. Il y a deux saisons, j’ai acheté un sweatshirt qui, en ligne, semblait être de couleur meringue. Il était finalement jaunâtre. (Une autre raison pour laquelle les jaunes les plus subtils ont du mal à rester à la mode: leur image est encore moins fiable que leur couleur.) Je ne l’aimais pas. Mais je le portais tout le temps. Puis, sans réfléchir, je l’ai lavé avec du denim et des serviettes et, seul parmi ces articles, il est ressorti comme taché de moisissure. J’aurais dû penser que cette couleur était trop sensible pour la machine et, bien sûr, comme je l’ai acheté à rabais, le sweatshirt n’était déjà plus en magasin.

    Sarah Nicole Prickett est une rédactrice canadienne. Elle a fondé le magazine Adult.

    • Texte: Sarah Nicole Prickett