Sur les traces de Barragán

Récit d’une quête personnelle à travers l’oeuvre de l’architecte mexicain

  • Texte: Kevin Pires
  • Photographie: Studio Schramm Berlin

Luis Barragán, Cuadra San Cristóbal, 1966-1968, © Barragán Foundation / SODRAC (2017)

Quand je suis déménagé à L.A., j’ai peint les murs de ma chambre en rose. Avant même d’avoir mes billets d’avion, j’avais déjà en main des échantillons de couleurs, des références comme la Brick House de Philip Johnson, la Cobb House de Donald Judd et le Ghost Ranch de Georgia O’Keefe, et des photos vintage des murs délavés par le soleil de Luis Barragán. J’étais déterminé à commencer le premier chapitre de ma nouvelle vie avec le rose parfait.

S’inscrivant dans le mouvement architectural de l’école Guadalajara – se distinguant par sa loyauté envers les coutumes locales –, Barragán fusionnait la tradition mexicaine, le modernisme européen et les motifs mauresques en puisant en lui-même – un sujet on ne peut plus local – ses inspirations. Né en 1902 dans une famille d’aristocrates catholiques, il a passé son enfance à galoper dans les ranchs de son Jalisco natal. Bien que son travail reflète le vaste spectre de ses différentes influences – ses premières maison de Guadajalara, par exemple, étaient des explorations plus fidèles aux traditions régionales en matière de design –, il recèle toujours l’âme des ranchs, des chevaux et des églises de son enfance.

Après être sombré dans l’oubli au profit du minimalisme impersonnel d’une époque frileuse envers la couleur et friande de décors dignes d’un catalogue IKEA, Barragán fait un retour en force. Sur des réseaux comme Tumblr, les photos de ses immeubles envahissent les timelines, témoins d’une nouvelle ère s’opposant à la froideur des tendances qui l’ont précédée. Sa réémergence fut officialisée quand Louis Vuitton a campé Léa Seydoux – et un cheval – à la Cuadra San Cristóbal de Barragán dans le cadre de sa campagne printemps-été 2016.

Comme tout bon Bélier, je voulais célébrer mes 26 ans au sommet de la pyramide du Soleil de Teotihuacan. Je voulais aussi voir de mes propres yeux le travail de celui qui m’avait amené à m’asseoir en silence sur mon lit pour admirer les nuances des murs roses de ma chambre se transformer au gré de la lumière se faufilant par ma fenêtre. Pour cela, je devais donc me rendre à Mexico.

Luis Barragán, Casa Cristo, 1929, © Barragán Foundation / SODRAC (2017)

9h15

Ma journée commence à bord d’une voiture qui roule vers la banlieue tentaculaire de la ville. Bâtie à l’origine sur une île entourée d’un réseau de lacs, la métropole se retranche maintenant dans son ancien lit. Mexico City se noie dans ses affluents. Alors que je raconte à quel point je me suis senti petit alors que mon avion amorçait sa descente finale et que je constatais que les maisons avaient non seulement envahi la vallée vers laquelle nous nous dirigions, mais grimpaient aussi le long de ses flancs à la façon de vignes vigoureuses, notre chauffeur résume mes impressions en affirmant tout simplement : « México es muy grande. »

Luis Barragán, Casa Gilardi, 1975-1977, © Barragán Foundation / SODRAC (2017)

10h08

Nous arrivons devant une porte gardée par deux hommes qui cochent quelque chose sur une liste et passent un appel avant de nous donner leurs directives. « Continuez jusqu’en bas de la route, tournez à droite, puis à gauche, et attendez devant la Fuente de los Amantes. » Une fois rendus à la fontaine, nous nous dirigeons instinctivement vers son seul et unique coin et laissons le silence nous envelopper. Aussi visuelle que sensuelle, l’architecture de Barragán vous emplit de sensations qui ne peuvent que vous laisser bouche bée.

Cette fontaine est la pièce maîtresse de Los Clubes, un développement résidentiel imaginé par Barragán au début des années 60 et destiné aux adeptes d'équitation. Deux murs magenta dessinent un carré, tandis que la fontaine elle-même est constituée de deux murs plus petits n’en formant qu’un à la base, le plus petit se détournant du plus grand dans un angle de 90°, tels deux amants répétant un rituel longuement pratiqué. Alors que, de loin, les murs semblent se toucher, on constate en s’approchant qu’ils sont séparés par un espace tout juste suffisant pour s’y faufiler. Ce point d’eau a été pensé pour permettre à la monture et au cavalier de se rafraîchir. En ce milieu de matinée ensoleillé, on imagine volontiers ces derniers profiter d’un instant de fraîcheur et de détente bienvenu.

Les espaces «vacants » de la Terre ne sont jamais complètement vierges. Il y aura toujours de la saleté, des pierres, des arbres, et des oiseaux qui chanteront leurs rengaines préférées perchés sur les branches de ces arbres. Plutôt que de camoufler ces réalités, Barragán a préféré les intégrer au cœur même de ses aménagements, réalisant ainsi une alchimie esthétique en composant avec l’espace.

Nous traînons autour de cet apéro architectural, prenant la pose contre les murs le temps de quelques photos. Nous nous amusons aussi à capturer l’ombre des arbres entourant le petit bassin carré de la fontaine. Un cadre architectural de rêve pour Instagram – comme en témoignèrent instantanément les nombreux « T’es où? » qui atterrirent dans ma messagerie privée, alors que je partageais ma vision en format numérique.

Luis Barragán, Casa Orozco, 1934, © Barragán Foundation / SODRAC (2017)

You feel Barragán’s architecture as you see it, a sensorial overload that leaves you speechless.

10h20

Après quelques minutes, un homme nous rejoint à vélo. Il nous salue et nous invite à le suivre. Un autre homme, Sergio – coiffé d’un chapeau de cow-boy blanc – émerge d’une porte plantée sur un mur blanc bordé de mauve. Il ouvre la porte et nous cède le passage. Le silence qui suit est bien vite brisé par le premier des nombreux cris d’admiration qui allaient suivre.

La maison est une masse blanche peu élevée, clairement conçue pour être la complice discrète des écuries. C’est en 1968 que Barragán a construit Cuadra San Cristóbal, que plusieurs considèrent comme son chef-d'œuvre. Après avoir entendu le son de la fontaine, je ne peux qu’acquiescer. Elle ne restera toutefois en marche que quelques minutes à peine. Sergio m’explique qu’il ne peut pas la laisser couler plus longtemps, puisque le mécanisme date de l’époque de Barragán et qu’ils essaient de le ménager.

Après avoir précisé que nous avons l’endroit juste à nous, il nous encourage à sauter dans la piscine comme un groupe d’architectes l’avaient fait la semaine précédente, puis nous dit qu’il veut nous montrer quelque chose. Nous le suivons derrière la maison jusqu’à un taillis prenant naissance dans le jardin. Nous nous faufilons à travers le fourré alors que Sergio nous mène vers une petite clairière où une table et trois chaises sculptées à même des troncs d’arbres reposent à l’ombre d’un arbre recourbé. C’est Barragán lui-même qui a construit cet espace afin que l’on se sente tout petit avant de pénétrer dans la clairière.

10h27

Sergio nous conduit hors du jardin et disparaît derrière les étables, réapparaissant à l’occasion pour s’extasier devant le ciel sans nuages : « Es un día estupendo! » Quand il m’annonce qu’il vit ici depuis 27 ans, je sens une pointe de jalousie me transpercer à l’idée d’un bain de minuit dans la piscine.

Derrière les étables se trouve une petite arène entourée de gradins où l’on peut s'asseoir pour admirer le train des chevaux. L’arène est bordée de jacarandas et de bougainvilliers dont les pétales roses et mauves jonchent le sol. Je m’imagine les chevaux trottiner en soulevant des nuages colorés.

Dans les photos que j'avais vues montrant la piscine et l'écurie, des chevaux se tenaient dans sa portion la moins creuse, lapant l'eau déversée par la fontaine. Aujourd’hui, il n’y avait que nous ici. Seules les quelques marques de sabots dans la poussière trahissait la présence des chevaux qui s’y étaient abreuvés le matin. En moins de temps qu’il n’en faut pour le dire, nous nous sommes retrouvés pieds nus dans la piscine, ses vaguelettes se brisant mollement contre nos jambes. Sans mot dire, nous avons chacun pris notre chemin, courant pieds nus à travers la sellerie et les écuries, mes amis se débarrassant de leurs vêtements avant de sauter dans la piscine.

Quand Sergio est réapparu, nous étions en train de nous sécher au soleil. Une trentaine d’écoliers s’apprêtaient à arriver, et nous voulions nous assurer de nous rhabiller à temps pour ne pas leur donner envie de sauter dans la piscine à leur tour. Que voulez-vous, le paradis n’est pas ouvert à tous.

Luis Barragán, Casa Estudio, 1947-1948, © Barragán Foundation / SODRAC (2017)

12h42

Alors que nous roulons vers la Casa Gilardi, un de mes amis me dit : « Kevin, est-ce que c’est ça que tu cherchais? » Je me retourne pour apercevoir une grappe de monolithes dentelés. Nous accélérons avant que le Torres de Satélite ne soit englouti par le trafic.

Ces cinq tours ont été conçues par Barragán avec le sculpteur Mathias Goeritz en guise de porte d’entrée du projet immobilier Ciudad Satélite. L’architecte venait de visiter San Gimignano, et ses propres tours évoquent leurs homologues italiens, traditionnels et modernes tout à la fois. Ils me rappellent aussi les mystérieux monolithes noirs de 2001 : Odyssée de l’espace. S’élevant sur son esplanade éponyme, le Torres est un monument qui a été pensé pour être vu à partir des voitures avant de s’évanouir derrière celles-ci.

Luis Barragán, Casa Estudio, 1947-1948, © Barragán Foundation / SODRAC (2017)

13h25

La Casa Gilardi est à 10 minutes de marche de la résidence de Barragán. Au-dessus de la porte d’entrée, une fenêtre jaune fait contraste avec la façade rose. On sonne, et une voix nous demande notre nom et pourquoi nous sommes là. Un petit bout de femme, Alceria, finit par nous ouvrir et nous demande – en anglais – si nous parlons espagnol.

Elle nous parle de l’allégeance indéfectible de l’architecte envers la lumière naturelle et l’éclairage encastré. Pour lui, la lumière était la trame de fond de toutes nos expériences. De là où nous nous tenons, nous ne pouvons que partager son sentiment. Nous levons les yeux pour apercevoir l’escalier disparaître dans le halo de lumière blanche pénétrant par la lucarne, à la façon d’une illusion d’Escher.

Une fois à l’étage, dans le salon, Alceria nous montre des photos de Francisco Gilardi et Martín Luque, les deux amis qui avaient fait construire cette maison pour en faire leur garçonnière, exigeant explicitement que celle-ci soit propice à faire la fête. Barragán a cédé à leurs désirs, abandonnant momentanément la retraite après qu’on l’eût prié par deux fois d’achever son oeuvre finale autour du jaracanda planté dans la cour.

Dans une des photos, Barragán tient affecteusement le visage d’une femme devant le sien. Elle sourit. À côté d’elle est assis David Hockney. Cette femme, c’est Alceria. Elle nous explique qu’elle était l’épouse de Luque, et qu’après la mort de Gilardi, cette maison était devenue la leur. Que c’est ici qu’ils ont élevé leurs trois enfants. Dans le boudoir baigné de lumière jaune adjacent au salon, nous nous sommes assis à ses côtés alors qu’elle se remémorait son passé.

Elle nous explique qu’ils ont décidé d’offrir des visites afin de couvrir le coût des rénovations. Au moment de notre visite, la façade était d’ailleurs en train de se faire repeindre. Nous avons observé les deux hommes perchés sur des échelles qui appliquaient la dernière couche magenta sur un des murs extérieurs – cette même nuance qui ornait les murs de la Fuente de los Amantes. Sur la terrasse, une petite radio crachait de la musique électro qui – bien qu’on l’eût a priori plutôt associée à Ibiza – était étrangement à sa place ici. Cette maison avait une âme de fêtarde, après tout!

Alceria nous laisse seuls sur la terrasse. Nous nous penchons au-dessus du mur surplombant le jacaranda aux fleurs fraîchement écloses ayant servi d’inspiration première à cette maison. L'après-midi, le soleil traçait le tendon des branches à travers la cour. Les murs font office de canevas pour le soleil qui y peint des ébauches en constante évolution à partir d’une palette faisant la belle part aux ombrages. J’observe le tableau d’un air distrait tandis que l'un des peintres fait glisser son pinceau le long d'une bordure de fenêtre. La visite se termine au même endroit où elle a commencé. En bas de l'escalier, Alceria s'approche d'une porte qui était restée close. Reprenant les gestes de Sergio, elle l’ouvre et s’éloigne pour nous céder le pas à une deuxième vague de cris d’admiration.

Quinze étroites fenêtres jaunes bordent le couloir menant à la salle de billard. Vers l’âge de 12 ans, juste avant de visiter le Portugal, j’ai eu une période où j’étais obsédé par l’architecture. J'ai passé ce voyage tout entier à entrer dans toutes les églises que je voyais. L'or pillé au Brésil couvrait les autels somptueux qui brillaient d’un éclat céleste, dégageant une lumière si chaleureuse et enveloppante que l’on pouvait facilement comprendre qu’un homme se renie lui-même pour gagner les bonnes grâces de Dieu. Le même sentiment m’attendait derrière cette porte.

J'avais vu auparavant des photos de ce couloir et de la salle de billard à laquelle il mène. J’avais aperçu la façon dont la lumière blonde se brisait brusquement en rencontrant le bleu de l’horizon. Mais rien ne peut vous préparer à ce que l’on ressent quand ces proportions intangibles se manifestent devant vos yeux, devenant des entités physiques avec des volumes et des dimensions bien réels. Barragán savait transformer la lumière en brique et l’eau en murs.

De cette pièce émane toute la sensualité conjuguée des éléments qui la composent : l'eau, la lumière et la couleur. Barragán a écrit que l'eau « revêt une importance beaucoup plus grande dans la villa Gilardi, car elle offre la possibilité de s’y immerger. Cette piscine est le pilier central de l’atmosphère de cette maison. » Cette immersion est un rappel de l'immersion initiale ayant précédé notre naissance. Flottant dans la piscine, les yeux fermés, nous retournons à l’état fœtal.

Nous terminons notre visite sur la terrasse à côté de la piscine. Alors que je me dis tout haut que c’était tout un privilège que de vivre dans cette maison, Alceria me répond « lo sé » avec un grand sourire en nous accompagnant vers la porte.

Alors que nous sortons, Martín - l'homme qui a exigé de vivre dans une maison faite pour la fête – attend près de la porte. Il nous salue tout en complimentant mon ami pour ses chaussures dorées.

Luis Barragán, Casa Estudio, 1947-1948, © Barragán Foundation / SODRAC (2017)

Our driver said simply, “México es muy grande.

Luis Barragán, Torres de Satélite, 1957–1958, © Barragán Foundation / SODRAC (2017)

14h56

Pendant des heures, nous avions voyagé à travers l’esprit de Barragán seuls ou accompagnés de gens qui partageaient un lien intime avec ces espaces. Maintenant rendus chez lui, nous devrons prendre part à une visite de groupe.

La maison de l’architecte était un projet en constante évolution. Les murs étaient régulièrement repeints et les pièces, reconfigurées afin de s’adapter aux besoins changeants du maître des lieux. Notre guide nous livre toutes ces informations alors qu’elle nous entraîne dans une procession d’espaces qui donnent l’impression d’être atterris en plein pays imaginaire. Dans la salle d’étude, on apprend que dans la maison où l’artiste a grandi, il y avait une mezzanine où il n’avait pas le droit d’aller. Peut-être est-ce la raison pourquoi, dans sa maison d’adulte, l’accès à la mezzanine est bloqué par une cage d’escalier emplie de livres en équilibre précaire. La seule fenêtre du salon est dotée de rideaux à l’intérieur et à l’extérieur, de sorte que Barragán puisse se dérober au regard de ses invités quand il était dans le jardin. La porte de sa chambre à coucher était aussi équipée de persiennes qui lui permettaient de regarder de l’autre côté sans être vu.

À l’extérieur de sa chambre, une statue de son saint préféré, François d'Assise, est placée au-dessous d'une petite lucarne aux carreaux jaunes. Le guide nous a préalablement demandé de fermer toutes les portes conduisant à ce corridor. Dans l’obscurité, la statue semble flotter au-dessus de son socle, rayonnant d’une extase perpétuelle. Saint François d’Assise, célèbre pour avoir renoncé à l’opulence dans laquelle il est né, est souvent associé à l'abnégation de soi. Placé ainsi, au seuil de cette pièce dédiée à l’intimité et à la solitude, il fait office de rappel à ses visiteurs.

Luis Barragán, Casa Gilardi, 1975-1977, © Barragán Foundation / SODRAC (2017)

We looked up as the stairs disappeared into the white glow of the skylight, an Escher illusion that came with beds.

La notice nécrologique de Barragán dans le New York Times commençait ainsi : « Luis Barragán, un homme extrêmement réservé… » Son obsession de la vie privée est bien documentée, comme nous le mentionne la guide à plusieurs reprises. Alors que nous nous apprêtons à quitter sa chambre, elle nous montre les persiennes, puis désigne un petit paravent fait à la main placé bien en vue devant son lit. Sur les panneaux en accordéon, on peut apercevoir la top-modèle Iman prenant la pose avec attitude, dans son interprétation incomparable du glamour des années 80. C'est ici, au pied de son lit, que quelqu'un a alors demandé si Barragán avait été marié. « Non », répondit la guide, tandis que mon regard se tournait instinctivement vers Iman.

Barragán avait empli les maisons qu'il avait dessinées d’orbes faits de verre mercurisé qui rappelaient les ornements d’un sapin de Noël géant. Ces magnifiques instruments étaient au service de son besoin de contrôle. Il les déposait au seuil des portes afin qu’ils reflètent la scène se trouvant à l’intérieur avant qu’on ne pénètre dans la pièce. Dans sa salle à manger, où il préférait s'asseoir dos à la porte, deux orbes étaient positionnés en diagonale, de façon à ce qu’il puisse voir quiconque arrivait par derrière.

Nous passons ensuite de la chambre à la terrasse. Bien que ce lieu soit traditionnellement un espace « public » destiné à être partagés, seuls les hôtes les plus privilégiés de Barragán étaient invités ici. La porte menant à l'extérieur est dotée d’un panneau jaune, inondant l'escalier d’une lumière ecclésiastique.

Ensuite, tout ce que je me souviens, c’est que notre guide disait quelque chose à propos d'un nouveau bâtiment qui ruinait l’horizon jadis ininterrompu, que Barragán appelait «la cinquième façade». Après avoir passé des années à observer des photos et à étudier son travail pour enfin me retrouver en communion avec ses murs colorés, je fus frappé de la manière la plus banale et la plus incontrôlable qui soit par le pouvoir de toute cette beauté mise au service du silence. Je me suis dirigé vers un coin de mur rose et, en regardant les vignes qui le recouvraient de ce vert à propos duquel Barragán avait déclaré que seule la nature pouvait peindre, je me suis mis à pleurer.

Un jour, Barragán a écrit : «Ne me demandez pas ce que j'aime et en quoi je crois. Ne pénétrez pas dans les profondeurs de mon âme.» Sur sa terrasse, j’ai compris exactement ce qu’il voulait dire. Je pleurais non seulement pour l'homme qui s’était reclus derrière de grands murs roses, mais aussi pour nous, qui devions maintenant trouver de nouvelles façons de nous cacher. J'ai saisi mes lunettes de soleil, pour finalement décider de ne pas les porter. Nous sommes redescendus au rez-de-chaussée, et quand les fleurs jaunes dans mon sac ont effleuré un mur jaune, j’ai eu l’impression qu’une main saisissait la mienne.

Cette architecture donnait l’impression que nos sens étaient suspendus. Que l'idée du plaisir pouvait être plus gratifiante que la sensation du toucher en elle-même. Deux corps qui se rapprochent recèlent tout le potentiel du bonheur, sans les désillusions de la réalité. Marcher sur les traces de Barragán fait un peu le même effet : on a l’impression de goûter les premiers balbutiements de l'amour, tout en s’épargnant la douleur qui vient avec.

Luis Barragán, Fuente de los Amantes, 1964-1969, © Barragán Foundation / SODRAC (2017)

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  • Texte: Kevin Pires
  • Photographie: Studio Schramm Berlin