Un cours de maître sur les changements climatiques avec la journaliste scientifique primée Zoë Schlanger

Un regard sur l’intelligence des plantes, l’anxiété écologique et les enjeux concrets en question

  • Texte: Sarah Leonard
  • Photographie: Heather Sten

Cet éditorial fait partie du dossier La Terre appelle la mode: la durabilité dans l’industrie de la mode, et au-delà.

Ce qui m’a toujours frappée à propos de Zoë Schlanger, autant que le caractère crucial de son travail de reporter environnementale, est son intérêt exceptionnel pour l’incroyable génie de la nature. Quand le premier génome de fougère a été séquencé — son génome est beaucoup plus grand que celui des humains — elle s’est fait tatouer une petite plante sur le bras gauche. Si, comme dirait Thich Nhat Hanh, la connaissance et la compréhension profondes de l’autre conduisent à l’amour, Zoë arrive à aimer la nature, car elle la voit sous son vrai jour. Voici un cours de maître qui lie le sort des hommes à celui des autres créatures.

Zoë est une journaliste scientifique primée et une experte en esthétique de l’anthropocène, et elle occupe une fonction rare. Même si elle est formée dans la discipline la plus changeante qui soit, elle est aussi à l’avant-garde de la pire crise internationale, celle des changements climatiques. Si l’on considère la destruction de l'environnement comme une sorte de guerre invisible, avec des fronts désastreux et des millions de victimes civiles, le travail de Zoë consiste souvent à évaluer la situation et à mettre au jour les dommages, que ce soit en réalisant un reportage sur la disparition d’espèces, les cancers causés par les entreprises industrielles polluantes ou les endroits où les réserves d’eau s’épuisent. En parlant avec elle, je voulais comprendre non seulement son travail, mais aussi l’expérience d’être confrontée chaque jour, par la proximité du reportage, un problème presque trop grave pour que nous le comprenions. (Le terme qui désigne la dépression causée par cette situation est l’anxiété écologique.)

Quand j’ai rencontré Zoë, elle portait des sandales Chacos et un pantalon fonctionnel, un genre d’uniforme de reporter environnemental, qui est aussi devenu tendance dernièrement. Dans son éditorial SSENSE, elle voit le style écochic comme une mode qui trace une ligne entre la nostalgie et le nihilisme, adoptée par des gens qui éprouvent peut-être une nostalgie réelle pour la Terre en disparition, tandis que la production de vêtements détruit littéralement l'environnement. «C’est certainement rétro», a-t-elle écrit avec une appréhension ironique, «c’est approprié: c’est rétro de la même manière que la contrée sauvage est rétro.»

Sarah Leonard

Zoë Schlanger

J’ai adoré ton article sur le site de SSENSE sur l’esthétique anthropocène, donc je suis curieuse de connaître ton opinion au sujet d’une industrie qui commence à parler beaucoup de développement durable. Comment faire la distinction entre le verdissement d’image et les changements fructueux?

Je crois que tant que nous travaillons à la production de nouvelles marchandises, notre activité s’oppose directement au plan principal de faire cesser la production et d’inverser la situation dans laquelle nous nous sommes mis. Presque tout ce que je possède maintenant est usagé. La personne avec qui je partage ma vie y arrive beaucoup mieux que moi, et en gros il est maintenant tabou de se procurer des objets neufs chez nous.

Une des choses qui m'intéressent vraiment est la façon dont les vêtements de randonnée et de camping sont devenus à la mode, car ils ne font pas partie de la catégorie des vêtements de mode éphémère. Ils ne sont pas conçus pour être portés une saison et sont vraiment durables. Il vaut mieux acheter une paire de bottes de randonnée que quarante paires de Keds au cours des dix prochaines années. Mon inquiétude est que, comme avec chaque tendance mode, les gens passent rapidement à autre chose, changent de garde-robe et se débarrassent de leur superbe équipement tactique. Quoique s’il est vendu sur eBay ou ailleurs, ce n’est pas si mal, car il s’agit de revente d’objets usagés.

Cela dit, les sociétés sont responsables de la majeure partie du bourbier dans lequel nous sommes enlisés, donc si elles apportent des changements réfléchis et drastiques à leurs activités, et qui s’attaquent utilement à leur rôle dans la dégradation de l’environnement, c’est tant mieux. Cependant, il doit s’agir de changements vraiment majeurs. La durabilité peut vouloir dire beaucoup et rien du tout, donc je suis un peu sceptique face aux initiatives de développement durable des entreprises, particulièrement lorsqu’elles reposent presque uniquement sur l’achat de crédits de carbone pour compenser leurs émissions au lieu de repenser leur production dans son intégralité. Je ne suis pas là pour les changements superficiels. Il ne s’agit pas d’un indicateur infaillible, mais si une grande partie des profits d’une entreprise n’est pas mise en jeu, l’effort n’est probablement pas suffisant.

«Il ne s’agit pas d’un indicateur infaillible, mais si une grande partie des profits d'une entreprise n’est pas mise en jeu, l’effort n’est probablement pas suffisant.»

L’été dernier, tu as réalisé un projet en neuf parties sur les ressources en eau à la frontière des États-Unis, une série d’articles qu’il t’a fallu un an pour rédiger. À une époque à laquelle beaucoup de gens comptent sur un cataclysme apocalyptique pour que le monde se préoccupe des changements climatiques, tu as adopté l’approche contraire. Quel effet ça fait de raconter des histoires sur les changements climatiques et le développement durable qui demandent de la patience et du temps à rédiger, quand on a également l’impression de faire face à une extrême urgence?

Je suis actuellement en train d’essayer d’écrire des histoires plus nuancées et de réorienter mon travail disant que nous faisons face à des urgences extrêmes, car il s’agit d’une excellente façon pour une personne de s’effondrer. Le degré de dissonance cognitive que je vis chaque jour quand je lis des rapports sur la disparition d'espèces et les changements climatiques, et continuer à vivre ma vie confortablement me rappelle beaucoup le poème de Ilya Kaminsky, «We Lived Happily During the War.» C’est complètement fou de simplement rentrer chez soi, de faire cuire du pain, d’aller au cinéma en sachant tout ce qui se produit.

J’ai pensé à ce projet en regardant une carte créée par Yale sur les perceptions climatiques à travers les États-Unis. Une carte illustrait à quels endroits les gens croyaient que les scientifiques disaient la vérité, et s’ils estimaient ou non être touchés par les changements climatiques. Elle était colorée en rouge et en bleu, et le Texas formait une masse rouge. J’étais perplexe en voyant que plus bas, près de la frontière, il y avait tous ces petits comtés bleus. Il s’agissait du Rio Grande. Sa population, notamment des fermiers, voyait bien que l’eau s’asséchait et a su tirer des conclusions. Donc, cela s’est avéré une occasion de faire en sorte que les gens se sentent concernés par les changements climatiques, et ça vaut ce que ça vaut.

Quand j’étais à Austin en octobre, il est survenu une inondation attribuée aux changements climatiques. L’usine de traitement de l’eau a été fermée et on a demandé aux gens de faire bouillir l’eau et d’en utiliser moins. L’eau embouteillée se vendait rapidement, et je me demandais comment les gens qui n’avaient pas de voiture étaient supposés se rendre dans le comté voisin pour en acheter. Je ne crois pas avoir déjà été aussi effrayée à cause de l’environnement. L’accès à l’eau est si fondamental, et on n’y pense pas jusqu’au moment terrifiant où on craint de ne pas y avoir accès.

À cet égard, les humains sont plutôt vulnérables comparés à d’autres animaux. Nous pouvons survivre environ trois jours sans eau, alors que les chiens peuvent survivre environ une semaine. Donc, nous sommes très délicats. Cette histoire illustre bien comment la plupart des gens croient que les problèmes climatiques s’insinueront doucement, mais souvent, les changements climatiques se produisent rapidement quand il s’agit des choses dont nous avons vraiment besoin comme l’eau ou l’air.

Les autres sujets dont je traite sont la pollution de l’air et de l’eau, et la toxicité. Ce sont des problèmes très répandus actuellement. Des populations se réveillent un matin en apprenant que leur eau est contaminée, et qu’elle l’est peut-être depuis une décennie. La crise sanitaire de Flint n’est qu’un exemple. Je reçois des alertes Google pour des choses horribles comme des avis d’ébullition d’eau, la maladie du légionnaire, ou pour signaler la présence de substances perfluoroalkylées, une autre catégorie de produits chimiques retrouvée dans les systèmes d'approvisionnement en eau un peu partout dans le monde. Un problème peut apparaître du jour au lendemain, peu importe qui vous êtes. Même Martha’s Vineyard est touchée par la présence de substances perfluoroalkylées en ce moment.

Les conséquences sont entièrement comprises, et semblent inclure des risques accrus de cancer aux troubles cognitifs, et selon une étude plus impudique réalisée en Italie, une taille de pénis réduite.

Selon John Oliver et Edward Snowden, le fait que les pénis soient atteints peut s’avérer le meilleur moyen de susciter des préoccupations sérieuses au sujet de l’environnement. Cela pourrait être le sujet d’un de tes textes.

Je vais en parler à mon éditeur.

Te sens-tu comme Cassandre avec ses prophéties puisque tu sais toutes ces choses épouvantables que tant de gens ignorent?

Cela peut donner la même sensation que de se frapper la tête sur un mur. Je sais que je communique ces informations, mais il m’arrive souvent de ne pas vouloir lire de nouveaux livres sur les changements climatiques, car la réalité me dégoûte. J'éprouve une empathie sans fin pour les gens qui ne s’engagent pas dans la lutte, même lorsqu’un changement en profondeur est littéralement nécessaire à la survie des êtres vivants, et que nous ne l‘opérons pas, en partie parce que l’envergure du problème dépasse notre entendement. C’est le plus grand défi auquel font face les gens qui écrivent sur l'environnement. Je crois que le rôle d’un journaliste consiste à traduire l’information pour les gens, à traduire tous ces rapports, plutôt qu’à générer des changements. Donc, quand je garde cela à l’esprit mon travail me désespère moins.

«Donc, cela s’est avéré une occasion de faire en sorte que les gens se sentent concernés par les changements climatiques, et ça vaut ce que ça vaut.»

Comment vis-tu avec l’anxiété écologique générée par ta grande connaissance des crises environnementales?

Encore tout récemment, être consciente des problèmes plus vastes me donnait du mal à poser les petits gestes qui sont supposés aider, comme recycler. J’ai commencé à recycler dernièrement. Je me disais que le recyclage des déchets dans la ville de New-York était une tromperie de toute façon, et que chaque fois que vous recyclez autre chose que du verre, l’intégralité de l’objet se détériore. De plus, nous ignorons si le plastique recyclé produit des gaz résiduels parce qu’il a été dégradé en étant écrasé et retraité.

Néanmoins, j’ai complètement changé d’approche récemment. Je crois que la partie la plus néfaste et déprimante de l’histoire est que nous avons la capacité de tout savoir, et que nous n’intervenons toujours pas. C’est une maladie. Cela me rend malade. Je pensais que les petits gestes ne comptaient pas, et je le pense encore en quelque sorte, mais je me suis mise au compostage, car j’ai appris qu’on l’utilise au Jardin botanique de Brooklyn près de chez moi. Je me suis dit pourquoi pas? Cela a vraiment transformé ma relation à certains de mes gestes quotidiens.

C’est tout à fait logique à mes yeux. Je crois que j’ai souvent laissé une analyse structurelle donner un caractère anodin aux petits choix quotidiens, mais il est zen de les considérer comme importants. Le sentiment d’être déconnectés de la nature est une des raisons pour lesquelles les gens ne voient ou ne comprennent pas les changements qui se produisent dans le monde. Cette connexion a quelque chose de réparateur.

Réparateur, c’est exactement le bon mot. C’est réparateur d’une façon qui n’est peut-être pas mesurable, mais réparateur au niveau spirituel. Je viens de lire un livre intitulé Braiding Sweetgrass(Le tressage du foin d’odeur) — l’as-tu lu?

Non, mais j’en ai entendu parler dans le nouveau livre formidable de Jenny Odell, How To Do Nothing!

C’est incroyable! Donc, Robin Wall Kimmerer est une botaniste membre de la nation Potawatomi, qui vit dans le nord de l'État de New York. Elle se penche sur les façons dont le savoir autochtone et la science se rencontrent — en gros, la botanique en apprend encore au sujet des plantes à travers le savoir autochtone.

Dans un des chapitres, elle parle des fraises et de la façon dont elle a été élevée dans l’idée que les fraises sont un cadeau que la Terre fait aux humains et aux animaux. Elle poursuit en décrivant à quoi la vie ressemblerait si notre économie reposait sur des cadeaux, et si nous nous comportions comme si le monde nous faisait des cadeaux. Le cadre de son travail va tout à fait dans le même sens qu’un nouveau rapport de l’ONU sur les façons dont un million d’espèces sont en danger d'extinction, le capitalisme est le problème, nos systèmes de subventions agricoles ne tiennent pas compte des services gratuits qui nous sont rendus par les pollinisateurs comme les abeilles, et les calculs financiers sont erronés. Ces subventions coûtent à la planète des billions de dollars de plus que ce qu’elles valent en réalité pour les agriculteurs.

Donc, si vous considérez que tous les éléments de votre vie sont reliés à un processus naturel, le plus souvent aux plantes d’une façon quelconque, les petits gestes comme faire du compostage pour le Jardin botanique vous semblent pertinents.

Il y a un passage remarquable dans le livre de Jenny Odell dans lequel elle explique se sentir beaucoup mieux psychologiquement lorsqu’elle peut passer du temps dans la nature, particulièrement dans des endroits dans la nature où elle est familière avec les arbres, les oiseaux et ainsi de suite. J’ai pris conscience que la protection de l'environnement correspondait à la conservation de soi. Ces choses que la plupart des gens ne considèreraient pas comme des gestes politiques significatifs, comme apprendre le nom de toutes les espèces d’oiseaux qui vivent autour de chez soi, font en fait [d’Odell] une actrice politique beaucoup plus sérieuse. Elle possède une vision authentique de la façon dont nos sorts sont liés.

Je m’identifie beaucoup à cette idée. Je travaille actuellement sur un projet qui concerne des recherches sur l’intelligence des plantes. Les botanistes entretiennent une relation fondamentalement différente avec la végétation — la plupart des gens passent à côté des buissons sans les reconnaître, un état que les botanistes qualifient de cécité des plantes, parce que tandis que nous pouvons différencier plusieurs espèces de petits rongeurs — faire la différence entre une souris et un rat — ce n’est pas le cas à grande échelle pour les plantes. Pour la plupart d'entre nous, il s’agit simplement de verdure. Cependant, les botanistes perçoivent les plantes comme des sujets et sont conscients de leurs diverses habiletés à faire des choix, à s’ajuster à leur environnement et à optimiser leur vie. Donc, ils considèrent les plantes comme leurs semblables.

«Je crois que la partie la plus néfaste et déprimante de l’histoire est que nous avons la capacité de tout savoir, et que nous n’intervenons toujours pas.»

Peux-tu me parler de l’intelligence des plantes?

C’est un sujet vraiment intéressant. J’ai un tatouage de fougère sur le bras gauche, car le premier génome de fougère a été séquencé l’année dernière. Les génomes des fougères sont beaucoup plus vastes que ceux des humains, donc personne n’avait réussi à les séquencer dans le passé. La première fougère dont le génome a été séquencé est une petite plante miniature extrêmement mignonne nommée Azolla filiculoides, qui semble couverte de petites écailles et qui pousse sur des masses gelées dans l’eau peu profonde. Elle a déjà été en partie responsable du refroidissement de la planète après son dernier réchauffement. Elle poussait en masse à travers l’arctique et absorbait tellement de CO2 qu’elle a modifié l’ensemble du régime climatique.

C’est ce qui m’a poussée à entrer en contact avec des botanistes. Donc, je travaille sur un projet qui concerne environ les 15 dernières années de recherche sur l’intelligence des plantes. L’utilisation de mots comme «comportement» ou «choix» semblent aller de soi — et les plantes s’inscrivent tout à fait dans leur définition commune. Par conséquent, certaines personnes tentent de déterminer si les plantes pourraient être comptées comme des êtres doués de sensibilité.

Un plant de riz sait reconnaître les liens de parenté, il ne fera pas d’ombre à ses frères et sœurs et ne leur fera pas concurrence pour de la place pour étendre ses racines. En revanche, s’il est planté à côté de plants avec lesquels il n’a aucun rapport, il se battra impitoyablement pour avoir la place. C’est fascinant. Nous savons que les plantes savent compter. Une dionée attrape-mouche compte pour savoir quand se refermer et éviter de se fermer simplement pour attraper une feuille qui tombe. Une plante femelle peut évaluer le matériel génétique du pollen qu’elle reçoit et choisir de le fertiliser ou non. Donc, les décisions des plantes en matière d'accouplement sont beaucoup plus sophistiquées que celle des humains.

Bien qu’il soit difficile pour les gens de bien saisir les problèmes environnementaux, il y a clairement un changement générationnel. Les groupes environnementaux qui préfèrent la confrontation sont dirigés par des jeunes de la génération Z. Je suis curieuse de savoir ce que tu penses qui a causé ce changement chez eux. Pourquoi ont-ils ce sentiment d’urgence?

Ils sont vraiment incroyables. Je crois simplement que la situation est claire pour eux, de la même façon que les enfants perçoivent clairement les injustices. C’est avant qu’ils soient soumis à la pression de la socialisation et quand ils essaient de garder leur calme, avant que leurs rêves ne soient brisés, comme c’est le cas pour chacun d’entre nous. Pour un enfant, il peut être difficile de tuer une mouche.

Je me rappelle avoir sauté sur une araignée quand j’étais jeune et m’en être voulu — je m’en souviens encore!

Exactement, et je crois que c’est la même chose pour les changements climatiques. Les messages de l’activiste Greta Thunberg sont extrêmement clairs et à Davos, elle a dit «à tous les gens qui sont assis ici, je me moque de perdre la face devant vous, ce qui m’importe, c’est la survie de la planète». C’est peut-être la seule fois dans nos vies où nous pouvons évaluer la situation de façon juste et impartiale, sans laisser notre jugement être teinté par des enjeux personnels et par ce que nous sommes prêts à perdre. Le seul fait d’entendre ces enfants parler réveille l’enfant de dix ans en nous qui sait qu’ils disent la vérité.

Sarah Leonard est rédactrice et écrivaine à New York.

  • Texte: Sarah Leonard
  • Photographie: Heather Sten
  • Date: 24 Juillet 2019