Rencontre avec la superstar de l’escalade de 17 ans, Ashima Shiraishi

La championne mondiale nous parle de la pression du succès et de son enfance new-yorkaise

  • Entrevue: Romany Williams
  • Photographie: Monika Mogi

Ashima Shiraishi me montre le contenu de sa garde-robe par FaceTime. C’est le lendemain de l’Halloween et elle vient de rentrer à Tokyo. Elle était à un camp d’escalade en Corée où elle s’entraînait chaque jour, de 9h à 5h. Elle me dit qu’elle voulait se déguiser en extra-terrestre, mais qu’elle était trop fatiguée. À la place, elle est allée à l’école, puis au parc de RV avec ses copines, elle s’est ensuite promenée dans Shibuya, puis a fait le tour des boutiques d’occasions de Harajuku. Elle s’est acheté une chemise Lee en denim bleu pâle – c’est ce qu’elle porte pour l’entrevue – et un pull ras du cou sur lequel on peut lire got my horse, got my dog, don’t need no cowboy [j’ai mon cheval, j’ai mon chien, j’ai pas besoin de cowboy]. Elle me montre sa plus grande trouvaille, un pantalon de bondage rétro Vivienne Westwood qu’elle a déniché pour 30$. On s’extasie ensemble en le regardant. Je réalise rapidement qu’elle n’est qu’une adolescente qui veut faire ce que tous les ados font – oui, je suis perspicace –, et en discutant avec elle, je deviens moi-même une ado de 2018. Des pantalons d’escalade, des créations de sa mère, sont suspendus dans sa garde-robe. Elle estime en avoir 70 paires. «Mes favoris sont probablement ceux avec les chats, tu vois, les Maneki-neko [les chats porte-bonheur]? C’est mes prefs, ever. Le New Yorker l’a baptisée «The Wall Dancer», au Japon, elle est connue comme la «fille-araignée» et, à 17 ans, Ashima est l’une des grimpeuses les plus agiles au monde.

En 2015, à l’âge de 14 ans, elle est devenue la première femme de l’histoire à compléter une grimpe de cotation V15 (8C), soit un très haut niveau pour l’escalade extérieure (l’avant-dernier selon le système de cotation britannique). Elle est par ailleurs la plus jeune à ne jamais y être arrivé. Alex Honnold, le grimpeur en solo intégral le plus réputé au monde, a dit de Shiraishi qu’elle est «de loin l’une des meilleures grimpeuses au pays». À ce jour, elle a remporté trois fois le titre de championne du monde junior de la Fédération internationale d’escalade. En septembre, elle a quitté New York pour s’installer à Tokyo avec son père, où elle continuera de s’entraîner dans l’espoir de participer aux Jeux olympiques de 2020, l’année d’inauguration de l’escalade comme discipline officielle. En raison de ses exploits, la presse sportive l’a suivie toute son enfance et, maintenant, comme elle développe sa propre voix et son propre style, d’autres publics commencent à s’y intéresser.

Ashima porte blouson Gucci et pantalon Gucci. Image précédente : pantalon de survêtement Gucci.

Sur YouTube, il y a une vidéo du danseur japonais Hisatoshi «Poppo» Shiraishi qui date des années 1990, son visage peint en blanc, torse nu, une longue boucle d’oreille à l’oreille droite, il danse sur la musique du groupe post-industriel anglais, Nocturnal Emissions. C’est du Butoh, un style expérimental né au Japon, qu’on appelle aussi la «danse du corps obscur». Il se déplace furtivement sur la scène, les poignets à 90 degrés, chaque doigt est autonome, certains sont courbés, certains sont pointés comme s’ils avaient leur propre chorégraphie. La dextérité de l’articulation phalangienne de sa fille, sa capacité à passer d’une roche à l’autre dans un style inimitable, prend un autre sens – voilà ce qui arrive quand un danseur entraîne une grimpeuse: Ashima.

«Mon père est, évidemment, mon idole. Il a toujours été là pour moi», confie Ashima. Elle a eu quelques entraîneurs, mais son père est son compagnon fidèle. Le fait qu’il n’a jamais fait d’escalade en fait un choix improbable, et une arme secrète. «Il est mon mentor, mais il est aussi mon père, explique-t-elle. C’est un drôle d’équilibre. Et il est mon meilleur ami, alors on se dispute beaucoup, parce qu’on se ressemble et qu’on passe beaucoup de temps ensemble. Je l’aime, mais ça m’embête parfois de l’avoir toujours pas loin, tu vois? Il est un père japonais très traditionnel, il peut donc être vraiment strict».

Ce qu’elle dit au sujet de son père, dans son langage d’adolescente – avec des «comme» et des «tu vois» –, me rappelle cette forme très spécifique d’angoisse qu’on a à cet âge, quand le «faux-pas» d’un parent dans une situation sociale peut nous faire mourir de honte. Ashima est étonnamment pragmatique pour son âge, et même si elle est honnête quant aux difficultés liées au paradigme parent-entraîneur, elle s’illumine en racontant comment ses parents se sont rencontrés et, sans réserve, elle me dit comme elle aimerait être aussi cool qu’eux.

Ashima porte blazer Gucci et jupe Gucci.

Hisatoshi a grandi dans le sud de l’île Shikoku, au Japon. À 20 ans, il a déménagé à Tokyo et s’est inscrit à l’école de mode. C’est là qu’il a fait la rencontre et est tombé amoureux de la mère d’Ashima, Tsuya, qui est originaire de Fukushima. Peu de temps après, il est aussi tombé amoureux du Butoh. Il a abandonné l’école de mode, elle a obtenu son diplôme et ils sont partis vivre à New York, puis à Londres, avant de revenir s’installer à New York en 1978. C’est à cette époque qu’il a formé la troupe Poppo and the Go-Go Boys. «Plusieurs de ses performances se faisaient à l’extérieur, au Washington Square Park ou dans le Lower East Side, me dit Ashima, visiblement fière. Il préférait danser dans les endroits crades, où tu ne penses pas vraiment que tu pourrais danser. Il a aussi dansé à des événements et dans de grandes salles, mais il était plus inspiré par les endroits crades. Ma mère faisait toutes sortes de costumes pour lui et sa troupe. C’est comme ça que son expérience à l’école de mode lui a servi.» Bon nombre des costumes d’Hisatoshi sont toujours dans le loft familial, parmi eux, il y a une robe qu’Ashima a portée à son bal de finissant.

Ils logent dans le même loft de Chelsea, tout près du FIT, qu’ils louent depuis près de 40 ans. «Quand je suis née, il a abandonné la danse, poursuit Ashima. Je suis arrivée tard, mes parents avaient tous les deux 51 ans. Ma mère a commencé à travailler, elle était le seul soutien de la famille, mon père s’occupait de moi. Elle faisait la plupart de mes vêtements, parce qu’on était vraiment pauvres. Mon père m’amenait souvent au parc quand j’étais petite, il tenait à ce que je sois dehors autant que possible.» C’est dans Central Park, pas au gym, qu’elle découvre sa passion de l’escalade.

Les Shiraishi ont toujours fait les choses différemment, ce qui explique pourquoi Ashima se distingue dans sa discipline. Le modèle classique du grimpeur n’a pas beaucoup changé: musclé, majoritairement blanc, en Patagonia, tendance hippie, vivant parfois dans un camping-car. Ashima incarne la nouvelle génération, complètement connectée, passionnée de la mode qui porte des Air Force 1, une influenceuse Instagram. Deux de ses mentors ne sont pas d’autres athlètes, mais l’acteur Ansel Elgort (ils se sont rencontrés en faisant de l’escalade au gym quand ils étaient petits) et l’entrepreneur Jeff Staple (un lien qui s’est tissé à la genèse des réseaux sociaux). Elle est une fille de New York, du tout au tout. «Honnêtement, j’ai pas l’impression d’être le type d’athlète qu’on s’attend à voir. Venir de New York change tout. L’escalade est ce qui prend le plus de place dans ma vie en ce moment, mais je m’intéresse aussi à d’autres choses. J’aime la mode et je vais encore à l’école. Je ne veux pas faire que de l’escalade.»

Le mentorat non conventionnel que reçoit Ashima est précieux. Elle gère tout elle-même, la presse et ses obligations. C’est audacieux pour une personne si jeune et talentueuse. «Jeff [Staple] m’a beaucoup aidé, parce qu’il a un parcours semblable, il vient de New York, il s’est démené et a créé sa propre marque. J’ai parfois de la difficulté à savoir ce qui est le mieux pour mon avenir. Il m’a aidée à réaliser que je dois avoir une vision d’ensemble, penser au long terme. Je suis vraiment reconnaissante d’être entourée de gens qui m’appuient comme ça.»

Ashima est commanditée par des marques de plein air classiques comme The North Face, Evolv et Petzl, mais aussi par Coca-Cola, ce qui lui a valu des critiques l’an dernier quand elle a fait l’annonce de cette importante entente que certains ont jugée en contradiction avec l’éthique de l’escalade, qui est plutôt anti-commercial, anti-grandes-marques et orientée santé. Elle a géré les critiques de la même façon qu’elle grimpe, avec une élégance remarquable. «Parce que j’ai vécu avec toutes sortes de différences, je dois accepter que je suis unique et que je ne suis pas comme tout le monde, explique-t-elle. Chaque personne est différente et il faut l’accepter et ne pas essayer de se fondre sinon tu te perds.»

Se perdre à l’heure de «l’image de marque personnelle» est une réelle possibilité. Des influenceurs qui parlent de dépression et des vidéos de Vloggers avec des titres comme «The Hardest Video I’ve Ever Made» semblent être une fatalité. Se mettre constamment en scène, quelle que soit la profession ou l’ampleur de la communauté d’abonnés, est lourd à porter. Pour une jeune athlète, ça peut être incroyablement intense. Les gens aiment attribuer des étiquettes hyperboliques comme «prodige» ou «génie» aux enfants qui sont encore que ça, des enfants.

«Ça fait 11 ans que je fais de l’escalade, et beaucoup de gens disent que je suis un prodige, j’ai toujours vécu avec ça. Je n’ai jamais vraiment trouvé ça facile, les gens ont toujours une opinion sur ce que je fais. Mes parents aussi, ils sont pas mal toujours sur mon dos, ils sont stricts. Je sens parfois beaucoup de pression venant d’eux. Je pense que c’est important pour un athlète de recevoir une certaine pression, mais parfois trop peut vraiment faire du mal.»

Je demande à Ashima comment elle gère la pression d’être sous la loupe du public et elle ne me donne pas la réponse qu’on s’attend d’une personne dans sa position. Elle parle avec la même intonation de sujets superficiels et sérieux, un trait qui ajoute à son habileté à faire face à des situations auxquelles d’autres enfants n’y arriveraient peut-être pas. Ça peut être difficile de se souvenir comment c’était d’être enfant. La période qui précède celle des responsabilités, avant que le bagage qu’on devra porter prenne forme. Ashima est candide en ce qui concerne sa jeunesse en accéléré.

Ashima porte blouson Gucci.

Ashima et moi avons discuté sur FaceTime durant plus d’une heure, et je dois maintenant m’extraire de mes rêveries d’adolescentes. Après avoir terminé l’appel, elle m’envoie par email un PDF de photos de famille numérisées dont elle m’avait parlé. Sur l’une d’elles, elle est perchée sur un petit rocher dans Central Park. C’est l’été, elle semble avoir environ six ans et elle porte un bandana rouge, un t-shirt rouge assorti, un short rose et des sandales brunes. Hisatoshi est à ses côtés, appuyé sur le rocher avec une nonchalance inimitable, ses cheveux décolorés dressés dans toutes les directions, un pull vert sur les épaules. L’équipe la plus cool qui soit; à la fois sérieux et détendus, ils ont l’air sur un coup.

Ashima porte blouson Gucci et t-shirt Gucci.

L’an prochain, Ashima terminera ses études au lycée, ce qui veut dire qu’elle aura plus de temps pour s’entraîner en vue des Jeux olympiques 2020. Elle devra se classer dans les sept premières lors des championnats du monde l’an prochain pour se qualifier, il n’y aura que 20 participants par genre aux Olympiques, la compétition sera féroce considérant le nombre de grimpeurs talentueux dans le monde. La pression n’est pas près de tomber, mais elle ne perd pas de vue ce qui la rend le plus heureuse, l’époque où elle grimpait dehors avec son père.

«Petite, je faisais toujours de l’escalade à l’extérieur, et la raison pour laquelle je suis devenue célèbre, je crois, c’est pour ce que j’accomplissais sur les rochers. Je suis plus heureuse quand je grimpe en nature et en compétition avec moi-même, que sur un mur à rivaliser contre d’autres personnes. C’est sur ça que je veux vraiment me concentrer».

Ashima porte blouson Gucci.

Romany Williams est styliste et rédactrice chez SSENSE.

  • Entrevue: Romany Williams
  • Photographie: Monika Mogi
  • Stylisme: Monika Mogi
  • Coiffure et maquillage: Sakie Miura
  • Photos de famille gracieusement fournies par: Hisatoshi Shiraishi